SyDeC (French Edition)
Chapitre 20
Cela fait une heure que je suis sur la nationale. Je suis obligée de
serpenter entre les voitures et je n'avance pas beaucoup. A ce rythme je ne suis pas prête d'arriver. Luna semble kiffer sa position et ne bouge presque pas. Elle profite du voyage, les oreilles qui volent au vent. A un moment elle a réussi à s'allonger mais s'est vite relevée quand elle a perdu l'équilibre dans un virage. Depuis, elle reste assise à regarder le paysage défiler la langue pendante. J'avoue qu'elle est assez drôle. J'ai enfin pu mettre un nom sur sa race. Je dirais que c'est un épagneul breton, ou du moins elle en a l'allure. Des poils mi-longs et des petites taches sur le corps. Quand je vois enfin Châlons-en-Champagne, je continue ma route comme je l'avais décidé. Je longe la ville sur ma droite. Parfois des colonnes de fumée se dégagent des immeubles, fines et noires. Certainement la fin d'incendies. Les habitations semblent en bon état, à part celles qui ont brûlé évidement, mais tout paraît désert. Je sais bien que ce n'est pas le cas, et qu’une autre forme de vie a pris possession des lieux, mais de loin, la ville semble si sereine que ça donnerait presque envie d'aller la visiter.
La traversée s'est déroulée sans encombre et les panneaux annonçant
un échangeur m’indiquent que je suis au sud de la ville. Au loin je vois des centaines de véhicules arrêtés. Des voitures, des caravanes et des camping-car sont posés dans tous les sens et prennent toutes les voies disponibles. Ça va me prendre des heures pour franchir ce passage. Je regarde à droite puis à gauche cherchant un chemin de contournement, n'importe quoi de praticable pour ma moto, mais à part de hautes herbes et des fossés, rien n'est accessible. Je baisse les bras et me redresse, découragée par l'effort qui m'attend, quand soudain Luna décide de sauter de la moto et fonce dans le champ à ma droite.
- Luna ! dis-je dans un murmure rageur. Reviens ici.
Mais elle n'écoute rien et est déjà de l'autre côté du champ.
- Fais chier !
Et merde, je fais quoi maintenant. Je réfléchis à toute vitesse. Je peux
commencer à dégager la voie et quand elle reviendra, on partira. Ou aller la chercher. Ou alors juste dégager la voie et partir, après tout ce n'est qu'un chien et elle n'est avec moi que depuis... quoi... à peine deux heures.
- Ce n'est qu'un chien.
Je me répète cette phrase en boucle pour me convaincre. Mais je sens
déjà l'inquiétude qui me ronge.
- D'abord je nous dégage un passage. Ensuite j'aviserai, me dis- je à moi-même.
Je me mets au travail aussitôt, pour ne pas perdre de temps mais aussi
pour éviter de penser. L'effort a cet effet sur moi, quand je me fais mal physiquement, mes neurones arrêtent de fonctionner. Je m'emploie donc à pousser les voitures suffisamment loin les unes des autres pour permettre à ma moto de se frayer un passage. Celui-ci n'est pas large, mais je ne veux pas non plus que le changement soit trop visible. Il me faut deux bonnes heures pour achever mon œuvre et je suis épuisée. Je m’assieds pour reprendre mon souffle et étancher ma soif. Je dois bien me rendre à l'évidence, Luna n'est toujours pas revenue. Je scrute l'horizon vers la ville dans un vain espoir de la voir revenir en courant mais le champ est désespérément vide. Je laisse mes yeux divaguer et quand je les relève vers le champ, j'ai pris ma décision. Je vais la chercher. Je ne peux pas la laisser là sans savoir ce qui lui est arrivé. Je sais qu'elle est intelligente et dégourdie, elle m'a bien trouvée et convaincue de la garder juste en me regardant, mais Dieu sait ce que cette ville cache et l'idée qu'elle se fasse dévorer par des dégénérés me révulse.
