SyDeC (French Edition)
Chapitre 24
En moins de dix minutes il ne reste que la carcasse de la bête que je
coupe grossièrement et que je lance à Luna. Elle l’a dévorée en quatre coups de mâchoire. Cette chienne est un gouffre sans fin. Elle serait capable de retourner chasser dans la foulée pour faire un deuxième repas.
- Ça faisait combien de temps que vous n'aviez pas fait un vrai repas ?
- Le dernier vrai repas date de quand mon mari était encore là. Depuis on grignote ce que l'on trouve, me dit-elle honteuse.
Visiblement elle n'a jamais appris à se débrouiller seule. Je trouve ça un
peu pitoyable. Elle a des gosses à protéger, il faudrait qu'elle se bouge un peu plus le cul.
- Je m'appelle Lucie, ma fille c'est Emma, elle a 8 ans et mon fils Enzo, il en a 11.
Je ne réponds pas. Je ne vois pas l'intérêt étant donné que j'ai déjà
décidé de les foutre dehors. Je ne pense pas qu'ils représentent un risque et je ne vais pas m'encombrer d'une femme et de gosses qui ne savent pas se débrouiller.
- Maman, j'ai envie de faire pipi.
C'est Enzo qui a parlé.
- Oui, je vais t'accompagner.
- Parce qu’il n’est pas capable d'y aller seul ?
Je la regarde ahurie. Quand même, à 11 ans, il est capable de se soulager
seul.
- C'est dangereux ! me répond-elle agressive.
- Assis !
Je la regarde fermement.
Enzo est à la limite de la grange et je le vois se tortiller.
- Luna va !
Elle se lève d'un bond et le rejoint. Ils sortent ensemble et disparaissent
derrière la grange.
- Il doit apprendre à se débrouiller s’il veut survivre. Et toi aussi tu devrais, j'ajoute avec un ton de reproche.
Quand le petit revient avec Luna à ses côtés, la pluie a enfin diminué
d'intensité. Le ciel est toujours sombre mais il ne reste qu'une faible averse d'automne. Je les regarde et ils me font vraiment pitié. Par leur manque de notion de survie évidemment, mais aussi par leur allure. Je me dis que je les ai nourris, je peux aussi leur offrir un bain qui ne sera pas du luxe. Je reprends mon pistolet et les laisse dans la grange avec Luna. Je reviens avec un savon de Marseille à la main et leur tend.
- Le lac est une excellente baignoire.
Lucie me regarde, regarde le lac, regarde ses enfants et finalement doit
se dire que ce n'est pas une mauvaise idée et que l'occasion ne se représentera peut-être pas de sitôt. Elle saisit mon cadeau, pousse ses gosses et on se dirige tous vers le lac. Hors de question qu'ils restent seuls sur mon terrain.
Tout le monde se déshabille. Ils sont nus comme des vers et se jettent
à l'eau. Je vois que ça se frotte dans tous les sens. Les enfants jouent avec Luna, qui évidement les a rejoints. Celle-là, dès qu'il y a un bain de prévu, elle est toujours la première à l'eau. Elle va encore me déguelasser toute la maison ! Lucie leur crie un peu dessus pour qu'ils arrêtent de se jeter de l'eau et qu’ils continuent de frotter. Quand ils sortent, je leur tends des serviettes et ils s'enroulent dedans. Bien sûr Luna est encore en train de nager après des poissons.
- Luna, viens ici, dis-je dans un soupir.
Elle sort et s'ébroue vigoureusement sous les rires mêlés aux hurlements
des gosses.
Toute la famille s'installe dans le salon.
- Je vous interdis de bouger d'ici. Que les choses soit claires, ici c'est chez moi, ce sont mes règles. C'est moi qui décide. Je n'hésiterai pas à vous abattre si je me sens menacée. Et je me sens très vite menacée. C'est clair ?
Lucie fait oui de la tête sans même oser ouvrir la bouche. Je monte à
l'étage. Quand j'ai rangé la maison, j'ai trouvé des habits dans les armoires et commodes de la maison. Je fouille partout et dégote des habits d'enfant et de femme. Je choisis un peu au hasard des pantalons, des tee-shirts, des pulls et des chaussettes et leur ramène un assortiment un peu bariolé, je l'avoue.
- Essayez ça.
