SyDeC (French Edition)

Zoé Bélanger · Chapitre 28 sur 39

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SyDeC (French Edition)

Chapitre 27

 

Je me réveille dans un lit plutôt douillet avec des draps et des

couvertures propres qui sentent la lavande et le savon de Marseille. Je suis complètement déphasée. Je n'ai aucune idée de l'endroit où je me trouve ni de comment j'y suis arrivée. Je fouille dans mes souvenirs, la maison pourrie, la maladie, la moto puis les trois hommes. Je me relève d'un bond. Mon sac est sur une chaise à côté de mon lit, mais aucune trace de mes armes. Et merde ! Je sors de mon lit en trombe et me rapproche de la fenêtre. Elle donne sur une grande cour arborée, avec de l'herbe et des fleurs parfaitement alignées. Le bâtiment englobe complètement la cour et en face de moi se trouve l'entrée formée de hautes portes en bois. Sur les côtés, des arches en pierre bordent l'immense espace central. Et, sur l'herbe, des dizaines de personnes, des femmes, des hommes et des enfants, tous affairés à diverses tâches.

Je suis si obnubilée par ce spectacle déroutant que je n'entends même

pas la personne qui s'approche de moi.

- Bonjour mon amie.

Je me retourne vivement et tombe sur une femme d'une trentaine

d'année. Par réflexe, je recule et la dévisage, prête à lui sauter dessus.

- Je ne te veux pas de mal. Je vais aller prévenir Gabriel que tu es réveillée, mais si tu te sens suffisamment en forme, tu peux m'accompagner.

J'hésite à la suivre. Je me sens encore un peu courbaturée et j'ai toujours

très faim, mais au moins ça me fera sortir de cette chambre et je pourrai peut-être aussi trouver comment sortir d'ici.

- Ok

Je la suis dans le couloir. L'endroit est austère. Le couloir est dallé en

pierre grise et il ne s'agit que d'une enfilade de portes en bois, toutes menant certainement à des chambres identiques à la mienne.

- C'est quoi ici ?

- C'est une ancienne abbaye que Gabriel a réhabilité après la chute. Depuis il accueille les voyageurs égarés à la recherche d'un refuge où vivre en paix, en communion avec la nature et les autres.

La première chose qui me frappe est son ton calme et posé. Elle semble

tellement heureuse et paisible que ça me paraît immédiatement suspect.

- C'est qui ce Gabriel ?

- C'est notre guide. Il a su nous unir et nous montrer la voie d'une vie plus en accord avec notre énergie primaire.

Un guide ? Et c'est quoi leur énergie primaire ? Je ne comprends rien à

ce charabia de charlatan. On descend un petit escalier en colimaçon et on tombe sur la cour centrale. Je dois bien admettre que l'endroit est magnifique et il y règne une atmosphère paisible. Elle me conduit près d'une table où est assis un homme en grande discussion avec un groupe de cinq personnes.

- Gabriel, notre invitée est réveillée.

Quand il m'aperçoit, il se lève avec un grand sourire aux lèvres et me

prend dans ses bras pour me saluer.

- Bienvenue à toi, mon amie.

Je me raidis et ne lui rends par son accolade. Il sent bien que je

n'apprécie pas ce contact et pourtant il continue à m'étreindre comme si nous étions les meilleurs amis du monde. Quand il me lâche enfin, je recule de deux pas pour éviter un autre contact forcé.

- Où sont mes armes ?

Il sourit.

- Tu n'en as plus besoin ici. Nous vivons en paix avec nous-mêmes et les autres. A quoi te serviraient des armes sans ennemis.

- Je ne reste pas.

- Pourquoi vouloir partir si vite ? A l'extérieur, il n'y a que mort et désespoir.

- Merci mais je me débrouille très bien toute seule.

- Pas si bien que ça apparemment. Tu étais très mal en point quand nous t'avons trouvée.

- Et maintenant je me sens mieux et je veux partir.

