SyDeC (French Edition)
Chapitre 16
Cela fait maintenant une bonne heure que je roule sans m'arrêter.
Machinalement j'ai repris la direction de la N3, n'ayant pas vraiment réfléchi vers où aller. Je suis passée devant le centre commercial mais ne me suis pas arrêtée. Trop de souvenirs, trop de peine. Alors j'ai continué vers le Sud. Je roule au hasard des routes et des embranchements. Partout la désolation. Parfois je dois m'arrêter et pousser des voitures pour me dégager un chemin, parfois je dois rouler dans l'herbe pour contourner des obstacles. Depuis que tout cela a commencé, je n'ai jamais vu autant de carcasses de voitures abandonnées. L'odeur aussi a changé. Et lors de mes quelques arrêts, je n’ai entendu qu'un silence pesant et morbide. Je n'ai croisé personne dans les rues, ce qui est plutôt une bonne chose, mais en même temps ça m'inquiète.
Quand je m'extirpe enfin de mes pensées, je lève la tête et vois des
panneaux. Je n'ai aucune idée de là où je suis. Je m'arrête, descends de ma moto et prends la carte pour me repérer. Je regarde les indications autour de moi et retrace mon parcours depuis mon départ du gymnase. Je finis par localiser ma position. Je suis à l'intersection de la N486 et de l'A4, à l'est de Paris. Je suis partagée entre l'envie de m'éloigner de Paris et celle de faire le tour de la ville pour essayer de trouver un de ces fameux camps dont m'a parlé Micka. Je sais que la ville n'est pas la meilleure option, mais j'ai besoin de savoir ce qu'il est advenu des gens qui ont rejoint ces endroits. Je remonte sur ma moto et prends la direction de Paris.
Lancée sur l'autoroute, je vois devant moi un énorme bouchon. Il y a
des voitures partout et la route est complètement impraticable. Je prends la sortie à droite qui, bien qu’embouteillée, présente l'avantage d'être sur une seule file et de disposer d'une bande d'arrêt d'urgence relativement dégagée. Je remonte la file de voitures et parviens finalement à une intersection. Un petit panneau montre la direction « hippodrome de Vincennes ». Je suis la file de voiture, en regardant tous azimuts. Mes sens sont en alerte. J'ai comme un mauvais pressentiment. Tous ces véhicules, ce n'est pas normal. Mon instinct me crie de faire demi-tour et pourtant je continue à avancer, cédant à l'envie de savoir. Quand j'arrive enfin au bout de cette interminable bouchon, je vois au loin l'hippodrome et devant moi, des barricades faites de sacs de sable avec des mitrailleuses derrière. Je viens de trouver un camp de réfugiés.
Le poste de garde est désert, de même que tous les checkpoints. Il n'y
a aucun militaire. Je laisse ma moto et continue à pied pour plus de discrétion. Je m'approche de l'hippodrome. Ses grandes grilles sont fermées et occultées par des planches de bois fixées à la va-vite. L'odeur est insoutenable et je me doute de ce que je vais découvrir à l'intérieur mais j'ai besoin de le voir pour y croire. Je fais le tour et trouve un accès aux gradins. Le plus silencieusement possible, j'escalade la structure métallique et arrive finalement au sommet. La scène qui est devant moi dépasse l'entendement. Il y a des gens de l'autre côté de l'hippodrome. Au moins un millier de personnes sont installés là. Certains dorment, d'autres sont assis çà et là. Des enfants sont regroupés et s'activent dans ce qui semble être un jeu. Mais ces personnes ne le sont plus vraiment. A leur façon de se déplacer, il est évident qu'il s'agit de dégénérés. Je baisse les yeux et je comprends d'où vient l'odeur fétide qui se répand dans tous les environs. Un énorme tas de cadavres gît à mes pieds. A la vue de tous ces morts je laisse échapper un cri. Le silence devient alors plus pesant et quand je relève la tête, je vois tous les yeux braqués sur moi puis viennent des hurlements. Des centaines de rugissements, de cris de haine et des corps qui s'élancent vers moi. Je redescends précipitamment et glisse sur la structure. Je chute de deux mètres et m'explose le dos au sol. Ma cheville me fait un mal de chien mais je n'ai pas le temps de me morfondre sur ma douleur. Je m'enfuis en clopinant et rejoins la moto près de l'accès au complexe. J'entends les dégénérés tambouriner sur les lattes de bois qui bloquent l'entrée principale. Le portail vibre sous leurs coups. A l'instant même où je remonte sur ma moto, j'entends un énorme fracas et le sol tremble. Je tourne la tête et un flot humain déferle de l'entrée béante. Je démarre en trombe en direction de la forêt.
