SyDeC (French Edition)
Chapitre 13
Six mois ont passé depuis ma première sortie. Je me souviens de ce
jour comme si c'était hier. Les dégénérés qui nous avaient surpris à l'intérieur, la lutte qui s'en était suivie et notre victoire. Puis les courses dans l'hypermarché. Celui-ci était encore bien achalandé. Chacun de nous avait pris un caddie et avait roulé dans les allées en riant et en faisant la course. On avait pris de tout, des chips, des gâteaux, des pâtes, des pâtés, de la sauce tomate, et même quelques bouteilles de vin en vue d'une fête à venir. En ressortant, on avait croisé les cadavres dans la galerie commerciale. On les avait sortis puis déposés dans une poubelle pour limiter les odeurs. On avait pris tellement de choses que l'on avait dû faire plusieurs voyages pour tout ramener. On n’a pas eu besoin de ressortir de tout le mois suivant. On y est régulièrement retourné pour s'approvisionner en nourriture et en boisson mais quand il n'est plus resté grand-chose on a dû changé de magasin.
Durant ces derniers mois, je suis devenue très proche de Micka. Il n'a
jamais eu de geste déplacé ou équivoque tant et si bien qu'il est devenu à la fois mon grand frère et mon meilleur ami. La complicité qui nous unit est si forte que quand on sort on n'a même plus besoin de se parler pour se comprendre. On agit de concert comme deux instruments parfaitement accordés qui attendent que l'un ait fini son couplet pour que l'autre commence. On a croisé plusieurs fois des meutes de dégénérés mais jamais de gens sains. A croire que nous sommes les dernières personnes avec un cerveau sur cette terre. Quant aux meutes que nous croisons, soit on les attaque et on les tue, soit, quand elles sont trop grandes, on s'enfuit discrètement. Les journées deviennent assez routinières mais cela me convient parfaitement. Manger, s’entraîner, sortir, dormir, boire un coup parfois. C'est l'essentiel de nos activités. Mon niveau sportif s'améliore toujours bien que mes progrès soient lents maintenant. J'ai déjà un excellent niveau, alors selon Micka c'est normal.
Dans ce gymnase, avec cet homme que je ne connaissais pas un an
avant et qui m'a sauvée de toutes les manières possibles, j'ai trouvé un certain équilibre. Il prend soin de moi et moi de lui. Parfois j'ai besoin de m'isoler alors je monte sur le toit. J'ai trouvé un accès par l'intérieur et je m’assoies au centre pour ne pas être vue d'en bas. De mon poste je regarde les étoiles et c'est à ce moment-là que je repense à ma sœur, à ma mère et à la vie qu'était la mienne avant tout ça. Elle me paraît irréelle, comme un rêve éveillé que l'on fait. Ou peut-être est-ce l'inverse, peut-être est-ce la situation actuelle qui n'est qu'un cauchemar. Micka ne me dérange jamais quand je suis en haut. Il sait à quoi je pense, bien qu'il ne me pose jamais la question directement. Une fois je me suis endormie là-haut et j'y ai passé la nuit. Il ne m'a pas loupée quand je suis redescendue au petit matin. Il était fou de colère, pensant que j'avais muté ou que j'étais simplement partie sans rien dire.
Quand je redescends enfin de mon perchoir, le nez glacé par la
température de ces froides nuits de mars, je vois Micka installé devant des cartes.
- Tu cherches quoi ?
- On doit trouver un autre secteur pour le ravitaillement. On n'a plus qu'une semaine de stock.
- Tu as trouvé un endroit potentiellement intéressant ?
- Il faut qu'on s'éloigne de Paris, la situation est trop compliquée là-bas.
En effet, lors de nos sorties pour trouver de l'équipement, on avait
remarqué que plus on s'approchait de Paris, plus il y avait de meutes.
- L'A1 est pas mal embouteillée et les stations sont presque vides, remarqué-je
- Oui. Je pense plutôt à une route moins fréquentée reliant des villes moyennes. Il y a la N3 ou la N2. La route que l'on emprunte pour aller au centre commercial croise la N3.
- Oui, on devrait commencer par essayer celle-là. La rejoindre sera facile, on connaît bien ce tronçon de route.
Le lendemain matin, nous montons sur sa moto et partons en
direction du centre commercial. Au croisement avec la N3, Micka bifurque. Il suit cette route pendant une bonne heure. Le paysage habituel défile : carcasses de voitures, taches de sang séché sur la route mais jamais de corps. La nature commence à reprendre ses droits, l'herbe est haute et les terre-pleins centraux commencent à s'étendre. Les arbustes deviennent plus touffus ce qui gêne notre visibilité. Nous approchons d'une zone commerciale quand sur ma droite je vois un magasin que je ne veux pas manquer.
- Attends, crié-je, prends la sortie !
