SyDeC (French Edition)
Chapitre 14
Nous reculons en silence pour poser nos motos un peu plus loin, sur
une zone d'herbe en retrait de la rue, derrière des arbustes. Nous nous mettons à l'abri d'un arbre. Micka est silencieux, concentré. Je le connais suffisamment pour savoir qu’il réfléchit à la situation. C’est la première fois que je suis confrontée à ce genre de chose. Sur notre route, on a souvent croisé des meutes et je sais comment réagir face à des dégénérés. Mais là, le cadenas a été forcé. Entrer par effraction nécessite de la réflexion, une certaine forme d’intelligence. C’est sûr, il s'agit de gens sains. Des personnes. Des survivants. Ils ont dû s'introduire dans notre gymnase hier, durant notre virée et ont certainement dormi dans nos lits. Cette idée est dérangeante et ne me quitte pas. Je secoue discrètement la tête pour me reprendre. Je pense à notre réserve de bouffe. Elle était presque vide, donc de ce côté-là, ils n’auront pas gagné grand-chose. Soudain, je pense aux armes. On en avait amassées pas mal au fil du temps et pour sûr ils auront tout pris. Dans le meilleur des cas, ils ont pillé le gymnase et sont partis, en emportant notre bouffe et nos armes. Ce n’est pas très grave, on peut s’adapter, en trouver d’autres. Mais dans le pire des cas, ils sont toujours à l’intérieur, et là...
- On doit savoir s’ils sont encore à l'intérieur, lui dis-je à voix basse
- En effet. Mais je doute qu'ils soient partis.
- Peut-être est-ce une famille, ou des gens biens ? Ils ont juste forcé le cadenas après tout, lui dis-je pour me rassurer plus que par conviction.
- Ne te fais pas d'illusion. J'ai déjà croisé des groupes de survivants avant de te trouver. Des brutes et des assassins. Cette épidémie a réveillé ce qu’il y a de pire en nous.
- Nous on n’est pas des brutes et pourtant on a survécu.
Il me regarde, perplexe. Je sens qu’il veut ajouter quelque chose mais il
s’abstient. Un silence entre nous se fait. Je repense à mon entraînement, à la manière dont il m'a appris à tuer de dizaines de façons différentes. Est-ce que je serai capable de tuer de sang-froid une personne que j'aurais croisée dans la rue avant tout ça ? C’est impossible. Je n’y crois pas, je ne veux pas y croire. Je refuse de me dire que le monde ait pu changer à ce point, que j’ai changé à ce point.
- D’abord, on voit s’ils sont toujours là, me dit-il en coupant court à mes réflexions. Ensuite on avisera. Tu as ton pistolet ?
- Oui, lui répondis-je en le palpant à travers mon blouson. Mais tu sais que je ne m'en suis jamais vraiment servi.
- Essaie de te souvenir de tout ce que je t'ai appris, ça pourrait te sauver la vie.
On s'approche lentement du bâtiment et on en fait le tour sans bruit.
On se place sous la fenêtre par laquelle je m’étais échappée la première fois. Il me demande de lui faire la courte échelle et je m’exécute. Il grimpe ensuite sur mon épaule et s’immobilise. Il pèse son poids mais l’adrénaline aidant, j’arrive à le soutenir. Il jette un œil à l'intérieur et pousse la fenêtre qu'il n'avait visiblement jamais verrouillée. Il entre dans le bureau, me tend la main et me hisse à sa hauteur. A l'intérieur, pas un bruit ne s'échappe des couloirs. Quelque chose me dérange dans ce silence, une impression de malaise m'envahit mais je ne saurais pas dire pourquoi. Tandis qu'on se dirige vers le hall d'accueil, je comprends la raison de mon malaise. En temps normal, ce couloir est un vrai bordel à cause des poules qui caquettent en permanence. Je tourne la tête dans tous les sens et ne vois ni Bertha ni Loana. Micka comprend aussitôt ce qu’il m’arrive. Il m'agrippe le bras et avant que j'ai pu faire un son, me plaque sa main sur ma bouche. Il sait à quel point j'aime ces bêtes. Il me regarde dans les yeux, et, en voyant mon regard horrifié, presse sa main encore plus fort sur ma bouche et me force à me baisser. Il attend une minute sans bouger d’un centimètre. Le regarder si déterminé m’apaise et ma respiration redevient normale. Quand il voit que je me suis calmée, il enlève sa main et nous continuons vers le hall. Depuis celui-ci, on commence à entendre des sons provenant de la salle principale. On se met à couvert derrière le comptoir et on écoute plus attentivement.