Je fonce sur le sentier à travers les arbres sans me retourner. Le bruit
du moteur couvre presque entièrement les hurlements qui me suivent. Je prends à droite puis à gauche, je roule trop vite pour lire les panneaux indiquant les directions dans ce bois. Je suis incapable de réfléchir et je ne m’arrête qu'après un long moment. Je coupe le moteur et porte mon attention aux bruits environnants. Je les entends au loin, ils sont sur ma trace. Je quitte le sentier en poussant ma moto. J'aperçois des buissons plus denses et me camoufle au milieu de cette végétation. Les bruits se rapprochent, je retiens ma respiration et essaie de me calmer. Je reste cachée en essayant d'analyser la situation. Ils sont beaucoup trop nombreux. Même s’ils se sont dispersés au quatre coins du bois, je sais que je n'aurai aucune chance contre eux. Puis j'entends des bruissements de feuilles. Quelqu'un approche, peut être plusieurs personnes. Je ne peux pas rester cacher là, je dois fuir. Ma moto est bien trop enfoncée dans les buissons pour que je puisse la dégager rapidement. De plus je serais repérée aussitôt. Je décide de la laisser là pour l'instant et de me trouver une meilleure planque à pied. Je sors de ma cachette accroupie et m'enfonce un peu plus dans la forêt. Après une dizaine de pas, je me sens épiée. Je me retourne brusquement et je vois... Un puma ? Enfin je crois que c'est un puma, je ne suis pas une experte en zoologie. J'écarquille les yeux et reste figée. J'entends un très léger bruit sur ma droite et en vois un deuxième. Mais qu'est-ce qu’ils peuvent bien foutre là ? Il n'y a pas ce genre d'animaux en France. Je m'affole et commence à reculer. Alors que je recule ils se mettent en marche vers moi, une marche lente, inquiétante, le regard fixé sur moi. Ils sont en chasse. Je n'ai aucune chance. Tout d'un coup, venant de derrière moi, un cri s'élève. Je me retourne. Un dégénéré est là et se rue vers moi. Il m'agrippe aux épaules. Je roule au sol et me dégage en l'envoyant derrière moi. Au même moment, les pumas sautent lestement et se jettent sur lui. Je l'entends hurler de douleur quand ils plantent leurs crocs dans sa gorge et dans sa cuisse. Je me relève et pars en courant. Je cherche à me cacher et tombe sur une camionnette garée sur le sentier. J'ouvre la portière et m'engouffre à l'arrière. Je ferme la porte et m'écroule. Ma cheville me lance mais j’ai trouvé un abri.
Je suis dans cette camionnette depuis cinq heures et je n'ose toujours
pas sortir. Dehors je n'entends plus de bruit. Le silence s'est fait mais cela ne va pas durer. Le soleil commence à décliner et la nuit va bientôt arriver. Il ne serait pas prudent de sortir maintenant et même si le véhicule pue le renfermé et le sexe, je décide d'y passer la nuit. Au moins j'ai un abri fermé. Toutes mes provisions sont restées sur la moto alors je me cale dans un coin et malgré mon ventre vide, finis par m'endormir. Je me réveille au petit matin avec une furieuse envie de manger et une soif insupportable. J'entrouvre la porte de la camionnette et écoute. Rien, un silence de plomb. Je sors sans faire de bruit et rejoins ma cachette de la veille. Ma moto est toujours là. J'attrape une bouteille d'eau que je vide rapidement, je me rationnerai un autre jour. Je pousse mon engin jusque sur le sentier et démarre en trombe. Je parcours les bois sans trop savoir où je vais. Mon seul but est de sortir d'ici le plus rapidement possible mais le parc est immense et je me perds dans les différents embranchements. Finalement je débouche enfin sur une route goudronnée et je vois de grand bâtiments sur ma droite. Je me dirige vers eux et quand je vois l'écriteau « Bienvenue au zoo de Vincennes », je comprends enfin certaines rencontres improbables.
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