Pourquoi ce vieux fou ne veut-il pas me laisser partir ? S'il y a bien

une chose que je déteste, c'est quand on essaie de décider à ma place. Et cet endroit ne me plaît pas. Les gens sont trop bienveillants et souriants, ce n'est pas naturel. Il règne ici une ambiance dérangeante.

- Que dirais-tu de rester au moins ce soir ? Tu partiras demain. Et en attendant, tu pourras visiter, manger, boire et discuter avec nos frères et sœurs. Peut-être changeras-tu d'avis.

La perspective d'un repas et d'une bonne nuit de sommeil est tentante. Je

suis méfiante mais réaliste. Me reposer cette nuit ne me fera pas de mal et évitera de le braquer. De toute façon je sais que demain, je n'aurai pas changé d'avis.

- Juste une nuit. Demain je m'en vais.

- Comme bon te semblera mon amie. Quel est ton nom ?

- Cassandra.

- Laura va te faire faire un tour afin de te montrer nos installations.

Je suis donc la prénommée Laura. Elle me sourit, comme tout le

monde ici. Elle est habillée d'un pantalon et d'un haut large rose pastel. Tous les adultes et adolescents portent le même genre de vêtement, des pantalons amples type sarouel et des tee-shirts amples sans forme. Tous dans des tons pastel de vert, rose ou bleu. On se croirait au cirque. Tous sauf Gabriel et les enfants. Eux sont habillés en blanc de la tête aux pieds. Il est évident que cet endroit s'approche plus de la secte que d'une communauté de survivants et c'est pour ça que je ne resterai pas plus que nécessaire.

- Ici c'est la cour où nous passons nos journées, à méditer et à discuter.

- A méditer ?

- Oui, sur pourquoi tout ceci est arrivé, pourquoi les puissances supérieures nous ont envoyé ce fléau. Gabriel nous explique comment trouver le chemin de la lumière intérieure qui nous mènera au salut de l'espèce humaine.

Ce qu'elle me raconte n'a aucun sens mais visiblement elle n'en a même

pas conscience. Elle m'amène près d'une grande table et me sert une tasse de thé bien chaud.

- Tiens, bois, il faut te réhydrater.

Je renifle le breuvage mais ne sens rien de suspect. Un basique thé à la

menthe.

- Merci.

Je tiens ma tasse à la main tandis qu'elle me montre la cour, me

présente des «amis» et «amies», elle me montre les chambres, l'école où est enseignée aux enfants de la communauté la «vision du guide». Tu parles d'un bourrage de crâne. Ces petits me font pitié, à apprendre ces inepties car leurs parents sont des idiots et sont trop lâches pour affronter le monde extérieur. Ensuite elle me conduit à la cuisine et à la buanderie.

- La cuisine est faite par les cuisiniers de la communauté. Nous avons aussi l'électricité grâce à des panneaux solaires et une installation « maison ».

- C'est quoi cette installation maison ?

- Viens.

Elle m'amène dans une cour arrière où se trouvent des vélos, des tapis

de courses et autres appareils cardio.

- On a relié tout ça à un générateur. Nos frères et sœurs doivent tous faire une heure de gym par jour. C'est obligatoire. Et ainsi, ça nous fournit l'électricité dont l’abbaye a besoin.

Je dois bien avouer que le système est ingénieux. Ça leur permet de

rester en forme tout en générant de l'électricité pour leur usage quotidien.

Quand la visite est enfin terminée, on va s’asseoir avec une famille dans l'herbe.

- Je te présente Emmanuelle, son mari Antoine et leur fille Sacha.

Emmanuelle et Antoine sont souriants et détendus. Sacha l'est aussi,

mais dans un autre genre, que je ne saurais définir. Je m'assieds avec eux.

- Tu veux un peu plus de thé ? me propose Emmanuelle.

- Oui, avec plaisir. Je dois bien admettre qu'il est très bon.

- Un de nos frères est tunisien et fait un excellent thé à la menthe. En plus la menthe est facile à faire pousser.

- D'où est-ce que vous venez ?

C'est Antoine qui me répond

- On vient de Limoges. On a beaucoup voyagé avant de trouver ce havre de paix. Notre fils, le frère de Sacha, n'a pas survécu à ce périple.