- Cette planque est une vraie aubaine !
- Des gens doivent vivre ici, fit une voix timide. Ils vont forcément revenir.
- Arrête de geindre, tu me fatigues. On t’a pas ramassé sur la route pour que tu nous fasse chier. Ton job, c’est de nous faire bouffer. Alors fais ton job et ferme ta grande gueule.
Au moins une femme et plusieurs hommes, me fait comprendre Micka
par signe. Je hoche la tête. Après notre première sortie, nous avions convenu d’un code pour nous comprendre dans ce genre de situation.
- Eh Marc, tu as trouvé autre chose d'intéressant par-là ?
- Non rien. Juste une salle de douche et les chiottes.
- Pas bien grave, on a pas mal d'armes et de la bouffe pour deux ou trois jours. C'est con qu'on ait bouffé les deux poulets hier. Mais franchement j’aurais pas pu attendre plus longtemps, dit le premier homme en éclatant de rire.
- Putain m’en parle pas, j’en salive encore.
Un autre homme vient de parler. Ce qui nous donne une femme et trois
hommes au minimum. Micka me fait signe de prendre mes poignards. Je lui obéis sans broncher mais je suis terrifiée. Micka se déplace en silence, tel un chat en chasse, vers l'ouverture menant au gymnase et je le suis en retenant mon souffle. Avec un petit miroir qu'il a toujours sur lui, il jette un coup d'œil à l'intérieur et me fait signe qu’il y a cinq personnes. Mon dieu ! Cinq personnes dont une femme.
Micka voit que je ne suis pas dans mon état normal et m'intime de me
calmer. Je respire profondément et calmement pour arrêter de trembler. Je commence à reprendre mes esprits quand Micka me fait signe de bouger. On repart derrière notre comptoir et il commence à m'expliquer son plan
- On sera des cibles beaucoup trop faciles à abattre si on passe tous les deux par la porte principale, me dit-il en murmurant. On doit se séparer. Tu vas rester ici et moi je vais contourner pour passer par l'accès des douches. On attaquera en même temps. Tu dois être rapide et efficace. Et tu ne dois pas hésiter, jamais.
Je hoche la tête en essayant d'avoir l’air convaincue mais je ne trompe
personne.
- Tu gardes le miroir. Quand tu me vois rentrer, tu en fais de même. C'est compris ?
- Oui.
Sur ce, il part du côté de l'aile administrative en restant baissé.
Je me rapproche de l'ouverture et me positionne accroupie sur le côté
de la porte. Je focalise mon attention sur Micka. Il compte sur moi et je ne peux pas flancher. Je sais que si je ne rentre pas dans le gymnase en même temps que lui, il ne pourra pas s’en sortir. Ils sont trop nombreux. Je dois me calmer et me concentrer sur la situation. Je repense aux poules, à mon lit qu’ils ont utilisé, à la nourriture qu’ils nous volent, à notre maison qu’ils ont souillée et la rage m’envahit. Une haine que je n’avais pas ressentie depuis longtemps. Tous mes sens sont en éveil. J'écoute tous les bruits qui m'entourent avec une attention décuplée. A l'intérieur, les conversations continuent, j'entends l'eau qui bout et les aliments qu'on jette dedans. Je positionne le miroir de manière à ne pas être vue et j'attends.
