SyDeC (French Edition)
Chapitre 29
Je n'ai pas pour habitude de rouler la nuit, mais cette fois, je n'ai pas
le choix. On doit s'éloigner le plus possible avant le petit matin, avant qu'ils ne se rendent compte de notre absence. Ils ne vont certainement pas apprécier que j'ai tué l'un des leurs et que je sois partie avec la prochaine pucelle sur la liste du gourou. Je roule droit devant nous et pour l'instant, nous avons eu de la chance, nous n'avons dû traverser aucun village. Mais je sais que ça ne va pas durer. Je me rends compte que rouler toujours tout droit n’est pas la meilleure idée pour éviter qu’ils ne nous retrouvent. Je décide donc de tourner à droite à une intersection, puis à gauche à la suivante. S’ils nous cherchent, ils ne pourront pas deviner ces changements de direction.
La dernière bifurcation n'était pas la meilleure idée, un village est en
vue. Je m'arrête quelques secondes un peu avant pour écouter et des rugissements s'élèvent du petit hameau. Je pourrais faire demi-tour et choisir un autre chemin, mais finalement traverser un ou deux villages n'est pas une si mauvaise idée pour éviter que les adeptes ne nous pourchassent.
- Accroche-toi.
Je sens les mains de Sacha se resserrer autour de ma taille.
J'attrape le guidon et démarre en trombe. Je prends le maximum de
vitesse avant l'entrée du village et fonce à toute blinde sur la rue principale. Des dégénérés déambulent un peu partout en ville. Quand ils voient ma moto, ils hurlent de colère devant ces intrus sur leur territoire, mais avant qu'ils n'aient le temps de se rassembler, je les ai déjà dépassés. On a de la chance, le village est construit le long d'un axe principal avec quelques chicanes par-ci par-là, et un rond-point à la sortie de la ville, ce qui me permet de ne presque pas ralentir. Quand on sort enfin de la cité, les cris sont désormais derrière nous et je sens Sacha se détendre un peu. La nuit est sombre, les nuages couvrent la lune et sans mon phare je n'y verrai pas à deux mètres. Mais je ne m'arrête pas, je veux mettre au moins deux villages entre eux et nous.
Ce n'est pas que les adeptes du gourou me fassent vraiment peur, avec
leur tenue pastel et leur cocktail de drogues dans les veines, mais j'ai appris à ne pas me fier aux apparences. De plus, s’ils venaient en nombre, ils pourraient prendre le dessus. Sacha ne sait vraisemblablement pas se défendre et seule contre dix hommes, je n’ai aucune chance, surtout après quelques semaines passées shootée nuit et jour. De plus, vu le nombre d'armes qu'il y a dans leur armurerie, il est certain qu'ils ne sont pas tous pacifiques.
Quand un deuxième village se présente devant moi, je réitère
l'opération. Je m'arrête quelques secondes et écoute. Sans avoir besoin de parler, Sacha resserre son étau sur ma taille. Excellent, cette petite est vraiment intelligente. Je remets les gaz, et par chance, cette fois-ci la route longe le village sur la gauche au lieu de passer en son centre. Le suivant a la même configuration et on le dépasse sans problème.
J'ai à peine fait cinq kilomètres de plus que je m'arrête net. Une trouée
dans les nuages a permis à la lune de sortir des ténèbres et elle illumine la nuit tel un soleil blafard. La vision que cette clarté soudaine autorise sur le paysage environnant me glace le sang. En face de moi, des habitations à perte de vue sur l'horizon. Là on ne parle plus de village mais d'une ville à traverser. Ce serait du suicide pur et simple. Je ne pourrai jamais éviter les dégénérés qui ont élu domicile ici. Je réfléchis quand soudain me vient une idée un peu folle. Et si on se cachait parmi eux pour passer la fin de la nuit. C'est le meilleur moyen pour que les sbires de Gabriel ne nous retrouvent pas, ils seront incapables de rentrer dans la ville. On pourrait se cacher là quelques jours, le temps pour moi d'évacuer complètement les drogues qui ont dû faire des ravages invisibles dans mon organisme et le temps qu'ils arrêtent les recherches, si recherches ils font évidemment.
