SyDeC (French Edition)

Zoé Bélanger · Chapitre 36 sur 39

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SyDeC (French Edition)

Chapitre 35

 

 

Notre « escorte » de véhicules nous mène à l'intérieur de la ville. La

route est bien isolée avec toutes ces carcasses et je ne m'inquiète pas de faire du bruit. La ville a l'air calme vue d'ici mais on n'est encore que le matin. Il est hors de question que l'on passe la nuit ici. Quand je vois ce qui m'attend quelques mètres plus loin, je pile et Sacha manque de me renverser.

- Ça va pas de piler comme ça ! Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Regarde.

Devant nous la route s'enfonce dans la terre et passe dans un tunnel.

Aucune lumière n'en sort. Sacha s'affole.

- Hors de question de passer par là !

- Le problème c'est que je pense qu’on n’a pas vraiment le choix.

- Évidemment qu'on a le choix. On trouve un autre accès, voilà tout.

- En traversant la ville ? Ce serait de la folie.

- Parce que passer dans un tunnel dont on ne sait même pas où il débouche, c'est pas de la folie pour toi ?

Je réfléchis rapidement. Elle n'a pas tort, mais en même temps mon

intuition me dit qu'il faut continuer.

- La voie dégagée n'est pas le fruit du hasard. Pour faire ça, il faut de l'organisation et surtout de la main d'œuvre. Je pense que cette voie est utilisée, peut-être pas quotidiennement, mais régulièrement. S'ils l'utilisent, c'est qu'elle est sûre.

- Ou qu'ils sont fous ! me rétorque-t-elle. Ou peut-être est-ce juste un piège ?

- Le seul moyen de le savoir est d'y aller. T'es prête ?

- Non !

Sur ce, j'allume mes phares, démarre et m'enfonce dans les profondeurs

de la terre.

A peine a-t-on franchi le seuil du tunnel que des lumières latérales,

placées à notre hauteur s'allument. J'avance à vitesse réduite pour regarder autour de moi si je vois quelqu'un bouger. Il y a toujours des voitures de part et d'autre mais personne n'est visible. Quand on s'avance un peu plus, d'autres lumières latérales s'allument.

- Nom de Dieu, ils ont mis des détecteurs de mouvements.

Je m'arrête et contemple l'installation. Les lumières sont reliées les unes

aux autres par des câbles, ce qui leur fournit l'alimentation électrique qui doit provenir de la ville. Je ne sais pas comment fonctionnent exactement les détecteurs de mouvements mais je suis émerveillée de leur ingéniosité.

- Rassurée ? demandé-je à Sacha.

- C'est dingue !

Je me suis certainement arrêtée un peu trop longtemps car d'un coup le

tunnel passe d'une clarté diffuse à un noir profond. Sacha crie de surprise. Je redémarre doucement dans le noir et dès que la moto est en mouvement, la lumière revient.

On traverse le tunnel sans plus s'attarder, les lumières s'allumant sur

notre passage et s'éteignant au fur et à mesure. Quand on débouche enfin à la lumière du jour, je suis éblouie par la clarté soudaine et j'ai besoin d'un petit moment d'adaptation. En face de nous se dresse un pont, et au bout de ce pont, une immense porte en acier qui bouche complètement la route. Quand je suis à la moitié du pont, je discerne enfin les tours de garde érigées de chaque côté de la porte, avec sur chaque tour deux hommes qui pointent leur fusil sur nous.

- Halte !

J'obéis et je m'arrête mais je ne descends pas de la moto.

- Coupez votre moteur !

- Hors de question tant que vous pointerez ces trucs sur nous.

- Coupez votre moteur ou ils feront feu. De toute façon la moto ne vous servirait à rien, ils vous tireraient comme des pigeons.

Une femme est arrivée sur la tour droite. Ça me fait mal de l'admettre

mais elle a raison. Si nous essayons de nous enfuir, ils auraient tout le loisir de nous abattre. Je coupe donc mon moteur mais reste en place. Je sens la tête de Sacha se dresser au-dessus de mon épaule.

- Qu'est-ce que vous voulez ?

- On nous a parlé de survivants à Lyon, alors je voulais juste vérifier si c'était vrai.