Lucie regarde la pile et avec un œil averti puis tend des habits à sa fille
et à son fils. Tout est dépareillé et trop grand ou trop petit, mais ça fera l'affaire. Le soleil décline déjà. Enfin je crois, avec cette météo pourrie c'est difficile de savoir exactement quelle heure il est.
- Si vous nous laissez rester, on peut vous être utile.
- Non.
- On ne peut pas rester dehors, on ne pourra pas survivre.
- Je sais.
- Alors vous allez nous condamner à mort comme ça !
Elle est en colère. Je peux la comprendre. Pour elle, cet endroit est le
paradis. Mais moi j'y gagne quoi à part des ennuis ?
- Ce ne sont que des enfants. Vous n'avez donc aucune conscience ?
- Aucune conscience ? Je vous ai donné un canard entier quand tu voulais donner une gélule a ta fille pour la nourrir. Et je vous ai permis de vous laver. Sans compter que vous êtes encore en vie il me semble.
Mon ton est menaçant et je le sais. Elle me regarde un peu de travers
mais n'ajoute rien. Je pense que même si ça lui fait mal, elle me donne raison.
- Est-ce qu’ils peuvent au moins se reposer un peu avant de partir ?
Je réfléchis. Bien sûr il y a des chambres à l'étage avec des lits, mais si
je les fais rester ici cette nuit, est-ce qu’ils ne vont pas s'imaginer qu'ils vont pouvoir rester ? Je me demande aussi si ce n'est pas pire pour eux de leur offrir un peu de confort pour une nuit et de le leur enlever le lendemain. D'un certain côté, je trouve ça encore plus cruel que de les mettre directement dehors.
- S'il vous plaît. On partira demain à la première heure et on ne sortira pas de la pièce que vous nous donnerez.
Je soupire. J'en ai un peu marre de l'entendre me dire s'il vous plaît et de
me supplier dans toutes les phrases. J'en reviens à ma première interrogation, comment ont-ils pu survivre aussi longtemps ? Et comment peuvent-ils me faire confiance aussi vite ? C'est une énorme faiblesse. Je pourrais très bien décider de les tuer pendant leur sommeil. Elle n'a aucune conscience du danger. La nuit est tombée. Dehors les villages à proximité doivent déjà s'être réveillés et si je les fous dehors maintenant, je suis pratiquement sûre qu'ils ne passeront pas la nuit. Ce n'est pas elle qui me fait pitié, mais les gosses. Ils sont si jeunes. Et ils sont obligés de grandir dans ce monde de merde.
- Une nuit c'est tout.
J'amène les enfants à l'étage dans la chambre la plus éloignée de la
mienne. Lucie et Luna nous suivent. Ils entrent dans la chambre et pousse un petit cri de surprise. Deux vrais lits avec des draps. Un deux-places et un autre plus petit. Ils se jettent sur les matelas en riant. Ils se chatouillent et commence à se chamailler pour savoir qui aura le grand. Lucie met rapidement de l'ordre dans le brouhaha ambiant.
- Emma tu prends le grand, Enzo le petit.
- Mais maman, dit Enzo en râlant.
- Il n'y a pas de mais. Moi aussi je dois bien dormir quelque part, et je dormirai avec Emma.
- Non, je ne veux pas dormir avec toi ! En plus tu ronfles !
Ce coup-ci c'est Emma qui râle. Je ne peux m'empêcher d'esquisser un
sourire en entendant sa réflexion. Comme je ne veux pas leur paraître sympathique, je l'efface aussitôt de mon visage avant que Lucie n'ait pu le voir.
- Pour ma propre sécurité, je vous enfermerai à l'intérieur et c'est non négociable.
Lucie est tellement soulagée de ne pas passer la nuit dehors qu'elle
n'émet aucune objection.
- Allez tout le monde en tee-shirt et au lit !
Alors que je les observe pendant qu'ils se déshabillent, je vois une
trace sur la jambe de la petite. Je fronce les sourcils et lui attrape le mollet.
- C'est quoi ça ?
Lucie a l'air affolée.
- C’est rien. Ça a déjà cicatrisé.
- Je te demande comment elle s'est fait ça ?
- Elle s'est griffée en passant sous un grillage.
Je suis devenue un vrai détecteur à mensonge depuis mon enlèvement.
Je sais quand on me raconte des salades, et j'ai horreur de ça.
- Ne me mens pas, lui dis-je dans une menace à peine voilée.
Elle est au bord des larmes et tiens sa fille dans ses bras pour la protéger
de ma colère.