Je pousse ma moto entre un camping-car et une caravane et la cale
comme si elle avait été abandonné là en même temps que les autres véhicules, prends mes armes et pars en direction de la ville. Je traverse le champ au pas de course et tombe sur un fossé de l'autre côté. Je saute et me récupère de l'autre côté comme je peux dans un tas de ronces que je n’avais pas vues. A ce moment-là je bénis mon blouson, par contre j'aurais dû mettre mes gants. Mes mains sont tout égratignées et du sang coule sur mes doigts. J'étouffe un juron, mais je verrai ça plus tard. J'appelle Luna en murmurant. Rien. J'écoute. Pas un bruit. Je continue à avancer et sort d'une zone boisée. Devant moi se dresse un immense centre commercial. Une zone commerciale serait plus juste. Des dizaines de magasins, un hypermarché, une station-service, des restaurants, le temple de la consommation. Et tout autour de celui-ci, des grillages de protection. Je longe la clôture et vois une pancarte « zone militaire - défense d'entrer ». Certainement un camp de réfugiés, ou du moins, avant ce devait être un camp de réfugiés car à l'intérieur je ne vois pas âme qui vive. Pas d’hommes sur les miradors, pas de bruit, pas de gardes qui font des rondes. Le camp a dû tomber peu de temps après sa création. Je continue mon tour et vois une ouverture dans le grillage. Elle est plutôt petite, en tout cas trop petite pour un homme. Par contre, dessous, la terre est grattée par des griffes. « Luna » !. J'agrandis le trou et me glisse à l'intérieur.
Je me rends compte que je prends énormément de risques, mais mon
cerveau est obnubilé par ce maudit chien. J'ai besoin de lui. Je me cache derrière les voitures et me déplace sans un bruit. J'arrive derrière la station-service. Sur ma droite un KFC, sur ma gauche le centre auto, et... J'aperçois les pattes de Luna qui dépassent derrière une poubelle. Je reste baissée et fonce sur cette boule de poils, m'attendant à la voir morte et éventrée. Quand je passe derrière la poubelle, je la vois se retourner et me sauter dessus. Elle est vivante. Je pousse un soupir de soulagement alors qu'elle me lèche le visage goulûment. Je la gratte affectueusement.
- Allez viens on s'en va, je murmure.
Mais elle me regarde et ne bouge pas.
- Nom de Dieu bouge-toi !
Elle fait un tour sur elle-même.
- Quoi ? qu'est-ce que tu attends ?
Elle trépigne sur place. Tout d'un coup j'entends une voix
- Éric tu est là-dedans ?
Je me colle contre la poubelle et j'arrête de respirer. Luna se calme
aussitôt et elle aussi se tapie dans l'ombre du container.
- C'est bon j'arrive, pas la peine de t'énerver.
- On n'a pas que ça à foutre. Will nous attend.
- Ouais ouais.
Une porte claque et je les entends s'éloigner. Je peux enfin reprendre ma
respiration. Des gens ont pris possession des lieux. Mais, après avoir vu ce que j'ai vu depuis le mois dernier, je préfère ne pas m'en approcher et qu'ils ignorent que je suis là.
- Allez Luna, maintenant on s'en va.
Elle part dans l'autre sens. Je la suis accroupie pour l'engueuler quand je
la voie s’asseoir devant la porte et me regarder en attendant. « Qu'est-ce qu'il y a là-dedans pour qu'elle campe devant ? ». Je jette un regard dans la direction que les hommes ont pris et ils ont disparus. Je m'approche de la porte, l'ouvre et découvre un spectacle qui me glace le sang.
La première chose qui me saisit c'est l'odeur. Je me couvre aussitôt le
nez avec mon blouson et étouffe un violent relent. Une odeur de cochon brûlé, de pourriture et d'excréments se mélangent pour former une émanation putride insupportable. Puis je balaie la pièce des yeux. Elle est petite, sans fenêtre et les murs sont jaunis et couverts de crasse. A une époque, cela devait être un bureau ou un espace de stockage. Mais le pire, c'est ce matelas posé au sol, un livre sur le côté, avec un pot et une bassine de l'autre côté de la pièce et une fille dessus enchaînée au mur.