- Qui vous en a parlé ?

- Un bruit qui court dans les communautés extérieures.

- Vous voulez demander l'asile ?

- Ce n’est pas prévu. Vous pourriez baisser vos fusils ? Je n’aime pas trop discuter avec des armes braquées sur moi.

La femme me regarde un moment puis fait un signe à ses hommes.

Ceux-ci restent sur leurs gardes néanmoins ils baissent leurs canons.

- Si vous ne souhaitez pas vous installer, qu'est-ce que vous voulez ?

- Pour l'instant un hébergement pour la nuit. Et discuter.

- Attendez ici.

Puis elle disparaît comme elle est venue.

On patiente sous le regard des gardes. Personne ne bouge et Sacha et

moi restons campées sur la moto. Sacha s'approche de mon oreille.

- Tu en penses quoi ?

- Pour l'instant, pas grand-chose.

- Ils ont peut-être remis aussi la peine de mort à l'ordre du jour.

- Langres a eu cette idée débile, ça ne veut pas dire que tout le monde est aussi con.

- On fait quoi s’ils ne nous laissent pas rentrer.

- On repart, on se trouve un abri pour la nuit et on continue notre route. Ne t'inquiète pas, on s'en est bien sorties pour le moment non ?

- Oui.

- Tu me fais confiance ?

- Oui.

- Alors reste calme et ça se passera bien.

Un grand bruit métallique résonne et d'un coup, la porte commence à

s'ouvrir.

A l'intérieur c'est un comité d'accueil un peu spécial qui nous attend.

La femme est en face de nous et de part et d'autre se trouvent des hommes armés qui pointent leurs armes sur nous. Je redémarre et m'avance au pas. Sur le côté, un large trottoir est dégagé, j'en profite donc pour garer mon engin et nous descendons enfin de la moto.

- Vous voudrez bien remettre vos armes à notre garde. Je m'arrête net et la regarde fixement.

- Certainement pas

- Ce n'est pas négociable.

- Je ne suis pas en train de négocier. Vous pointez vos armes sur nous alors on garde les nôtres. Je ne vois pas de quoi vous avez peur. Nous sommes deux contre votre armée.

- Aucun habitant n'a le droit de se promener en ville avec des armes.

- Sinon ?

Elle semble à bout de patience.

- Sinon vous pouvez repartir.

Tout le monde semble nerveux et je ne pense pas que ce soit une bonne

idée d'argumenter. Sacha se colle contre moi et je sens que sa main cherche son cran d'arrêt.

- Très bien, dans ce cas elles restent avec ma moto.

- C'est acceptable.

Je dépose mon attirail dans le sac attaché à l'arrière. Un homme vient

me faire une fouille minutieuse puis passe à Sacha. Il trouve son petit couteau et se retourne vivement vers sa chef.

- Elle est jeune et a vu plus de merde que vous tous réunis. Normal qu'elle essaie de se protéger.

Elle hésite un peu puis dit finalement :

- Mets-le avec le reste de leurs affaires.

Ensuite ils fouillent mon sac à dos et celui de Sacha. Heureusement, les

deux autres pistolets étaient déjà dans le sac arrière, sinon je ne suis pas sûre que ce serait passé.

- Bien, maintenant suivez-moi.

Elle nous fait monter dans une voiturette à pédales et nous partons en

direction du centre. La vision est surréaliste. Je trouvais Langres grand, mais ici c'est carrément immense. J’ai l'impression d'être dans un autre monde, comme si rien n'avait changé par rapport à l'ancien temps.

- C'est dingue ce que vous avez construit.

- En fait on a profité de la situation privilégiée de cette partie de la ville pour s'isoler et permettre à l'humanité de continuer à vivre.

- La situation privilégiée ?

- En effet, la partie de la ville que nous occupons est bordée d'un côté par la Saône et de l'autre par le Rhône. Ce qui nous donne deux frontières naturelles. On a détruit les ponts pour s'isoler en n'en gardant que deux, celui par lequel vous êtes arrivées et un du côté est de la ville. Les deux fleuves se rejoignent au sud.

- Et pour le nord ?

- Là, ça a été un peu plus compliqué.