- On va se mettre à couvert ici pour quelques jours.
- Quoi ?
Sa voix trahit sa panique.
- Tu fais ce que je te dis et ça se passera bien. Fais-moi confiance.
Elle n'ose pas répondre mais ses yeux parlent pour elle, elle me croit
folle. C'est pas grave, de toute façon c'est moi ou le gourou, alors je sais qu'elle me suivra.
J'éteins le moteur de ma moto et commence à la pousser vers la ville.
A l'entrée de celle-ci, je vois des fermes avec des hangars, des machines agricoles et divers bâtiments. Tout a l'air calme alors je pars cacher mon engin au fond d'un hangar derrière des meules de foin. J'attrape mon sac et on part vers la ville en passant par les champs. Sacha me suit dans un silence religieux. La ville est bruyante, pleine de vie mais une vie sauvage avec des règles qui nous sont inconnues. Après une bonne heure de marche, je m'accroupis regardant en direction du centre et Sacha me rejoint.
- On va entrer un peu en ville et essayer de se trouver un bâtiment vide. Le
plan est simple, tu me suis, tu ne fais pas de bruit et tu fais ce que je te dis. Tiens, prends ça, au cas où.
Je lui tends un cran d'arrêt qu'elle saisit sans trop savoir quoi en faire.
- Si tu es en danger tu le plantes n'importe où pourvu que ça lui fasse mal, compris ?
Elle hoche la tête et on se remet en route.
Nous partons en direction de la ville, traversons un fossé et nous nous
retrouvons dans un lotissement bourgeois fait de petites maisons individuelles. On le traverse sans voir âme qui vive. A la sortie, un groupe de dégénérés est assis au milieu de la route et mange je ne sais quoi. Je saisis Sacha aussitôt et la pousse vers le petit muret à notre droite. Elle regarde la scène incrédule et je me rends compte à ce moment-là qu'elle n'a jamais dû voir de dégénérés d'aussi près. Je la laisse les observer pendant que je cherche une échappatoire. De l'autre côté de la rue, il y a un mur avec une ouverture. La clôture qui fermait l'accès au site a cédé il y a bien longtemps et gît sur le trottoir. Je secoue légèrement Sacha et lui montre l'ouverture. Elle me fait non de la tête. Je mets un doigt sur ma bouche pour lui intimer le silence et la tire sans lui laisser le choix. On ne peut pas rester trop longtemps à découvert, même si la lune a de nouveau disparu derrière les nuages et que l’absence de luminosité joue en notre faveur.
Je lui serre le bras afin qu'elle ne puisse pas m'échapper et cours en
silence vers l'ouverture. Les dégénérés sont obnubilés par leur repas de fortune et ne prêtent pas vraiment attention à nous. J'évite de marcher sur les barreaux de la clôture pour ne pas faire de bruit, Sacha m'imite avec une grâce qui m'étonne. Quand on passe le muret de l'enceinte, je la vois aussitôt. Une petite fille d'environ cinq ou six ans. Elle est sale et a un regard vide et hargneux. Elle est à portée de main alors je plaque ma main contre sa bouche avant qu'elle n'ait pu émettre le moindre son et plante mon poignard dans sa gorge. Elle s'écroule dans mes bras. Alors que je la dépose au sol délicatement, je vois Sacha, l'air horrifié, les yeux écarquillés, prête à hurler. Je me précipite sur elle et place ma main sur sa bouche. Elle tremble de partout, elle est sous le choc. Je la plaque contre le muret et la regarde dans les yeux.
- On ne peut plus rien faire pour elle maintenant. On doit partir.
Je lui murmure ces paroles dans un souffle directement à l'oreille. Je
relâche doucement la pression sur sa bouche et la jauge pour voir si elle va tenir le coup. Comme je vois qu'elle ne dit pas un mot, je jette un œil autour de moi. Nous sommes dans un cimetière. Parfait. Un espace ouvert avec des issues partout. Tout en tirant Sacha, je pars en direction du mur opposé. La traversée est facile, il n'y a personne ici. En même temps, qui viendrait errer dans un cimetière ? Il n'y a rien à voler, ni même de nourriture. D'un coup dans mon dos, j'entends des hurlements de rage. J’entraîne Sacha à couvert d'une tombe et jette un œil. De l'autre côté, le groupe a trouvé la petite que je viens de tuer, cela les met dans une colère noire. D'autres hurlements font écho dans toute la ville. Je sens que la situation va vite dégénérer et je préférerais être à l'abri entre quatre murs avant que cela ne se produise.
