SyDeC (French Edition)

Zoé Bélanger · Chapitre 33 sur 39

Pages du PDF

SyDeC (French Edition)

Chapitre 32

 

Nicolas nous a installées dans une maison vide. J'ai récupéré toutes

nos affaires sur la moto, mais elle est restée dans la cour à l'entrée des remparts avec mon pistolet. La maison est coquette, il y a deux chambres, une cuisine, un salon et des sanitaires en état de fonctionnement. J'ai toujours du mal à lever mon bras complètement, mais ça n'a pas d'importance. Le plus important est la main de Sacha.

- Je n'en reviens pas que tu lui aies dit qu'on allait peut-être rester. Il est hors de question que je m'installe ici avec la menace d'être exécutée si je fais un pas de travers.

- Calme-toi Sacha, on ne restera pas. Mais les braquer n'aurait servi à rien si ce n'est à nous attirer des ennuis.

Elle s'assied sur le canapé en relâchant un soupir de soulagement.

- J'ai eu peur quand je t'ai entendue dire ça.

- Au fait, si on te redemande de raconter ton histoire, évite de parler de ton frère

- Oui, désolée. Je l'ai compris mais après coup.

- C'est pas grave, c'est passé pour cette fois.

Je ne rajoute rien. Je n'ai aucune confiance dans leur système et je ne

peux m'empêcher de me demander s’il n'y a pas des micros dans cette maison.

- Pour l'instant, on va profiter de l'hospitalité qu’ils nous offrent pour nous reposer et pour te soigner. Demain on retournera voir le médecin pour qu'il change ton bandage et voir l'aspect de ta main. Tu as encore mal ?

- Ça me lance un peu, mais on peut partir quand tu veux.

- J'ai envie de visiter un peu les lieux d'abord.

Le lendemain, on part faire un tour dans la ville. Les gens ont l'air

heureux, ils sont polis et nous abordent en nous saluant. Afin de ne pas créer de tension, j'ai laissé mes poignards à la maison, mais j'ai caché le petit cran d'arrêt de Sacha dans une de mes bottines, juste au cas où. Hier, le maire nous avait invitées chez lui pour le repas, mais aujourd'hui, j'aimerais trouver quelque chose pour manger entre nous. Au détour d'une rue, on tombe sur un petit marché où les gens vendent le fruit de leur potager. Quand je m'approche, je vois des prix notés en euro.

- Vous payez en euro ?

Le marchand devant lequel je me suis arrêtés sourit.

- Oui jeune fille. On a gardé la monnaie unique !

- Mais comment les gens font-ils pour avoir du liquide.

- Oh certains sont arrivés avec leurs économies dans les valises. Et le maire a pu créer une économie locale en faisant ouvrir les coffres de la banque. Ça nous permet de garder un rapport au prix des objets, mais plus personne ne fait d'économie. Je vous sers quelque chose.

- Désolée mais moi je ne suis pas venue avec ma valise d'euros ! lui dis-je dans un sourire.

Il regarde à droite et à gauche, prend un sac et y met quatre pommes de

terre.

- Tenez, un cadeau de bienvenue. Mais ne le dites à personne, sinon tout le monde va me demander des légumes gratuits.

Il tend le sachet à Sacha qui lui fait un grand sourire en retour. La même

situation se répète quand on passe devant un boucher et une épicerie, si bien que sans rien avoir payé, on repart avec des patates, un peu de jambon blanc et des yaourts frais.

Les gens sont particulièrement bienveillants, pourtant personne ne

m’a droguée pour m'amener à cette conclusion. Bien sûr cette ville a ses travers avec cette sécurité omniprésente et hyper répressive, mais peut-être le monde a-t-il besoin de ça pour continuer à fonctionner. Notre promenade nous a fait parcourir la ville et je dois bien reconnaître qu'elle est réellement charmante, mais elle n'est pas pour moi. Une fois rentrées à la maison, je demande à Sacha :

- Alors tu penses quoi de cette ville finalement ?

- C'est mignon. Les gens sont sympas mais je ne veux toujours pas rester.

Donc on est sur la même longueur d'onde.

- Comment va ta main ?

- Ça va, ça me lance un peu moins. Et ton épaule ?

- J'ai connu pire. Tu dois revoir le médecin dans deux jours, dès qu'il t'enlève le bandage, on part.

Elle me fait un grand sourire.

Nous avons passé ces deux jours à continuer l’entraînement de Sacha.