J'ai les yeux écarquillés d'horreur. Je me retrouve en moins de deux
secondes huit mois en arrière dans mon sous-sol crasseux, avec Rico et Roméo. Je sors de la pièce et vomis derrière la porte. J'ai le souffle coupé et tous mes membres tremblent. Je me vois dans cette fille, je sais ce qu'elle a subi, je connais ses pensées. Dans un bas instinct je fais un pas vers le grillage pour m'enfuir, puis je pense à elle, à moi, à Mickaël qui m'a sortie de là. Hésitante et encore tremblante je fais un demi-tour et m'approche à nouveau de la porte. Les larmes commencent à couler sur mon visage et j'ai à nouveau la nausée.
Quand je rentre, je pose mes yeux sur la fille. Elle est assise sur le
matelas, les genoux contre son torse, la tête enfouie entre ses jambes. Elle n'a même pas relevé les yeux quand je suis rentrée. Je balaie son corps du regard et étouffe un cri. Elle a des brûlures de cigarette sur ses bras, ses jambes, ses fesses. Elle est famélique et n'a plus que les os sur la peau. Comble de l’humiliation, elle est entièrement nue. Ses cheveux longs n'ont plus réellement de couleur, ils sont juste sales et filamenteux. Je m'approche et lui pose la main sur l'épaule. Elle lève doucement la tête et j'ai un violent mouvement de recul. Ils lui ont brûlé les yeux.
Qui peut faire ça à un autre être vivant ? Je pleure et en même temps
je suis hors de moi. Je sens la rage monter en moi. Cela aurait pu être moi. J'essaie de me calmer et d'articuler une phrase :
- Je vais te sortir de là.
Elle n'a pas peur, elle est résignée. J'aurais pu lui dire que j'étais l'ange
de la mort, qu'elle n'aurait pas eu plus de réaction. Luna me rejoint et se couche sur ses pieds. Au contact de ses poils, elle sent le chien et baisse une main fragile sur sa tête. Elle commence à la caresser doucement, avec le peu de force qu’il lui reste. Je regarde comment est fixée la chaîne et trouve le cadenas qui la retient. Je l'ouvre sans difficulté et la débarrasse de ses attaches.
- C'est bon, j'ai enlevé la chaîne.
Elle me sourit mais ne se lève pas.
- Il faut partir, ils risquent de revenir. Tu peux marcher ?
Elle me fait non de la tête.
- OK je te porterai, lui dis-je
Elle penche la tête légèrement sur le côté. J'ai beau voir que ces yeux
sont brûlés et qu'elle est aveugle, j'ai l'impression qu'elle me scrute et qu'elle regarde au plus profond de mon âme.
- S'il te plaît, il faut que tu m'aides un peu et qu'on s'en aille.
Je me rapproche d'elle et alors que mon visage est tout près du sien, elle
m'attrape, place sa bouche à mon oreille et me murmure quelque chose.
Je me recule choquée par ce filet de voix que je viens d'entendre. Je
tombe sur mes fesses et mes larmes coulent, j'ai l'impression que je ne pourrai jamais m'arrêter
- Non, non, non... je répète ce mot sans fin tellement je refuse d'y croire.
Elle hoche lentement la tête. Il n'y a aucune expression sur son visage.
Ni soulagement, ni haine, ni peur. Juste de l'indifférence. Luna est toujours couchée sur ses pieds et lui lèche consciencieusement les jambes.
- Comment tu t'appelles ?
Elle reste silencieuse un moment puis finalement me dit
- Émilie. Émilie Lagrange
- Je ne t'oublierai pas Émilie.
Je saisis mon couteau et lui plante dans la tempe.
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