SyDeC (French Edition)

Zoé Bélanger · Chapitre 10 sur 39

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SyDeC (French Edition)

Chapitre 9

 

J'ouvre les yeux vers 10h00. Voilà trois jours que je n'ai pas bougé de

mon lit si ce n'est pour grignoter. Toutes les nuits, j'entends des gens dehors, crier, se battre. Mais à l'aube de ce quatrième jour, je sens que quelque chose a changé en moi. Alors que j'ai passé les jours précédents transie de peur, pleurant des heures entières recroquevillée contre « monsieur-gros-dodo », aujourd'hui étrangement je me sens apaisée. J'ai l'impression que mon cerveau recommence à fonctionner. Lentement mon raisonnement se remet en marche et je prends pleinement conscience de ma situation. La solution m’apparaît alors clairement. Je ne peux pas rester dans cette maison, seule. Mes réserves de nourriture ont déjà bien diminué. Ce n'est qu'une question de temps avant que quelqu'un ne défonce ma porte pour trouver à manger et, dans ce cas, je ne donne pas cher de ma peau. Je dois partir. Mais où ? C'est alors que je pense à la seule personne qui puisse m'aider. Mickaël !

Certes, quand je l'ai rencontré, je n'avais rien compris. Il était

lourdement armé, et pas très causant, mais maintenant que je comprends la situation, je ne peux pas le blâmer. Au moins, il m'a sauvée, nourrie, fourni de quoi me laver et un endroit pour dormir. Il est tout ce dont j'ai besoin à l'heure actuelle, un homme capable de se défendre, un îlot de sécurité, un compagnon de galère. Je me décide donc en une seconde et saute de mon lit. Je fais un brin de toilette avec les moyens du bord et m'habille. Comme un dernier au revoir à cette maison je fais mon lit, range un peu ma chambre, puis me dirige vers mon armoire pour prendre le plus grand sac à dos que je peux trouver et je le pose sur le lit. J'ouvre tous mes tiroirs et récupère des habits, rien dans la coquetterie, des jeans, mon pantalon en cuir, une paire de bottines toute neuves sans talon, des tee-shirts et mon blouson d'aviateur. J'entasse tout ça dans mon sac et le dépose à l'entrée.

Je me dirige ensuite vers la cuisine et le garage et prends toutes les

conserves et aliments secs que je peux y trouver : des pâtes, du riz, n'importe quoi pour passer un jour de plus. Ma récolte n'est pas énorme, juste deux kilos de pâtes et un kilo de riz, quatre paquets de biscuits et une grande bouteille d'eau qui me permettra de faire le trajet de retour. Je range tout ça dans mon sac à dos et me pose sur le canapé pour réfléchir à ce qu'il me manque. J'ai toujours le petit couteau que j'ai volé à Mickaël en m'enfuyant du gymnase, mais après la scène à laquelle j'ai assisté depuis la fenêtre de ma chambre, je ne suis plus très sûre que cela suffise. Je pourrais prendre un gros couteau de cuisine mais ce n'est pas très maniable. Je me lève vivement lorsqu'un souvenir me revient. Il y a 15 ans de cela, une cousine de ma mère lui avait offert une machette. A cette époque-là, elle vivait au Brésil et lui ramenait des souvenirs improbables. Ainsi elle lui avait ramené une vraie machette qui servait à tailler son chemin dans la forêt amazonienne. Ma mère ne s'en était jamais servi, évidemment, mais l'avait conservée comme une pièce de décoration. Je la trouve accrochée au-dessus de sa commode dans sa chambre. Elle est encore dans son étui. J'admire l'arme, parfaitement aiguisée. Je m'essaie à quelques mouvements avec, elle s'avère particulièrement maniable et légère. Parfait pour moi. Je repars dans ma chambre et trouve une ceinture assez épaisse. Je l'enfile et glisse la machette entre mon jean et celle-ci. Je suis enfin prête.