Dès le petit matin, on se poste sur une des tours de garde et nous enchaînons les mouvements sous le regard amusé des gardes. Ils souriraient moins si je leur mettais une bonne raclée, mais je continue à faire profil bas. S'ils nous jugent trop dangereuses, ils pourraient nous enfermer ou pire, nous condamner à mort. J’entraîne donc Sacha sur des mouvements simples mais efficaces. Elle s'améliore mais avec sa main blessée, elle peut difficilement attaquer. Pour discuter tranquillement, le plus souvent je l'emmène dans un coin isolé sur les remparts. Je reste persuadée qu'il y a des micros dans notre maison et donc nos conversations entre quatre murs ne se résument qu'à des banalités sur la ville et ses habitants.

Aujourd'hui, on repart chez le médecin, et j'espère vraiment qu'il va

lui libérer la main pour qu'enfin on puisse reprendre la route. La bonne nouvelle arrive enfin.

- Bon, la peau commence à cicatriser. Évidemment c'est encore enflammé, mais l'air va accélérer la cicatrisation. Il faut maintenant la laisser à l'air libre. Je vais vous donner une pommade à appliquer tous les jours jusqu'à pénétration complète.

- Très bien, merci.

- Vous pourrez la retirer à la pharmacie de l'hôpital. Je crois qu'elle est assez chère, mais le tube devrait suffire jusqu’à la guérison.

Je suis sans voix. Je n'avais pas pensé qu'il faudrait la payer. A l'hôpital

on ne nous demande jamais rien. Le docteur Gérando note ma réaction.

- Oui les soins à l'hôpital sont gratuits. Ce système a été fait pour permettre aux familles sans trop de revenus de pouvoir se faire soigner et surtout afin que personne n'hésite à aller consulter. De cette manière, nous pouvons détecter précocement si des signes d'infection se déclarent. Mais quand vous sortez des soins de l'hôpital, là, il faut payer.

- Combien elle coûte ?

- Dans les 100 euros.

Putain, 100 euros ! Comment je fais pour trouver cette somme moi. Tout

d'un coup Sacha prend la parole.

- Oui je comprends, c'est bien normal. Vous continuez à faire des prescriptions ou c'est sur notre dossier ?

Le docteur sourit à Sacha.

- Les ordinateurs font partie d'un passé révolu. Le papier, c'est une ressource simple et facile à trouver. Tiens, tu peux aller la chercher.

Nous sortons de la salle et, alors que je cherche où se trouve la

pharmacie pour essayer de m'arranger avec le pharmacien, Sacha me retient par le bras et me chuchote à l'oreille :

- Laisse tomber, on se casse et on en trouvera sur la route dans une pharmacie gratuite.

Je la regarde, éberluée et explose de rire. Depuis le début, je la trouve

intelligente, mais je viens de me rendre compte qu'elle est aussi drôlement futée.

En sortant de l'hôpital on se trouve un coin à l'écart sur les remparts et

on commence à échafauder notre plan.

- Il va falloir que j'aille voir Nicolas pour qu'il nous laisse sortir d'ici. Je vais aussi en parler au maire, il a l'air de bonne composition et, avec son appui, ce sera plus simple. Ensuite on fait nos bagages et on repart. Je trouverai un itinéraire ce soir. J'ai envie d'aller voir ce qu'il se passe à Lyon.

- Ok. Mais si Lyon est envahie ?

- Alors c'est très simple, on continue notre route.

Je la vois qui fouille sous son tee-shirt et en ressort... la carte de France.

- Au cas où les nouvelles seraient bonnes, je me suis dit que ça pouvait te servir.

Je souris et lui prends la carte des mains pour la déplier à même le sol.

- Très bien, on est à Langres. C'est ici, lui dis-je en lui montrant le point sur la carte. Lyon est là. Ça fait une sacrée distance. En plus je n'ai pas de carte détaillée de cette région. Il va falloir en trouver une pour passer par les axes secondaires. Il faut aussi trouver ta pommade. Et le temps va se refroidir encore, avec la pluie qui va être de plus en plus fréquente. Si on veut avancer, il va falloir être efficace.

- Pas de problème, je t'aiderai pour les reconnaissances. A deux, on peut aller plus vite.

- Tu veux vraiment partir d'ici toi !

- Oui, je ne me sens pas bien. J'ai toujours peur de faire ou dire un truc de travers. Et je ne me sens pas bien dans la maison non plus. Je préférais encore le lycée avec ses dégénérés.

