SyDeC (French Edition)
Chapitre 10
La soirée se passe tranquillement devant un plat de pâtes. Je rêve
d'une douche bien chaude. La toilette succincte faite pendant ces quelques jours n'était clairement pas suffisante et je pue à trois mètres à la ronde. Je pars me laver et j'enfile une tenue pour dormir. Quand je reviens dans la salle, je vois Mickaël assis avec une tasse de café.
- Alors tu étais où pendant tout ce temps ?
Je réfléchis cinq minutes et finalement me dis que si je dois rester avec
lui, je dois aussi lui faire un minimum confiance. Je prends la chaise en face de lui et la tasse qu'il me tend. Je décide de tout lui raconter. Je lui explique comment j'ai été enlevée dans les quartiers chauds de Bobigny, séquestrée pendant des mois, les porcs qui venaient me voir, jusqu'à ce qu'il enfonce ma porte et me sorte de là.
- Je vois.
Il reste silencieux un petit moment et a la décence de ne pas demander
de détails. Il paraît abattu et n’ose plus me regarder dans les yeux.
- Je suis désolé, murmure-t-il.
Je replonge dans mes souvenirs et je sens mes yeux s’humidifier.
J’emploie toute ma volonté à retenir mes larmes. Il s’en aperçoit et comme pour me faire penser à autre chose enchaîne :
- Donc tu n'as rien suivi de la situation sanitaire pendant tout ce temps.
Je me raccroche à cette question pour détourner mon esprit de ces
affreux souvenirs.
- En effet, je ne savais rien de tout ce qu'il se passait. Quand tu m’as ramenée ici et que j'ai vu toutes ces armes, je ne comprenais pas ce qu'il se passait. Je ne comprenais pas pourquoi tu ne m'amenais pas à la police, ni pourquoi tu me gardais enfermée ici. Donc je me suis enfuie.
- Et tu es repartie chez toi ?
- Oui
Il laisse un silence, réfléchit et ajoute hésitant :
- Tu as trouvé quoi ?
- Rien. Une maison saccagée, personne à l'intérieur. Ma mère m'avait laissé une lettre où elle me disait qu'elle avait des symptômes. Mais aucune trace d'elle, ni de ma sœur d'ailleurs.
- Si elle a été infectée, elle doit errer dans la rue maintenant. Quand à ta sœur, soit elle est infectée aussi, soit elle a été secourue par les militaires et envoyée dans un camp de réfugiés.
- Comment ça ? il y a des camps de réfugiés ? Lui demandais-je pleine d’espoir.
- Oui. Quand l'épidémie a commencé à être trop importante, ils ont regroupé toutes les personnes saines dans des enceintes sécurisées. La plupart sont tombées à ce que je sais.
Encore un silence. Mon faible espoir se déchire instantanément. Je
l’observe et sens bien que la situation l’a brisé même s’il essaie de le cacher.
- Et toi ? Pourquoi n'es-tu pas là-bas ?
- Moi ! Il sourit, mais c’est un sourire cynique qui se dessine sur ses lèvres. J'aime trop ma liberté pour me faire enfermer sous le contrôle de militaires.
Un silence se fait et je repense à ma sœur. Peut-être a-t-elle vraiment
survécu. Peut-être qu'elle est en sécurité, quelque part et que je pourrai la retrouver.
- Y a-t-il eu des informations concernant la contamination ? Je n'ai rien trouvé à ce sujet dans les journaux que j'ai lus.
- Non, rien n'est sorti dans la presse. Personne ne sait vraiment comment ça se propage. Certains pensaient que c'était comme une grippe, contagieux par des sécrétions, d'autres ont pensé que c'était via le sang, mais ils ne sont jamais tombés d'accord. Même pour le patient zéro, ils n'ont pas pu se mettre d'accord. C'est comme si cette saloperie était apparue partout en même temps.
- Et comment tu t'es retrouvé ici ?