Pendant que deux hommes pédalent sur leur Rosalie, je m'émerveille

de tout. D'abord les gens, ils ont l'air détendu et heureux. Puis la ville en elle-même faite de petites ruelles et de hauts bâtiments anciens.

- D'où provient votre électricité ?

- On s'est équipé en solaire mais le plus gros de l'énergie provient d'une centrale un peu en aval que l'on maintient en fonctionnement grâce à des ingénieurs qui vivent ici.

Incroyable, ils ont une centrale nucléaire. On s'arrête enfin devant un

grand bâtiment qui doit être la mairie. Et voilà, encore une communauté qui s'accroche à l'ancien régime.

- Je suppose que l'on va rencontrer le maire ?

Elle me regarde et explose de rire.

- Il n'y a plus de maire depuis longtemps. Mais nous avons un conseil de dix personnes qui prend les décisions nécessaires à la survie de notre communauté. Ils pourront répondre à vos questions mieux que moi. Et je pense qu'ils ont aussi des tas de questions à vous poser.

Nous nous retrouvons donc devant ce conseil. Il est constitué de dix

personnes, cinq hommes et cinq femmes, certains dans la cinquantaine, d'autres plus jeunes. Dans la salle il y a aussi de nombreuses personnes assises de part et d'autre de l'allée que nous remontons. J'ai l'impression d'être revenue dans le petit village de Salem et Hugo.

- Bonjour. Installez-vous je vous prie.

Nous prenons les deux sièges qu'ils ont installés en nous attendant et

leur faisons face.

- Bienvenue à Lyon. Je m'appelle Philippe et je préside ce conseil. Nous vous avons demandé de venir ici pour statuer sur votre demande d’accueil dans notre ville. Pour cela nous aurions quelques questions.

- Nous aussi nous avons des questions.

Il semble déstabilisé par ma réponse. Les gens doivent venir ici en les

implorant de les garder, alors forcément je détonne.

- Bien sûr, mais nous verrons ça après. Qui vous a parlé de nous ?

- Disons que la rumeur circule.

- Vous pourriez être plus précise ?

- Comment ça fonctionne ici ?

Une femme intervient sèchement.

- Vous êtes les étrangères, donc veuillez d'abord répondre à nos questions.

- Nous sommes les étrangères, certes, mais nous sommes aussi isolées. Vous comprendrez donc que nous soyons inquiètes. Mon rôle est de protéger Sacha alors tant que je ne serai pas sûre qu'elle est en totale sécurité, je ne répondrai à aucune de vos questions.

J'ai haussé la voix et mon ton est ferme. Une voix s'élève de l'assistance.

- La petite n'avait pas l'air vraiment sans défense quand elle nous a tiré dessus hier.

Je me retourne et vois un garçon d'une vingtaine d'années, cheveux

bruns et regard dur. Merde, un des mecs qu'on a croisés hier et qui nous ont canardées. Ils vont se promener si loin que ça ?

- Il me semble que vous aussi, vous avez tiré. Et quand on s'est enfuies, vous nous avez poursuivies.

Sacha intervient.

- Vous étiez cinq et armés. On n'avait aucun moyen de savoir si vous étiez dangereux ou pas.

- S'il vous plaît, calmez-vous ! Toi aussi Lucas. Assieds-toi, la parole n'est pas à l'assistance pour l'instant. Que voulez-vous savoir sur notre ville ?

Une femme, jeune au demeurant, a pris la parole. Elle semble plus

douce et moins belliqueuse que les autres.

- Combien de personnes vivent ici ?

- Environ 120 000.

J'ai la mâchoire qui va se décrocher. Je reste sans voix devant ce

nombre.

- Mais... Comment... ?

- En fait, au moment de la chute, l'armée est arrivée assez vite ici et a pris le contrôle de la ville. C'était le chaos mais ils avaient des plans pour cette enclave. Ils ont sécurisé les abords et créé une limite au nord. Au début ça a tourné à la boucherie. Ils ont essayé d'instaurer la loi martiale, sauf que le peuple s'est soulevé. Quatre mois après, nous avions repris le contrôle. A la suite de ce putsch, les militaires qui s'étaient ralliés à notre cause ont mis dehors les autres et se sont fondus dans la masse. La plupart sont maintenant dans la garde. Ensuite, des gens sont arrivés au fur et à mesure et nous les avons accueillis, comme vous.