J'ouvre la porte d'entrée en silence et me retrouve éblouie par le soleil

qui est déjà haut dans le ciel. Après tout ce temps passé dans la pénombre de la maison aux volets clos, la lumière me fait l'effet d'une agression. Il me faut quelques instants pour ouvrir les yeux mais la chaleur que je sens sur ma peau me réconforte. J'ai toujours aimé la chaleur et son rayonnement sur mon corps. Je me dirige vers le portail et la première chose qui me choque c'est que les corps des personnes qui s'étaient battues devant la maison ont disparu. Il n'y a plus que des traces de sang qui témoignent de la violence de la rencontre. Je regarde à droite, à gauche mais je ne vois rien. La rue est déserte. Je vois le vélo qui se trouve plus loin et non pas là où je l’avais laissé. Je le redresse mais le cadre est complètement tordu, impossible de l'utiliser. Je repars vers mon garage pensant y prendre le mien, mais il n'y est plus. Comprenant rapidement que je vais devoir marcher pour le chemin de retour, je ressors pour ne pas perdre de temps, j'aurai tout le temps de réfléchir à la cause de cette disparition pendant le trajet.

Je remonte donc ma rue en direction du canal. J'écoute tous les bruits

qui m'entourent en étant particulièrement inquiète d'entendre des hurlements, mais pour l'instant je n'entends que les oiseaux qui gazouillent. De temps en temps j'entends un aboiement au loin, mais rien dans mes environs immédiats. Je récapitule mentalement ce que j'ai appris et constaté durant les jours précédents. Une maladie a ravagé l'humanité, tuant le cerveau des gens atteints. Ils se transforment alors en espèce d'animaux ultra violents. Ils se déplacent en groupe, certainement pour améliorer leur chance de survie. L'instinct doit donc survivre à la maladie. A chaque fois que je les ai entendus, c'était plutôt le soir et la nuit, donc ils deviennent nocturnes, là encore très probablement pour améliorer leur chance de survie. Par contre rien ne prouve qu'ils ne se déplacent plus la journée. Je dois donc rester sur mes gardes. Les causes de cette maladie restent inconnues de même que le vecteur de transmission. Ou alors il se peut que lorsque les scientifiques en ont enfin trouvé l'origine, le monde s'était déjà effondré et l'information n'a pas pu être diffusée. Tous les continents ont été touchés. En repensant à toutes mes lectures, je me rends compte qu'aucun article ne parlait de l'Afrique saharienne. Cela voudrait-il dire que cette zone est préservée ? Cela me semble peu probable. Ce doit juste être une question de circulation de l'information. En effet, très souvent aucun chiffre officiel n'est disponible dans ces pays si les ONG présentes ne les communiquent pas. Et moi, pourquoi est-ce que je ne ressens aucun des symptômes ? C'est certainement parce que le vecteur n'est pas aérien, sinon plus personne ne serait sain.

Alors que j’atteins le canal, je suis sortie de mes réflexions sur le

fléau par un violent fracas venant d'un immeuble en bordure de route. Je me fige sur place et attends dans un silence de mort. Tout d'un coup un cri de rage s'élève de l'intérieur de la ville, puis une série de hurlements en réponse au premier. Mon cerveau commence à s'affoler. Je dois trouver un endroit pour me mettre à l'abri. Je tourne la tête dans tous les sens et vois la gare ferroviaire. Je m'élance vers le portail, grimpe par-dessus et retombe lourdement de l'autre côté. Je me rue vers les trains à l'arrêt. Ce sont des trains de marchandises avec des wagons containers. J'essaie d'ouvrir un premier wagon mais il est verrouillé, je continue sur le suivant, toujours verrouillé. J'en essaie deux autres, toujours fermés. Les hurlements se rapprochent et je suis en panique. Dans une dernières tentative pleine d'espoir, je saute sur le wagon suivant qui s'ouvre enfin. J'essaie d'être la plus discrète possible, j'y jette mon sac à dos et me glisse dans une embrasure. Je manie doucement la porte coulissante en prenant garde de ne pas la verrouiller. Je me dirige ensuite vers le fond du wagon, saisis ma machette et me recroqueville dans l’obscurité. L'attente commence.

Dehors, les cris se rapprochent, à moins de 150 mètres maintenant.

