SyDeC (French Edition)

Zoé Bélanger · Chapitre 23 sur 39

Pages du PDF

SyDeC (French Edition)

Chapitre 22

 

Je suis restée toute la nuit devant mon feu de joie improvisé. Je n'ai

rien ressenti pendant que les flammes léchaient son corps et qu'il hurlait de tout son saoul. Je ne ressens toujours rien d'ailleurs. J'ai l'impression d'être morte en même temps qu’Émilie. Luna est couchée à mes côtés et dors profondément. Le soleil s'est levé sur cette nouvelle journée sans que je m'en rende vraiment compte. Je suis épuisée mais je n'ai pas envie de dormir. En fait je n'ai envie de rien. Alors comme un automate je me relève et vais dans le centre commercial. Luna se réveille et me suis. Les allées ont été bien vidées. Il ne reste pas grand-chose d'intéressant mais je grignote quelque chose sans faim car je sais que j'en ai besoin.

Tout mon équipement étant resté sur la route, je ne m'attarde pas ici.

Je fais le trajet inverse et décide de mettre le plus de distance possible entre moi et ce lieu maudit. Je roule, toujours sur la même route, et le plus vite possible. Je sens Luna qui dérape parfois alors je ralentis pour lui laisser le temps de retrouver son équilibre, puis accélère de nouveau. Quand j'arrive à un gros embranchement, je ne sors même pas ma carte et décide de prendre la départementale, qui a le mérite de continuer tout droit.

Les villages défilent, et je ne prends même plus la peine de me faire

discrète, je les traverse d'une traite. Quand je tourne la tête sur ma droite je vois une immense étendue d'eau. Je ralentis et m'arrête. Je contemple ce spectacle sans pouvoir décrocher les yeux. Je ne me sens pas apaisée, juste hypnotisée. Cette eau m'attire, je ne saurais dire pourquoi. Et je commence à être fatiguée. J'ai tenu toute la nuit sur les nerfs, et le fait d'avoir roulé pendant deux heures a vidé le peu de force qu'il me restait. Je prends la première intersection et roule vers cette mer intérieure.

J'arrive rapidement à une zone boisée. Il y a des arbres partout et des

pistes cyclables qui se croisent. Je ne réfléchis pas, mon cerveau n'en est pas encore capable, j'avance, c'est tout. Quand la piste se termine en cul de sac face au lac, je me retrouve face à une plage et à l'étendue d'eau. Ce lac est immense et s'étend à perte de vue. L'eau va des teintes de bleus profond au turquoise à certains endroits. C'est magnifique. Il y a des oiseaux par centaine, la plupart me sont inconnus mais je n'arrive pas à décoller les yeux de ce spectacle. Luna a déjà sauté dans l'eau en essayant d'en attraper mais revient bredouille.

- Ils sont plus rapides que toi, lui dis-je alors qu'elle s'ébroue juste à côté de moi.

Je reste là à contempler ce paysage sans bouger pendant de longues

minutes qui deviennent des heures.

Quand je refais surface, je me sens à bout de force. Je repense au chemin que j'ai emprunté au milieu des pins, et revois un chemin qui allait vers le cœur du forêt. Je remonte sur mon engin, et cette fois ci laisse Luna courir à côté de moi pour qu'elle se dégourdisse un peu les pattes. Au bout du chemin, je trouve une grande maison isolée. Je me gare devant et tente ma chance. Les volets et la porte sont clos, pas un bruit ne s'échappe de la bâtisse. Je déverrouille la serrure et tombe sur un lieu charmant si on fait abstraction des toiles d'araignée, de la poussière et de l'odeur de renfermé, mais c'est parfait pour moi. 

Je fais un rapide tour pour m'assurer de ne pas avoir de surprise. Le rez-de-chaussée est composé d'une cuisine, d'un immense salon avec cheminée et d'une petite pièce qui sert de buanderie. L'ensemble est décoré de façon désuète mais tant qu'il y a un sofa et une cheminée cela me convient. Dans un coin il y a des toilettes, inutilisables sans eau courante. Je pars à l'étage et je trouve trois chambres en bon état et toutes meublées. Une donne sur le lac, les deux autres sur la foret. L'étage a été un peu plus rénové, notamment au niveau des papiers peints et des volets. Le problème avec les volets roulants c'est que sans courant ça marche moins bien... J'appuie quand même sur les boutons par réflexe et ils se lèvent ! Je ne comprends pas, je cours à l'interrupteur de la chambre mais rien ne fonctionne. J'ouvre les fenêtres et étudie le mécanisme. Une petite cellule photovoltaïque est visible au niveau du caisson. Des volets roulants électriques solaires. Je ne savais même pas que ça existait. Je suis émerveillée. Je vais donc dans toutes les chambres, ouvre le volet et les fenêtres pour faire entrer l'air. La salle de bain sent le moisit et l'eau croupie, je referme donc la porte. Je verrai plus tard.