- On ne restera pas plus que nécessaire. Langres est trop grande et on a vu que la route passait au milieu de la ville, donc on va plutôt la contourner par les petits chemins alentour. Ensuite on rejoint la route principale et on descend. Ça semble assez dégagé. Au premier village que l'on croise on cherche ta pommade et des cartes.

Pendant que je replie la carte et la tend à Sacha pour qu'elle la cache à

nouveau j'ajoute :

- On ne prend ni eau, ni nourriture. Ils me gonflent avec leurs euros et leur fonctionnement hérité de l'ancien monde. Ce genre de chose n'a plus de sens maintenant. On trouvera ce dont on a besoin au village suivant.

- Il faudrait quand même partir le ventre plein.

- Je vais voir ça avec monsieur le maire, lui dis-je en insistant sur le titre.

Elle rigole.

- On part demain à la première heure.

Pendant que Sacha traîne encore un peu dans les rues, je pars voir où

est ma moto et dans quel état elle est après notre chute. Je ne me suis pas occupée de ça plus tôt et je vais vite savoir si c'était une erreur ou pas. Quand je la vois, une envie de liberté s'empare aussitôt de moi, comme d'habitude. Le côté qui est tombé sur la chaussée présente de nombreuses rayures qui lui donnent de suite un aspect plus rustique. Je glisse la clé dans le contact et elle démarre au quart de tour. Le moteur ronronne comme si elle était aussi heureuse que moi de la revoir.

- J'ai fait changer une attache de sac ainsi qu'un retro qui s'était cassé dans votre chute.

Nicolas est arrivé sans que je l'entende.

- Ha merci.

- Si vous venez inspecter votre engin, j'en déduis que vous souhaitez nous quitter.

- En effet, je comptais aller voir monsieur le maire après mon inspection.

- C'est plutôt moi qui suis censé vous donner mon accord.

- Vous étiez le suivant sur la liste, mais je me devais aussi de le remercier.

Nous échangeons des politesses, mais je ne suis pas dupe, quelque

chose cloche.

- Donc notre mode de vie ne vous a pas convaincues de rester parmi nous.

- Disons que je suis habituée à me débrouiller seule.

- Peut-être pourrions-nous en discuter en allant à la mairie ?

- Bien sûr.

J'éteins le moteur de mon engin et garde précieusement les clés avec

moi.

- Quel âge avez-vous Cassandra ?

Je ne sais pas pourquoi mais je n'aime pas cette question, alors je

préfère mentir.

- j'ai fêté mes 19 ans il y a quelques mois je pense. J'ai du mal à savoir avec exactitude quel mois on est.

- Nous sommes le 21 Novembre.

Je le regarde hébétée.

- Vous continuez à compter les jours ?

- Évidemment, sinon comment mesurer le temps qui passe, comment connaître les saisons et comment fêter les anniversaires. Vous paraissez très jeune, plus jeune que 19 ans.

- J'ai toujours fait plus jeune que mon âge.

- Je vous en aurais donné 16, 17 maximum, ce qui aurait compliqué votre départ.

Nous y voilà.

- Pourquoi donc ?

- Car dans ce cas vous auriez été mineure et nous ne pouvons pas décemment laisser deux mineures déambuler seules à l'extérieur.

Ben voyons, encore un reste de l'ancien monde, ce paternalisme qui veut

que la veille de ses 18 ans on est un enfant et le lendemain on est assez responsable pour aller voter.

- N'ayant pris aucun papier d'identité lors de la chute, vous allez devoir me croire sur parole quant à mon âge.

Cette conversation est la plus longue de ma vie. J'évite ses questions

pièges pendant tout le trajet et on arrive enfin devant la mairie.

- Je ne sais pas si le maire pourra nous recevoir aujourd'hui.

- Dites-lui juste que je souhaiterais le remercier pour son hospitalité.

Il revient cinq minutes plus tard l'air contrarié.

- Suivez-moi, il va vous recevoir.

Le maire est derrière son bureau à moitié caché par une montagne de

dossiers. Je me demande ce qu'il peut bien avoir à gérer avec la chute du monde civilisé, mais m'abstiens de toutes remarques.

- Cassandra ! Bonjour ma chère. Comment allez-vous ?

- Très bien monsieur le maire. Et vous ?

J'en rajoute un peu mais je vois bien qu'il adore ça. Et mon unique but

aujourd'hui est de me le mettre dans la poche et de nous faire inviter à dîner.