Cette attente me met les nerfs à vifs. Je transpire et serre mes
poignards comme si c'était la seule chose qui me maintenait en vie. D'un coup, je vois quelque chose bouger. Micka est en position. Je le vois qui regarde le petit miroir. Évidemment, lui sait où chercher. Je prends une grande respiration et le vois se diriger calmement vers le centre de la pièce. Un cri retenti et tout le monde se tourne vers lui. A ce moment précis je me relève et cours à l'intérieur. Je fonce droit vers un homme de dos qui saisit la crosse de son arme et lui plante un couteau dans la nuque. Je vois Micka courir vers deux hommes sur la gauche. J'entends la femme hurler de terreur. Dans un mouvement brusque je pivote vers un deuxième homme qui court vers moi, armé d'une machette. Je la reconnais. C’est celle que j’ai prise chez moi, celle de ma mère. J’exulte de rage. Dans un mouvement de balayage il essaie de m'atteindre à hauteur de tête mais je me baisse et lui décoche un coup de poing dans les côtes qui le fait à peine reculer. Il revient sur moi en brassant l’air de sa machette. J'esquive, me recule et pare autant que je peux ses coups. J'étais très douée à ce jeu-là durant mes entraînements. La colère déforme ses traits et son regard est haineux. Alors que je pare ses coups de plus en plus violents, je me remémore les leçons de Micka. « Tu dois parer autant que possible et attaquer quand tu vois une ouverture » « Si ton agresseur attaque continuellement, ne recule pas, avance et il aura du mal à t’atteindre ». Je me prépare mentalement à mon attaque. Je le vois qui prend son élan avec son bras pour m'assener un coup, je m'avance brutalement sur lui en bloquant son coup au niveau de son coude et lui plante mon couteau sous le menton en remontant dans sa bouche. Il arrête aussitôt de bouger, son corps devient raide et, d'un coup, il me tombe dessus. Je m'écroule sous son poids.
Je suis allongée sous mon adversaire depuis à peine dix secondes
quand je tourne la tête et vois Micka qui se fait étrangler par un homme. Je repousse le corps inerte de mon assaillant et me rue sur celui de Micka. Je me jette sur son dos et l'emporte avec moi dans mon élan. Je le lâche quand je suis sur le dos afin de l'envoyer plus loin. Micka reprend à peine son souffle que je suis déjà campée sur mes deux pieds en position de défense. Il ne me reste qu’un poignard en main mais ça suffira. L’autre se relève rapidement. Il est bardé de muscles et je vois dans son regard et son rictus qu'il me croit déjà morte. C'est bien mal me connaître. Il court vers moi et commence à attaquer. Il me décoche une droite qui m'envoie direct au sol. Je suis sonnée mais toujours vivante. Je le vois s'approcher et me saisir le cou. J’agrippe ses mains et me débats en essayant de lui envoyer des coups de pied mais je suis incapable de l'atteindre. Tout à coup sa poigne se desserre et son regard se fait vitreux. Il s'écroule au sol en même temps que moi. Derrière lui je vois Micka avec son couteau ensanglanté à la main. Je le regarde et lui souris. On a gagné. Soudain un coup de feu retentit. Micka ne bouge plus. Une tache rouge se dessine sur son torse. Son regard traduit sa surprise et il s’effondre. Je tourne la tête vers l'entrée du couloir des douches. Un homme se tient dans l'encablure. Dans un réflexe, j'attrape mon pistolet et tire sans hésiter. L'homme s'effondre.
Je rampe vers Micka, son tee-shirt est maculé de sang. J'appuie sur sa
blessure. Il essaie de parler mais du sang coule de sa bouche.
- Non, non non, dis-je sans savoir quoi faire. S'il te plaît tiens le coup. On va trouver quelqu'un pour te soigner. Ne me laisse pas. J'ai besoin de toi.
Il me regarde et me fait non de la tête. Sa respiration devient difficile,
son regard se tourne vers le plafond puis revient sur moi et me sourit. Je pleure tout mon soul quand son regard s'éteint et que je sens son dernier souffle. J'enlève mes mains tremblantes de son corps. Elles sont couvertes de sang, de son sang. Cet homme qui m'a tout appris n'est plus. Je suis encore sous le choc quand j'entends du bruit de l'autre côté de la salle. Je regarde sans vraiment la voir la femme qui est recroquevillée contre le mur. Elle pousse de tels hurlements que j'ai du mal à croire que je ne l'ai pas entendue avant. Je me relève et ramasse mon pistolet. Je me dirige calmement vers elle dans un état second. Je la dévisage. Elle ne cesse de hurler. Je lève mon pistolet et tire. Micka avait raison, j’ai changé.
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