- Ça date d'il y a un mois. Un dégénéré qu’on n’avait pas vu l'a griffée. C'est tout. Mon mari l'a tué dans la foulée. Mais c'était il y a un mois. Elle n'a aucun symptôme. Elle n'est pas malade.
- Pas encore du moins, je lui réponds sèchement.
Maintenant elle pleure franchement. Les larmes coulent sur son visage.
Je la regarde l'air absent.
- Il est temps qu'ils dorment.
Lucie comprend le message et les met au lit. On sort et je ferme la porte
derrière moi.
Assis face à face dans le salon je ne peux m'empêcher de fixer Lucie.
Est-ce qu'elle m'a dit la vérité ? Est-ce que c'est vraiment arrivé il y a un mois ? Je dirais qu'elle est sincère, mais ça me semble un peu louche quand même. D'après ce que j'ai lu dans les journaux et surtout d'après ce dont je me souviens, la maladie a une durée d'incubation d'environ quinze jours. Mais je ne peux pas être formelle sur ce point. Peut-être ma mémoire me joue-t-elle des tours, peut être aussi que les scientifiques avaient tort. Après tout, ce n'était que le début de l'épidémie et souvent ils commettent des erreurs face à une maladie inconnue. Et surtout, ils ne savaient pas comment le SyDeC se propageait. Ça pouvait être par le sang, ou pas. Trop d'inconnues dans cette équation. Je ne peux tirer aucune conclusion et il m'est impossible de dire si Emma rejoindra les dégénérés ou restera une petite fille tout à fait normale.
Lucie a compris à quoi je pense.
- Je l'ai beaucoup surveillée au début. En fait je crois que je la surveille encore. J'ai peur qu'elle devienne comme eux, me dit-elle en se frottant les yeux.
- Ça ne sert à rien de se torturer, tu ne peux pas savoir.
- Enzo ne dit rien, mais je sais qu'il est aussi inquiet. Il a toujours été très protecteur avec elle. C'est sa petite sœur. Même quand il meurt de faim, il ne dit rien et lui donne sa part. Il refuse systématiquement les coupe-faim pour les lui laisser.
Elle me gonfle avec ses pilules miracle, c'est n'importe quoi.
- Tu ferais mieux de te concentrer pour leur trouver de la bouffe plutôt que des pharmacies.
- Je sais, mais c'est la seule chose qu'on a trouvé pour la calmer.
Elle me dit ça avec une profonde culpabilité dans la voix. Est-ce que je
peux la blâmer ? Eux, ils n'ont pas trouvé une Luna sur leur route. Dieu sait ce qu'ils ont rencontré sur leur chemin. Après tout, je suis qui pour juger de leur parcours ? Ils sont toujours en vie et c'est déjà bien plus que de nombreuses personnes. Rien que ce constat devrait me rendre un peu indulgente. Alors pourquoi est-ce que je n'arrive pas à être plus sympa avec elle ? Mon manque d'empathie commence à m'effrayer.
On passe la soirée comme ça, assises face à face, chacune avec un
livre. Moi car j'ai envie de continuer mon polar et de savoir enfin qui est ce serial killer qui tue ces femmes et les abandonne le long d'une autoroute et elle qui, je pense, profite de cette parenthèse enchantée dans sa longue errance. Quand on va se coucher, je l'enferme avec ses enfants et je pars au lit avec Luna dans un état d'esprit mitigé entre la culpabilité de les mettre dehors et la volonté d’être à nouveau seule dans ma bulle.
J'ai très mal dormi et me lève d'assez mauvaise humeur. Je n'aurais
jamais dû les laisser dormir là. Je n'aurais même pas dû les nourrir hier. Maintenant que je leur ai parlé, ma conscience s'est réveillée. Hier, ce n'était que des intrus, des inconnus dont je n'avais rien à foutre. Maintenant ce sont deux enfants et une femme qui seront certainement morts dans moins d'un mois. Ils n'ont aucune chance. Je déverrouille leur porte et sors rapidement pour me laver. Je pousse la barque au large, embarque Luna et pars pêcher. Dans la nuit, je me suis réveillée au moins trois fois. Ça faisait longtemps que ça ne m'était pas arrivé. Des cauchemars peuplés de gosses me suppliant de ne pas les laisser mourir sont venus me perturber, sans oublier mon préféré, celui où je brûle sur un bûcher. Pour me calmer, j'ai décidé de cacher toutes mes armes, juste au cas où Lucie aurait décidé dans la nuit que cette maison lui appartenait. De toute façon, je sais me défendre à mains nues, alors qu'elle vraisemblablement pas. Je mets donc ma ligne à l'eau et attends que le poisson morde.