Une ombre passe dans le regard de Sacha mais ses parents, eux,

m'annoncent ça comme s’ils m’annonçaient qu'ils partaient faire les courses.

- Et toi, d'où viens-tu ?

- De Paris. J'ai aussi beaucoup voyagé.

- Nous adorerions que tu nous racontes ton voyage !

- Il n'y a pas grand-chose à dire. Je roule à moto de ville en ville pour rallier le sud pour y passer l'hiver. Je n'ai pas vraiment de but. Je rencontre des communautés sur mon trajet. Parfois je m'installe pour quelque temps à un endroit quand je m'y sens bien.

Je deviens de plus en plus volubile au fur et à mesure que je discute

avec eux. Ils sont vraiment gentils et savent me mettre à l'aise, ils me posent des questions sur ma vie, mes envies et je dois bien reconnaître que je me sens bien avec eux.

Gabriel revient me voir en fin d'après-midi. Le bonhomme a une

soixantaine d'années, mais reste athlétique pour son âge. Ses cheveux blancs et ses ridules aux coins de ses yeux lui donnent un certain charme. Ce qui explique certainement aussi pourquoi il a trouvé tous ces adeptes.

- Alors que penses-tu de notre petite communauté.

- Les gens sont gentils et ont l'air d'avoir trouvé la paix.

- Tu pourrais toi aussi trouver la paix ici.

- Et quelle serait la contrepartie ?

Il rigole, d’un rire franc et bruyant.

- Mais il n'y a pas de contrepartie, à part si être heureuse te semble un prix trop élevé à payer. Tu devras juste participer aux tâches quotidiennes, comme l'heure de sport obligatoire.

- Désolée, mais je pars toujours demain.

- Très bien, on verra ça demain. Viens, ça va être l'heure du repas.

Le repas se passe dans la cour, des tables immenses ont été installées

et tout le monde converge en discutant gaiement. Le groupe se compose d'une cinquantaine de personnes, de tous âges et de toutes origines. Les enfants, toujours vêtus de blanc, ont leur propre tablée. Il y a même quelques bébés, qui eux sont installés avec leurs mères. La nourriture est simple mais bonne et je me laisse prendre au jeu des discussions. Je suis un peu l'attraction de mon coin de table. L'attrait de la nouveauté me rend intéressante. Les gens sont prévenants, me servant et re-servant des assiettes toujours un peu plus garnies que les leurs. Le gourou est en bout de table et préside la petite assemblée. Un peu avant l'heure du coucher, je rejoins Emmanuelle, Antoine et Sacha et prends une infusion avec eux. Je pars me coucher quelques minutes après, épuisée.

Le lendemain matin, je me réveille reposée comme je ne l'ai pas été

depuis ce qui me semble une éternité. Je n'ai pas fait de cauchemar, je ne me suis pas réveillée au milieu de la nuit et je me sens bien. Depuis que je suis arrivée ici, mon moral n'a eu de cesse de s'améliorer. Au début j’étais méfiante, mais maintenant je me sens en confiance parmi ces gens. Quand je les rejoins pour le petit déjeuner, j'avoue ne plus être très sûre de vouloir absolument partir aujourd'hui. Après tout, pourquoi ne pas profiter un peu du confort du lieu ? Je serai bien bête de ne pas me réjouir d'avoir trouvé des gens qui ne veulent pas me tuer ou me piller. Mes craintes se sont presque envolées et je n'ai même plus envie de récupérer mes armes.

Je décide d'aller faire un peu de sport, après tout, je leur dois bien ça

et ça me permettra de réfléchir. Je choisis le tapis de course. Ça fait longtemps que je n'ai pas fait un footing et mes jambes autant que mon souffle me le rappellent rapidement. Je m'acharne et vais au maximum de mes capacités, mais je suis quand même loin de mes performances au gymnase. Antoine est sur le vélo à côté.

- Tu as une bonne foulée !

- Tu rigoles, je suis pitoyable, lui dis-je avec le souffle court. Il va falloir que je m'y remette.