- C'est une longue histoire
- Ça tombe bien, je n'ai rien de prévu.
Il sourit.
- En fait, ici, ce gymnase je veux dire, c'était là où j'amenais mes élèves faire du sport.
- Tu es prof ?
- J'étais prof de sport. Maintenant ton métier n'a plus trop d'importance. Ce qui compte c'est comment tu survis.
Il fait une pause.
- Un jour ma fille et ma femme ont commencé à avoir des symptômes. D'abord ma fille. Elle avait 13 ans. Rapidement elle ne pouvait plus parler. Puis ma femme a développé aussi des signes, trouble du langage, perte de la mémoire. Dehors c'était la folie. Les gens se sont mis à piller les supermarchés. Je suis sorti pour essayer de trouver à manger. Quand je suis revenu ma femme gisait sur le sol, le crâne fracassé. Quand ma fille a levé ses yeux sur moi, son regard était comme fou. Elle s’est jetée sur moi. Je me suis défendu par réflexe et je l’ai projetée de toutes mes forces sur le mur du salon. Elle est tombée violemment au sol et ne s’est jamais relevée.
Pour survivre, il a dû tuer sa propre fille ! Je suis horrifiée en
l’entendant raconter son histoire. Comment un père peut-il survivre en sachant qu’il a tué son enfant ? Je reste muette devant cet aveu. Je le vois hésiter, reprendre son souffle et continuer :
- Après ça, j’étais anéanti. J'ai décidé de m'enfermer chez moi et d'attendre. Je suis resté cinq jours dans ma cave. Ensuite, la rue est devenue calme. Je savais que les cadavres de ma famille étaient au-dessus de moi. Je n’en dormais plus. Alors je suis allé les enterrer dans le jardin, puis j'ai fait mon sac et je suis parti. En errant dans les rues, je suis tombé sur des cadavres, des voyous qui sont certainement morts lors d'affrontements entre bandes rivales. J'ai pris leurs armes. J'en ai aussi récupérées dans des voitures de police, de gendarmerie. Dès que je trouve quelque chose qui peut être utile, je l'embarque. J'ai fini par arriver ici un peu par hasard. J'ai tout de suite compris que ce gymnase serait un bon abri. Des panneaux solaires pour l'électricité, des murs avec des fenêtres en hauteur pour la sécurité, le canal derrière en cas de fuite. Je me suis installé. Régulièrement je pars en reconnaissance pour trouver de la nourriture ou des choses utiles... ou des filles enfermées dans une cave !
Il me regarde avec malice. Je me mets à rire. Que ça fait du bien de
rire un peu. Je ne me souviens plus de la dernière fois que cela m'était arrivé.
- Oui et merci d'ailleurs.
- Avec plaisir. Ça fait du bien de parler à quelqu'un.
- C'était quoi ta spécialité en sport ?
- J'ai fait un peu de tout dans ma vie, mais la course d'endurance reste ma discipline favorite. Ça tombe bien non ? Je ne pensais pas que ça me servirait un jour à survivre. J'ai aussi fait du judo et je donnais des cours de self-défense au black.
- Et quand tu te promènes en ville tu en vois beaucoup ?
- Quand je me promène ? répète-il dans un éclat de rire. Plus personne ne se promène !
- Oui c'est bon tu m’as compris, dis-je un peu gênée du terme que j'ai employé.
- Donc quand je sors au ravitaillement, non je n'en vois pas beaucoup. Parfois je tombe sur un groupe quand le soleil descend. Mais dans ce cas j'essaie de trouver une cachette et j'attends qu'ils passent.
Je réfléchis une minute.
- Tu comprends comment ils fonctionnent.