Micka ne pose pas de question et donne un coup de guidon pour ne pas
rater la sortie en question. Je lui indique la route à suivre avec des gestes et en arrivant, il tourne la tête et me regarde en souriant. Ça fait tellement longtemps que je cherche ce genre de magasin que mes yeux brillent d'excitation. Un concessionnaire de moto ! Je vais enfin avoir ma propre moto.
Il s'arrête à distance de sécurité et nous faisons le tour du
concessionnaire pour nous assurer que la voie est libre. Je suis Micka d'un pas impatient quand il se dirige vers la porte à l’arrière du commerce. Elle est verrouillée mais maintenant nous sommes bien équipés. Dans la librairie de la galerie marchande, j'avais trouvé la petite bible du parfait crocheteur de serrure et je dois avouer que je suis très douée. Je sors mon attirail et j'ouvre la serrure en moins d'une minute. Dans une autre vie, j'aurais pu être cambrioleur. On se retrouve rapidement dans le showroom. D'un geste large, Micka balaie la salle :
- Alors mademoiselle, laquelle vous ferait plaisir pour votre anniversaire ?
Je souris. Je passe lentement entre les motos en les admirant et en
faisant glisser ma main sur leur châssis.
Certaines sont énormes et ce n'est clairement pas ce que je recherche.
Je veux une monture petite, maniable mais surtout avec du style. Tout d'un coup mon regard s’arrête sur une cylindrée rouge bordeaux brillant. Mes yeux s'illuminent, ce que remarque Micka dans la seconde.
- Ha ! je vois que mademoiselle est tombée sous le charme. Voyons voir ça.
Il s'approche de la cylindrée.
- Tu as très bon goût dis-moi. Une Harley Spotser Iron, la grande classe. Cependant elle est un peu chère et dépasse le budget que j'avais prévu pour ton cadeau.
Je pouffe.
- S'il te plaît, tu ne peux pas le rallonger un peu ? J'adore cet engin, la couleur est fabuleuse. Oh s'il te plaît Micka, je l’implore dans un jeu de comédienne digne du cours Florent.
- Bon je vais voir ce que je peux faire. Je dois appeler mon banquier et voir avec le vendeur s’il peut me faire une ristourne.
Il me tourne le dos et disparaît dans le bureau du commercial. Il revient
dix minutes plus tard avec les clefs et un sac rigide.
- C'est bon le vendeur me fait une ristourne, et en plus il m'offre le sac à fixer au châssis. Ils sont vraiment sympas ici.
On éclate de rire et je lui saute au coup.
- Merci, c'est le plus beau cadeau que j’ai jamais eu !
On fixe le sac et je me mets à califourchon sur mon nouveau jouet.
- Et maintenant comment ça se conduit ?
- Ah ! Ces jeunes... Il faut tout leur apprendre...
De l'intérieur, il ouvre la porte vitrée et monte devant moi pour sortir. Il
se dirige vers le grand parking vide et se dégage de la selle. Il commence par m'expliquer rapidement la théorie : comment démarrer, passer les vitesses, la position des freins sur le guidon et sur la pédale, comment utiliser mon poids pour tourner. Après ça, il me fait faire quelques tours sur le parking et quand il me juge suffisamment à l'aise, il prend sa moto et me lance :
- Maintenant que tu l'as en main, suis-moi, il faut qu'on avance.
Et on se remet en route.
A cause de ce détour, on a pris du retard mais Micka prend son temps
en regardant toutes les cinq minutes dans son rétro pour voir si je suis toujours. Notre destination est un centre commercial où nous arrivons en début d'après-midi. Les portes vitrées sont explosées et le verre sécurisé jonche le sol à l'intérieur de la galerie marchande. On prend notre temps afin de s'assurer que l'endroit est désert. Hélas, l'hypermarché a été largement pillé. Il ne reste plus rien à part la viande qui pourrit dans les frigos éteints.
- On ne trouvera rien ici. Mieux vaut partir.
Je le suis dehors et on jette un coup d'œil à la carte. Il a repéré un autre
centre, plus en retrait de la route, mais il nous faut faire un grand détour pour éviter une ville.
On se pose une demi-heure pour avaler un peu d'eau et un casse-
croûte rapide, puis on reprend nos bécanes. Conduire sa propre moto est une sensation complètement différente que celle d'être passager. Je sens le vent me fouetter le visage. En place arrière, on est toujours un peu abrité, alors que là je sens la puissance de la vitesse jusque dans mes tripes. La sensation est grisante. On ne porte jamais de casque. Certes, au niveau sécurité ce n'est pas terrible, mais c’est la fin du monde, alors mourir sur la route ou tué par des dégénérés ne fait pas beaucoup de différence à nos yeux. Micka m'a trouvé un blouson de moto. En cas de dérapage sur la chaussée glissante, ça évite les brûlures. J’ai aussi une paire de gants renforcés, mais plus contre le froid que pour me protéger. Ce sont les seules protections que j’accepte. On a appris à vivre avec l'idée que mourir est une possibilité qui peut survenir à tout moment.