Je m'apprête à redescendre quand je vois Luna installée, étalée de tout

son long sur un lit. Je souris inconsciemment et la rejoins. Je m'installe, me colle contre son frêle corps et m'endors. Quand je me réveille il fait nuit noire et la température est bien descendue. L'endroit est d'un tel silence que ça en est étrange. Il semble qu'il n'y ait aucun dégénéré dans les environs. Je redescends et pour la première fois depuis très longtemps sors au milieu de la nuit de mon refuge pour profiter des étoiles. Je reste sur mes gardes mais pas un mouvement n'est perceptible. J'admire la lune qui est pleine et qui se reflète sur le lac. Je ne peux pas dire que je me sens en paix, mais je suis subjuguée par la beauté de la scène. Je récupère ma moto et la range dans l'entrée. Je grignote un bout en regardant Luna se chercher un coin pour pisser. Quand elle a fini son affaire, on rentre et je verrouille la maison pour la nuit. A l'étage, je ferme les volets, appelle Luna qui ne se fait pas prier pour me rejoindre dans le lit et me recouche pour finir ma nuit.

Le matin, le ciel est gris et menaçant, le temps a changé et la pluie

s'annonce. En donnant à manger à Luna, je me rends compte que je me traîne. Je reste très choquée de ce que j'ai vu au centre commercial. Je me suis enfermée dans un mutisme sans fin. Les gens me dégoûtent. Je ne vois plus de différence entre les dégénérés et les autres, sauf que les dégénérés ne sont pas conscients de leurs actes. Cette épidémie a révélé ce que le monde avait de pire. Je ne peux m'empêcher de penser que cette noirceur a toujours été là, cachée dans les entrailles de l'humanité. Au lieu de pousser les gens à s'entraider, cela les a séparés. Quand les dégénérés se regroupent en meute pour survivre, l'humanité se déchire. Ce constat est accablant et m’amène à me poser une question : est ce que je veux réellement aller vers le sud et trouver d'autres groupes ou rester seule, à l'écart du monde et de sa folie ? Je me sens déjà à moitié folle depuis la nuit dernière. Je peux encore sentir l'odeur de ce bureau comme si j'y étais et mes vêtements retiennent l'odeur de brûlé du corps de Roméo. En partant, j'ai tout laissé en l'état, les corps vont pourrir sur place, sans sépulture, sans signe distinctif. Bientôt plus personne ne se rappellera d'eux. Mais moi je me souviendrai d’Émilie.

Alors que je prends un bain, avec Luna qui m'a suivi, évidement, la

pluie commence à tomber. Les gouttes viennent perturber la surface plane du lac, mais je m'en fiche. Je suis bien ainsi immergée. Je pourrais rester là des heures mais le tonnerre s'invite à la fête. Il est temps de rentrer, se faire électrocuter serait une bien triste fin après tous ces efforts pour survivre. Je rentre et me sèche à l'intérieur. Après un repas frugal, je m’assieds sur le canapé, mais au bout de cinq minutes je m'ennuie déjà. C'est drôle comme avant je ne m'ennuyais jamais. Avec Micka non plus d'ailleurs. Enfin, sauf au début, mais ensuite on avait vraiment un emploi du temps bien calé. Repas, entraînement, papotage, ravitaillement. Ici dans cette maison vide, il n'y a rien à faire, personne à qui parler. Je me demande même si j'en suis encore capable. Dormir, c'est hors de question. Je n'arrête pas de faire des cauchemars. Je revois Émilie qui m'appelle à l'aide, et quand je l’atteins, toujours la même vision. C'est moi sur ce matelas, sale et aveugle. Alors je préfère autant rester éveillée.

Je fais le tour de la maison et trouve les stères de bois stockées pour

un hypothétique hiver dont les propriétaires n'ont jamais pu profiter. Je charge quelques bûches et allume un feu, pour me réchauffer mais aussi et surtout pour créer une présence. Les bûches crépitent dans l'antre et le feu prend facilement. Il est temps de réfléchir à la situation. Rester ici ou partir au sud. Je tergiverse mais j'aime bien cet endroit à l’écart de tout. Très rapidement il y a plus d'arguments pour rester que pour partir. J'ai besoin d'un break, de me retrouver. Ça ne fait même pas deux mois que je suis partie du gymnase et pourtant, si on me demandait je répondrais certainement plus. Je me rends compte que j'ai changé, et pas en bien. Je suis devenue sauvage, et aujourd'hui plus qu'avant la présence des autres m'indisposent.

- Ça te dirait de rester là un peu ?

Le ton de ma voix me surprend. Elle est posée et un peu enrouée. Luna

remue la queue et saute sur le canapé pour s'installer en boule

- Très bien alors c'est décidé on s'installe.

OceanofPDF.com