Au bout d'une heure, Luna se jette à l'eau et repart en direction de la
maison. Quand elle arrive sur la rive, je vois Emma qui sort avec sa mère. Elles regardent un peu partout. Quand elles aperçoivent le chien sortir de l'eau, elles voient aussi ma barque. Elles me font un petit signe de la main, auquel je ne réponds pas. Elles s'enfoncent un peu dans la forêt et reviennent cinq minutes plus tard. Ha ! Le pipi du matin ! Ça me fait penser que je ne leur ai pas montré comment utiliser les toilettes. Je profite d'être seule au milieu de cette étendue d'eau pour calmer mes nerfs et réfléchir un peu. Depuis hier, tout mon univers a été à nouveau chamboulé et ce remue-ménage m'a stressée. Je n'ai fait que réagir à la situation. Emma demande à manger, on mange. Ils sont sales, je les fais se laver. Ils sont fatigués, je leur donne un lit. A aucun moment je n'ai anticipé. Il est peut-être temps que je pense à la suite.
Je pose mes idées. Deux solutions s'offrent à moi. Je les mets dehors
ou bien je les laisse rester. Sur un plan pratique, les deux solutions sont envisageables, il y a de la place dans la maison et trois bouches de plus à nourrir ce n'est pas impossible, bien que plus contraignant. D'un point de vue sécuritaire, il vaut mieux qu'ils restent. Au moins je serai sûre qu'ils ne se joindront pas à un groupe qui serait susceptible de m'attaquer plus tard. Par contre il y a le problème de la griffure d'Emma, mais on pourra aviser si des symptômes se déclarent. De toute manière, on est déjà tous des malades potentiels vu que je ne sais pas comment ça se transmet. Sur un plan personnel, je n'ai pas envie d'avoir de la compagnie. Je suis bien, seule avec Luna. Pas envie de devoir faire la conversation aux repas ni d'avoir à me soucier de la sécurité d'autres personnes. Ce qui nous fait donc, un argument pour, un contre et un neutre. Me voilà bien avancée !
Je reviens à la maison après avoir attrapé cinq poissons. Le lac est
particulièrement poissonneux. Sans prédateurs, ils se reproduisent facilement, ce qui fait mon bonheur. Je prépare la braise tandis que la petite famille sort, muni d'un sac à dos. C'est une femme de parole, elle a préparé son départ. Je place une plaque de fer qui me sert de plancha sur le feu et souffle sur la braise pour qu'elle prenne plus vite. Emma louche déjà sur les poissons, je crois même voir un mince filet de salive au coin de ses lèvres. Je me marre intérieurement.
- Vous ne voulez pas manger ?
Emma se tourne aussi sec vers sa mère, l'air suppliant.
- Heu... On peut ?
- Oui vous pouvez.
Alors ils s’installent tous autour du feu à même le sol.
Le poisson grille tranquillement accompagné de trois tomates que j'ai
ramassées dans le potager. C'est la fin de la saison mais il en restait encore quelques-unes sur les pieds. Quand tout est cuit, je dépiaute un poisson pour Luna et entame le mien. Personne ne parle. Le silence est pesant. Je ne sais pas s’ils attendent que je leur fasse la conversation ou s’ils n'osent tout simplement pas me parler. Quand j'ai terminé mon repas, je lève la tête vers eux. Ils ont déjà tout fini. J'avais oublié comment c'était quand on a faim, on engloutit plus qu'on ne mange.
- Notre sac est prêt. On va vous laisser. Merci pour ces deux jours, vraiment.
- Oui merci, j'ai trop bien dormi cette nuit, ajoute Emma.
Je pousse un soupir.
- Si vous voulez vous pouvez rester.
Plus aucun son ne sort de leur bouche et ils font la même tête qu'hier
devant le canard ramené par Luna.
- Cependant je suis seule depuis longtemps, alors ne comptez pas sur moi pour vous faire la conversation.
Comme ils ne réagissent toujours pas, je ramasse les carcasses et pars
tout jeter un peu plus loin, dans un coin que je réserve pour les ordures organiques.
- C'est vrai ? On peut rester ?
- Oui, vous pouvez. Mais ne me faites pas regretter ma décision. Au fait, moi c'est Cassandra.
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