- Ils ont érigé un mur au nord ?

- Non, mais si vous restez, vous pourrez voir le dispositif de vos propres yeux.

- Comment pouvez-vous nourrir 120 000 personnes ?

- Nous avons des terrains où nous avons fait des potagers, nous avons aussi de petits élevages. Sinon des gens comme Lucas vont dehors pour trouver ce qu'il nous manque. Ensuite, les gens peuvent acheter des produits dans les magasins.

- Ha, dis-je déçue, vous avez aussi gardé les euros.

- Non, en fait nous avons créé une monnaie, afin que les plus pauvres d'avant la chute soient sur un pied d’égalité avec les plus riches.

Alors là, je suis sidérée ! Une population aussi importante qui crée une

société égalitaire. Je me demande même si elle ne me mène pas en bateau.

- Et concernant l'application de lois ?

- Nous avons un tribunal qui juge les affaires courantes. Les verdicts vont de l'amende à l'expulsion.

Bonne nouvelle, pas de peine de mort. Sacha se tourne vers moi et elle

semble soulagée.

- Ai-je répondu à toutes vos questions.

- Pour le moment oui.

- Alors peut être pourriez-vous répondre aux nôtres maintenant ?

L'interrogatoire inverse commence.

- Donc comment avez-vous entendu parler de nous.

- On est passé par Langres. Là-bas aussi ils ont une grande communauté. Apparemment, beaucoup de gens qui s'y sont installés voulaient dans un premier temps rejoindre votre ville. Ça a éveillé ma curiosité.

- Vous êtes passées ?

- Oui, je suis sur la route depuis presque un an. Mais j'ai un peu perdu la notion du temps avec tout ça.

- Un an à l'extérieur, juste à deux ? me demande un homme incrédule.

- Sacha est avec moi depuis peu. Avant j'étais seule.

- Et vous avez survécu ?

- Apparemment puisque je suis là.

- Vous êtes parti d'où ?

- A la base, j'étais en banlieue parisienne.

Ce souvenir me pince le cœur alors je ne m'étends pas.

- Incroyable ! Jamais personne n'était arrivé de si loin.

Un brouhaha envahit l'assistance et le conseil est obligé d'élever la voix

pour les faire taire.

- Avez-vous croisé beaucoup de communautés à l'extérieur ?

- J'en ai croisé. J'ai aussi croisé des gens seuls.

- Comment vivaient ces communautés ?

- La première était petite. Elle s'était installée dans un hameau et vivait en paix. La deuxième est celle où j'ai trouvé Sacha. Il s'agissait en fait d'une secte dirigée par un gourou, un vrai salaud. C'est pour ça qu'on s'est enfuies. Puis il y a eu Langres et son régime autoritariste. Et enfin vous.

- Et les personnes isolées ?

- J'ai partagé ma maison avec une famille à un moment. Ils étaient perdus et sans défense. Si je ne les avais pas accueillis, ils n’auraient pas survécu plus d'un mois. Après, je n'ai pas croisé grand monde à part des dégénérés.

- Des dégénérés ?

- Oui, ceux atteints par la maladie.

- Ha, nous les appelons les contaminés. Mais nos expéditions ne les croisent pas souvent étant donné qu'ils sont devenus nocturnes et que nos hommes ont pour consigne de rentrer avant la nuit.

Les questions continuent pendant bien une heure, jusqu'au moment où

Sacha me glisse à l'oreille qu'il faut qu'elle aille aux toilettes.

- Pourrait-on s'arrêter là ? Sacha a une envie pressante et je commence moi-même à fatiguer.

- Oui je comprends. Nous allons voter pour votre accueil pendant que quelqu'un va vous escorter aux toilettes.

En sortant de la salle, j'entends les débats qui commencent mais je

n'essaie même pas d'écouter ce qu'ils disent. Une personne nous amène aux toilettes. De vraies toilettes ! Propres et avec une chasse qui fonctionne. Un vrai bonheur. Du coup j'en profite aussi. Quand nous revenons dans la salle, le conseil a délibéré et nous permet de rester à neuf voix contre une.

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