Peu à peu, je gagne en assurance quant à ma conduite, même si je fais
souvent rugir le moteur en oubliant de passer les vitesses. Après deux bonnes heures, on arrive à destination. Le centre commercial n'est pas très grand, isolé au milieu de la campagne. C'est pour cela qu'il l'a choisi. Il pense que ce centre a de bonnes chances d'être encore vierge de toute effraction. Et il a raison. On y trouve de tout, aliments secs, conserves, boissons. Quelques mois auparavant, Micka avait installé un side-car sur sa moto qui nous sert maintenant de remorque. On y charge tout ce que l'on peut, on installe une bâche par-dessus pour protéger notre cargaison et c'est enfin la pause. Je suis épuisée de la journée, d'une part parce que l'on n’est jamais allé aussi loin du gymnase, mais aussi car cette fois-ci j'ai conduit. Je regarde la position du soleil. Il commence déjà à décliner. En un regard, on se comprend. Il est trop tard pour repartir. Cela serait beaucoup trop dangereux de prendre la route et d'arriver de nuit. Il regarde aux alentours et voit un laboratoire d'analyses de l'autre côté du parking.
- On va essayer de dormir là-bas.
- Ok, mais il faut qu'on puisse y rentrer les motos pour la nuit.
On se dirige vers le bâtiment en poussant nos engins afin d'économiser
le carburant.
La porte est fermée. Évidemment ! Qui ferait une prise de sang de nos
jours ? Certains commerces ne présentent aucun intérêt pour les pillards, les laboratoires d'analyses en font partie. Je crochète la serrure et on s'engouffre dans la salle d'attente. Après un rapide tour des locaux, on estime que le lieu est sûr et on repart dehors pour rentrer tout notre attirail. La porte est étroite et on doit détacher le side-car pour le faire passer. Cela nous demande une demi-heure d’effort, ensuite nous pouvons nous écrouler de fatigue à l’intérieur. Après avoir repris mon souffle, je me lève pour bloquer la porte avec un bureau, pendant que Micka commence l’inspection des lieux.
- Viens voir un peu ce que j'ai trouvé.
Je le rejoins rapidement et dans une armoire je vois des flacons avec la
mention « Peroxyde d'hydrogène »
- Et c'est quoi ?
- Tu le connais certainement sous le nom d'eau oxygénée.
J'écarquille les yeux de surprise
- De l'eau oxygénée, du désinfectant ?
- Et oui. Finalement on ne sera pas venu ici pour rien !
On récupère tous les flacons disponibles et on les place dans le side-car. Dehors la pluie a fait son apparition et les gouttes font un bruit
épouvantable en s'écrasant sur le toit métallique du labo.
- La nuit s'annonce longue.
- Je prends le premier quart, m’annonce Micka. Dors, je te réveillerai vers 2 heures.
Je ne me fais pas prier. Il prend toujours le premier quart. Il est un
couche-tard et moi une couche-tôt. Surtout aujourd'hui car mes muscles sont engourdis par l'effort fourni sur la moto. C'est une position dont je n'ai pas l'habitude et le plaisir de la conduite ne diminue en rien mes courbatures. Il me réveille comme promis au milieu de la nuit et prend ma place sur le sol.
Le lendemain matin, la pluie a cessé et le soleil brille à nouveau.
Nous refaisons l'opération inverse : pousser le side-car et les motos dehors, rattacher le side-car à la moto de Micka et refermer soigneusement la porte au cas où l'on devrait revenir et repasser la nuit dans cet abri. Nous nous arrêtons rapidement à une station-service non loin de là pour faire le plein et filons vers Sevran, vers notre maison. Notre maison, un gymnase ! Comment puis-je appeler ça une maison. Et pourtant, il s'agit bien du lieu où je me sens le plus en sécurité sur cette planète. C'est étrange comme ma vision des choses a changé. Sur la route, je me perds dans mes pensées. Je pense à ma nouvelle cylindrée, à ma joie d’avoir cette chose qui n’appartient qu’à moi, à la chance que j’ai d’être encore en vie, à la tournure que cette dernière a pris. Puis mon esprit vagabonde vers la fête qui s'annonce avec les quelques bières que l'on a trouvées. Et, avant que j'ai eu le temps de m'en rendre compte, nous sommes déjà à Sevran. Nous empruntons la petite rue qui mène au gymnase. Devant l'entrée, Micka donne un violent coup de frein et arrête son bolide. Je fais de même et le regarde en l'interrogeant du regard. Il met son doigt sur sa bouche en me faisant signe de me taire et le pointe ensuite vers la porte d'entrée. Je suis la direction de son index et mon regard se fige. La chaîne pend et le cadenas est cassé.
OceanofPDF.com