Face à moi, une autre issue du cimetière est dégagée. Elle donne sur
une petite rue où il y a un immense bâtiment entouré d'un grillage rigide. On n'a plus trop le choix, ce sera notre cachette. Je reste accroupie et cours jusqu'au muret. Un coup d'œil à droite, à gauche, et je m'élance vers le grillage. Je fais de grands signes à Sacha qui n'a pas suivi. Elle est restée prostrée derrière la tombe qui nous a servi à se dissimuler. J'hésite deux secondes, mais je ne peux pas me résoudre à l'abandonner ici. Par contre il va falloir qu'elle apprenne à prendre sur elle si elle veut survivre et surtout me suivre. Je repars la chercher au pas de course et lui saisis le poignet.
- Bouge, Nom de Dieu !
Elle se met enfin en mouvement et me suit jusqu'au muret. Dans la
précipitation, j'oublie de regarder avant de m'engager et m'en rends compte quand j'entends un homme hurler. Je me retourne et le vois. Petit, trapu, avec une longue barbe et des dents pourries. Je lâche Sacha et me jette sur lui. Il tombe à la renverse mais m'agrippe fermement. Je lui décoche un coup de genou dans l'entrejambe, ce qui a pour résultat de lui couper le souffle et de le faire lâcher prise. Je saisis mes deux poignards et les plante dans son torse. Il hurle de douleur mais respire encore. Je me relève prestement et entraîne Sacha vers le grillage. Je la soulève avec l’énergie du désespoir et la fais basculer à l'intérieur. Ensuite je me hisse tant bien que mal et réussis à enjamber cette haute barrière.
Je me mets à courir à la recherche d'un accès au bâtiment quand le
reste de sa meute rejoint l'homme à terre. Sacha est sur mes talons et parvient à suivre le rythme que je lui impose. Les dégénérés nous ont vues et se ruent sur le grillage. Ils le secouent dans tous les sens mais je ne suis pas inquiète, il a l'air solide et doit être là depuis des dizaines d'années, il tiendra. Quand je vois enfin une porte, je tourne la poignée et elle s'ouvre immédiatement. Nous nous précipitons à l’intérieur et pour plus de sécurité, je déplace une étagère qui était à côté de la porte pour bloquer l'accès.
Le bâtiment est calme. Je n'entends aucun bruit venant de l'intérieur.
On monte rapidement au dernier étage pour avoir une vision générale du quartier. Il n'y a aucun accès au toit alors je rentre dans la première salle qui se présente. Des dizaines de bureau sont positionnés dans la salle, avec un bureau sur une estrade et un tableau blanc. Une école. On est dans une école. Je me dirige vers l'immense fenêtre et regarde aux alentours. Celle-ci donne sur la rue et je vois la meute toujours en train d'essayer de défoncer l'enceinte, mais comme je le pensais, celle-ci n'est même pas déformée. Je pars dans la salle de cours en face et jette un coup d'œil à la cour intérieure. Aucune meute de dégénérés ne s'est regroupée ici mais je peux voir que le portail d'entrée est défoncé. Il faudra faire un repérage plus approfondi demain. Mais pour cette nuit, ça fera l'affaire. Il y a beaucoup trop de salles pour que les dégénérés trouvent notre cachette.
- Sacha, viens ici.
Elle est restée dans le couloir tout le temps où je faisais mon repérage.
Elle me rejoint mais a un regard triste.
- On va rester ici cette nuit et demain j'aviserai.
Elle reste muette.
- Ça va ?
- Je ne sais pas.
- Tu n'en avais jamais vu, pas vrai ?
- De loin juste. De près, ils sont si... Elle cherche son mot
- Effrayants ?
- Sauvages plutôt.