J'ai espoir que cette meute ne puisse pas entrer dans l'enceinte de de la gare à cause du grillage. J'écoute attentivement et essaie de comprendre ce qu'il se passe à l'extérieur. Tout d'un coup, une voix forte rugit : "Barrez-vous espèce de dégénérés !". Mon cerveau se remet en marche. Le premier bruit que j'ai entendu a dû être causé par une personne saine. Elle devait certainement fouiller les immeubles à la recherche de nourriture ou d'équipement. Elle a sûrement fait une erreur et a fait tomber quelque chose, ce qui aura alerté les contaminés. Ces derniers se sont alors certainement mis en chasse pour trouver l'intrus. Des coups de feux résonnent, je sursaute. Des cris de douleurs, puis de rage, ensuite un cri d'agonie plus intelligible poussé par celui qui vient de mourir. J'attends, toujours silencieuse. C'est à peine si j'ose respirer. Les hurlements viennent tous de la même direction puis, doucement, les bruits s’atténuent et cessent complètement. J'attends encore une bonne heure pour être sûre qu'ils sont partis et je me lève enfin. Mes jambes sont ankylosées par la position que j'ai adoptée mais je les détends rapidement et sors de ma cachette avec la plus grande précaution. Je jette un rapide coup d'œil aux environs avant de me rediriger vers le canal. Je trouve un trou à la base du grillage et m'y faufile pour reprendre ma route. 

Il me faut environ cinq heures pour arriver au niveau du pont en face

du gymnase. Il est temps car le soleil commence à décliner et, je ne veux surtout pas me retrouver dehors la nuit. Quand j'arrive au gymnase, je ne vois pas la moto de Mickaël. Une vague de stress me submerge. "Et s’il était parti". Non il doit être là, il ne peut pas en être autrement. Je ne serais jamais capable de survivre seule dans ce monde. Je m'approche de la porte d'entrée et me rends compte qu'elle est fermée de l'intérieur avec une chaîne et un cadenas. En collant mon visage contre la vitre, j'aperçois la moto. Un soulagement m'envahit. Je ne peux ni frapper ni hurler pour attirer son attention, au risque de rameuter tous les contaminés des environs. Je fais le tour du bâtiment pour trouver la fenêtre

par laquelle j'étais sortie, mais par l’extérieur, la fenêtre est beaucoup

trop haute pour que je puisse l'atteindre.

Je continue à chercher une solution en tournant autour de la bâtisse et

en regardant le soleil descendre un peu trop à mon goût. Quand j'atteins le côté opposé du gymnase, je vois les fenêtres situées à trois mètres de haut qui donnent sur le terrain. En me tournant je vois des arbres. Ni une ni deux, je pose mon sac à dos par terre et entame une ascension désespérée. Je me retrouve rapidement à hauteur des fenêtres et doit glisser sur une branche horizontale en priant pour qu'elle ne lâche pas. Quand je suis en face de la fenêtre, je peux voir Mickaël en train de nettoyer ses armes tandis que l'eau boue sur le réchaud. Mon ventre se met aussitôt à gargouiller. Je repense aux petits déjeuners qu'il me préparait lorsque j’étais si faible. Sans geste brusque je tape trois petits coups au carreau pour attirer son attention. Je le vois qui lève la tête et me regarde dans les yeux. Il pose son arme et me désigne du regard la direction de la porte d'entrée.

Je redescends aussi vite que je le peux. Je commence à entendre des

bruits inquiétants venant de la ville. J'attrape mon sac et me dirige en courant vers l'entrée. Il m'attend dehors et je fonce à l'intérieur. Aussitôt, il referme la porte derrière moi avec la chaîne et le cadenas.

- Alors finalement tu es revenue.

Son regard est sans expression, je n'arrive pas à savoir s'il est en colère,

content ou juste indifférent. Ne sachant trop que répondre et ayant peur qu'il me jette dehors, je préfère rester silencieuse.

Il ajoute :

- Je suis sûr que c'est ma recette d'œufs brouillés qui te manquait. 

Et je vois un sourire se dessiner au coin de ses lèvres. A ce moment-là

je comprends que j'ai trouvé un compagnon de survie et je lui souris en retour.

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