- Un peu. D’après ce que j'ai vu, ils se déplacent en groupe. Certainement un instinct de survie. En fait ils ressemblent beaucoup aux tribus de la préhistoire. Mais leur cerveau est grillé. Leur seule préoccupation est de trouver à manger et d’asseoir leur territoire. Lorsqu’une meute se risque sur le territoire de l'autre, il y a affrontement. Les plus forts gagnent ce nouveau territoire et par la même occasion un peu de nourriture.
- De la nourriture ?
- Oui, mais je ne suis pas sûr que tu aies besoin de vraiment comprendre.
- Ne me parle pas comme à une gosse, j'ai toujours eu horreur de ça, même avant cette merde, m’énervais-je.
- Ok, comme tu veux. Je pense qu’étant donné que leur cerveau a grillé, ils n'ont plus d'inhibition ni de conscience sociale, ce qui leur permet de pouvoir manger de la chair humaine sans être dégoûté.
Je blêmis et je suis au bord de la nausée. Finalement, je préférais quand
il me parlait comme à une gosse. Et tout d'un coup, il me revient la scène devant ma maison. Le combat, les morts. Mais quand je suis sortie aucun cadavre. Ils avaient dû revenir pour emporter leur ration de viande fraîche. Cette idée me répugne. Même sans cerveau fonctionnel, comment des êtres humains peuvent ils se manger entre eux ? Cela m'est juste inconcevable.
Mickaël voit ma mine écœurée.
- C'est toi qui as demandé.
J'essaie de penser à autre chose et enchaîne.
- Donc la suite c'est quoi ?
- La suite ? On survit. Comme on peut.
- OK, mais il va se passer quoi. Tu as déjà pensé au futur ? Ça sert à quoi de survivre si notre seul avenir est de tomber malade, de rejoindre un groupe de dégénérés et de commencer à manger nos semblables ?
- Je n'y ai pas trop pensé. Mais on peut imaginer que les ressources alimentaires vont baisser et que les dégénérés vont chercher de plus en plus de nourriture au fur et à mesure que leur nombre va augmenter. La terre doit d'ores et déjà compter plus de contaminés que de gens sains. Après, je ne sais pas. La seule chose que je sais, c'est que seuls les plus forts survivront. Je ne pense pas que le virus se transmette par les sécrétions, étant donné que je suis sain et que j'ai eu deux personnes infectées à la maison. Ensuite, tant que je ne présente aucun symptôme, je vais faire en sorte de survivre chaque jour. Pour le lendemain, je verrai plus tard.
A ce moment-là je n'ai plus aucun espoir. Je ne suis pas comme lui,
j'ai besoin d'un but, d'une lueur au bout du tunnel, d'une promesse d'une vie meilleure, quelque part. Je réfléchis dans mon coin. Survivre pour survivre n'est pas une fin en soi. Je dois trouver un but qui me permette d'avancer. Une pensée me vient : ma sœur. Il m'a dit qu'il se pourrait qu'elle soit encore en vie. Où peut-elle être ? Dans un camp de survivants ? Ça reste quand même une option très mince. Si la population a été décimée, comment aurait-elle pu en réchapper ? Ma réflexion me pousse à penser qu'elle est certainement contaminée, comme ma mère et que je devrais les considérer toutes deux comme mortes. Or, je ne peux tout simplement pas me résoudre à cette option. Si elle est vivante, je la trouverai.
- Tu m'apprendras à me battre ?
Il lève les yeux sur moi. Il n'y a pas de surprise dans son regard mais je
vois bien qu'il me jauge. Je me force à soutenir son regard même si cet exercice m'est devenu difficile depuis mon enlèvement.
- Tu as quoi en tête ?
- Survivre. Tu l'as dit, c'est la seule chose qui nous reste.
Je mens mais il doit voir que je ne reculerai pas. Même si nos
motivations pour survivre ne seront jamais les mêmes, nous avons un but commun
Il réfléchit longuement et finalement m’annonce :
- Très bien, début de l’entraînement la semaine prochaine. Tu as une semaine pour te reposer et reprendre des forces. Tu en auras besoin.
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