- Ça fait un petit moment que je voyage et crois-moi, les plus sauvages ne sont pas les dégénérés.
Je me tais et je pense qu'elle comprend ce que je veux dire.
- On va camper dans l'autre salle et je vais monter la garde pour être sûre que la meute s'éloigne. Demain on avisera.
On repart dans la première salle de cours que j’ai visitée et Sacha
s'installe dans un coin pour passer la nuit. Quant à moi, je me trouve un poste d'observation et attends patiemment que la meute se lasse, que leur souvenir de cette nuit s'effacent et qu'ils reprennent leur errance dans la ville. Ça ne prend pas plus de vingt minutes pour que la rue soit à nouveau calme. Vingt minutes de mémoire immédiate, voilà ce qu'il leur reste.
La nuit fut courte, mon sommeil agité. Évidemment sans cachet pour
m'assommer, mes cauchemars sont revenus et mes nuits sont à nouveau hachées. J'attends que Sacha se réveille pour partir en reconnaissance dans le bâtiment. Je veux m'assurer que toutes les salles sont vides et qu'on ne risque pas de tomber sur une meute au détour d'un couloir. Méthodiquement j'ouvre toutes les salles de cours, toutes les réserves et toilettes, mais rien à signaler. Je suis un peu rassurée, même si le complexe est immense. Qu'il n'y ait personne dans ce bâtiment, cela ne veut pas dire qu'il n'y a personne dans les autres. Je sors faire un tour dans la cour. Il y règne un silence de mort. Je fais un tour à la recherche d'un endroit particulier quand enfin je le trouve : la cantine. Je pénètre dans la salle puis me glisse dans les cuisines. L'odeur est insoutenable. Une puanteur se repend partout. Certainement de la viande et des légumes pourris qui stagnent ici depuis la chute de la civilisation. Je me couvre le nez d'un tissu et essaie de trouver des provisions encore comestibles. En fouillant les étagères, je tombe sur un stock de bocaux et conserve. Des fruits au sirop, des boites de légumes et même de la pâte à tartiner. J'entasse un maximum de choses dans le sac à dos que j'avais pris, je prends deux cuillères et des bouteilles d'eau qui sont encore scellées et repars dans mon bâtiment.
Quand je m'apprête à franchir la porte de mon bâtiment, j'entends des
bruits. Ils viennent d'un autre bâtiment. La porte est grande ouverte et diverses voix me parviennent. Je m'engouffre à l'intérieur de mon aile mais laisse la porte entr'ouverte pour savoir à quoi m'attendre. Les voix sont fortes mais je ne comprends aucun mot. Je referme doucement la porte et la verrouille de l'intérieur. Quand je rejoins Sacha dans la salle, elle est assise dans le coin, un livre dans les mains.
- J'ai trouvé un bouquin d'un certain Freud.
- Bon courage, lui dis-je dans un sourire.
- Oui c'est un peu bizarre, je ne comprends rien.
- Tu sais personne ne le comprend vraiment celui-là. J'ai trouvé le petit déj'.
Elle se lève d'un bond. J'ouvre une boîte de poires au sirop et lui tends
une cuillère. On mange en silence.
- Dans l'autre bâtiment, je pense qu'il y a des dégénérés.
Elle reste bouche bée et sa main recommence à trembler.
- Calme-toi. Ils ne savent pas qu'on est là. Et il n'y a aucune raison pour que ça change. On va rester ici trois ou quatre jours, le temps de se reposer et on partira. J'ai verrouillé la porte d'entrée à ce bâtiment.
Je la vois qui essaie de se calmer et recommence à manger sans trop
d'appétit.
- Où est-ce que tu as appris à te battre ?
- Un ami m'a appris au début de tout ça.
- Il est où ton ami maintenant.
- Il est mort.
Elle marque un silence.
- Les dégénérés l'ont tué ?
- Non, des gens qui voulaient nous voler.
- Comment tu t’en es sortie ?
- Je les ai tués.
J'ai prononcé ces mots sans émotion, sans hargne, en continuant de
manger mes fruits au sirop, comme si tout ça était normal. Car maintenant c'est ça la normalité. Il faut tuer pour survivre.
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