- Ça va, ça va. Mais j'ai toujours plus de dossiers à gérer et de paperasse à lire. C'est encore pire qu'avant la chute.

Il rigole de sa petite phrase et je l'imite.

- Nicolas m'a annoncé que vous souhaitiez nous quitter.

- En effet, je pense partir demain avec Sacha.

- Ha... l'aventure vous manque à ce point ?

- Disons que nous aimerions vraiment voir la mer.

- Je comprends moi aussi j'ai été jeune.

Nicolas le coupe.

- Oui, mais admettons que vous m'ayez dit la vérité sur votre âge, Sacha, elle, est mineure.

- En effet, mais je suis ce que vous appelleriez sa tutrice depuis que je l'ai recueillie. Ce qui me donne le droit de l'avoir avec moi.

- Ce n'est pas responsable de l'amener sur les routes avec les dangers que cela comporte et, à ce titre, nous pourrions vous enlever sa tutelle.

- Je ne laisserai jamais Sacha derrière moi, lui réponds-je d'un ton sec. A part si elle souhaitait rester quelque part, ce qui n'est pas le cas ici.

- Pourquoi ça ? Elle pourrait retourner à l'école et n'aurait plus besoin d'apprendre à se battre. De plus vous pourriez aussi nous être très utile, vous et votre moto.

- Allons Nicolas, le coupe le maire, calmez-vous. Nous nous targuons d'être l'un des derniers bastions de la république et Cassandra a raison. Elle est majeure et a la tutelle de Sacha. A ce titre elle peut décider ce qui est bon pour elle ou pas.

Le maire se retourne vers moi pendant que Nicolas me jette un regard

glacial.

- Si vous souhaitez partir, nous ne vous retiendrons pas. Mais sachez que vous pouvez rester avec nous autant que vous voudrez.

- Merci monsieur le maire, mais nous partirons demain matin de bonne heure. Je pense passer par Lyon. Vous avez éveillé ma curiosité au sujet de cette ville. Si un jour je repasse dans les environs de votre cité, je passerai vous dire ce qu'il s'y passe exactement.

- Oh ! Ce serait formidable en effet. Nos explorateurs ne vont jamais aussi loin. Nous nous cantonnons aux villes voisines.

Je note l'information.

- Pour vous souhaiter bon voyage, venez donc dîner chez ma femme et moi ce soir !

- Avec grand plaisir !

- Nicolas, vous serez des nôtres avec votre famille ?

- Hélas, j'ai déjà des engagements pour ce soir.

- Tant pis, nous ferons ça en comité restreint.

Je ne dis rien, mais ça m'arrange bien. Cet homme m'est de plus en plus

antipathique.

- Dans ce cas je vais aller prévenir Sacha et commencer nos bagages.

Je sors sans demander mon reste pour retrouver Sacha.

Je la retrouve à la maison. Comme d'habitude, elle a trouvé un livre

qui traînait et est absorbée par sa lecture.

- Je sors de chez monsieur le maire, il nous a invitées chez lui ce soir à dîner afin de fêter notre départ demain.

J'ai capte son intérêt avec la dernière partie de ma phrase. Elle connaît

mes doutes sur la maison et enchaîne donc avec un :

- Comme c'est gentil de sa part.

Je prends un bout de papier et lui écris « très important : j'ai 19 ans ».

Elle prend le papier, le lit puis le froisse, le met dans la cheminée et le brûle. On part faire nos sacs en n'emportant que le nécessaire. Puis nous partons dîner chez le maire.

Le repas fut copieux et la compagnie du maire et de sa femme

agréable. On se couche le ventre plein, prêtes à déguerpir d'ici aux premières lueurs du jour. Quand on arrive pour charger la moto, le mot est bien passé et personne ne nous fait d'ennui avant notre départ. Nicolas est là et nous regarde sangler le dernier sac.

- Vous n'avez pas changé d'avis pendant la nuit ?

- Non, toujours pas.

- Étrange de vouloir à ce point partir d'un endroit aussi sûr. D’autant plus que je suppose que la situation doit vraiment être horrible à l'extérieur, avec tous les cauchemars que vous faites la nuit.

- Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien, lui dis-je en montant sur ma moto.

En franchissant l'enceinte des remparts, je lui souris en me retournant

une dernière fois. J'avais raison : il nous espionnait.

OceanofPDF.com