En disant ça, je n'y crois pas moi-même. Je sens une feignantise monter

en moi que je n'avais pas ressentie depuis plus d'un an, quand j'étais chez ma mère et qu'elle me demandait de faire une corvée, comme vider le lave-vaisselle.

- Si tu t'y remets, ça veut dire que tu vas rester ici ?

- J'étudie encore cette possibilité, lui dis-je dans un sourire, en reprenant mon souffle.

- C'est une merveilleuse nouvelle. Gabriel sera ravi ! 

- Pour l'instant, je vais surtout aller prendre une douche.

A la mi-journée, je suis encore en train de bavasser avec des gens,

riant et plaisantant avec des personnes que je ne considère plus comme des inconnus. Cette ambiance me plaît. Depuis que je suis arrivée, je m'ouvre à nouveau, je prends plaisir à débattre et j'écoute aussi la doctrine de Gabriel, qui n'est finalement pas si farfelue que ça quand on l'écoute du début à la fin. Il pense que cette maladie résulte de choix que l'être humain a faits. Ces choix ont entraîné de profonds changements sur notre planète, comme le réchauffement climatique ou l'appauvrissement des ressources naturelles telles que le poisson, et la diminution de la qualité des sols. Afin de réguler ces changements, la nature a créé un virus permettant de rééquilibrer les forces en présence et de rendre l'homme moins nocif pour l'humanité. C'est une explication qui se tient, après tout, il est vrai que l'être humain n'a eu de cesse de détruire la terre qui l'a créé. Il est donc normal que la nature se rebelle. Si l'être humain veut survivre, alors il doit changer, il doit trouver cette lumière intérieure qui lui est propre et s'inspirer de cette puissance pour s'adapter et s'élever. J'ai essayé quelques exercices pour trouver cette lumière intérieure, sans effet pour le moment. Mais Gabriel m'a dit que cela nécessitait du temps et de la patience.

Après le repas, je rejoins Sacha qui est assise sur un banc, seule.

- Bonjour Sacha.

- Bonjour.

Elle n'a pas l'air de très bonne humeur. C'est étrange, c'est la première

fois que je vois quelqu’un de maussade ici.

- Tu as un problème ?

- Non.

- Je peux peut-être t'aider. Tu veux que j'appelle tes parents.

Un instant, elle a l'air de s'affoler, puis se reprend comme si de rien

n'était et me fait un énorme sourire.

- Non je t'assure tout va bien. Je suis juste un peu fatiguée. Comment trouves-tu notre abbaye ?

- L'endroit est merveilleux. Je n'avais pas ressenti cette paix depuis très longtemps.

- Tu vas rester ?

Je la regarde du coin de l'œil avec un sourire complice.

- Je crois bien, oui. Mais ne le dis à personne, hein ? Ce sera notre secret !

- Super. Je suis drôlement contente !

Elle a vraiment l'air ravi et ça me fait chaud au cœur.

- Tu voyageais à moto, c'est ça ?

- Oui, j'ai une moto. D'ailleurs je ne sais pas ce qu'ils en ont fait.

Elle hésite.

- Si je te dis un secret, ça restera entre nous ?

- Bien sûr, un secret d'une sœur à une autre. Si je reste, je deviens ta sœur non ?

- Oui c'est vrai, dit-elle en pouffant. Je sais où ils ont mis ta moto, et même tes armes.

- Mais ne serais-tu pas une petite fouineuse ?

- Ne le dis pas à mes parents, c'est interdit d'aller dans ces endroits, surtout pour les purs.

- Promis je ne dirai rien à tes parents.

Après un léger silence je lui demande :

- C'est quoi les purs ?

- C'est comme ça qu'ils nous appellent et c'est pour ça qu'on est habillés en blanc. Puis à un moment, quand il est temps, on va avec les adultes.

Ça doit être un rite de passage de l'enfance à l’âge adulte. C'est étrange

mais je ne pense pas que ce soit bien méchant.

- Quel âge as-tu ?

- J'ai 13 ans.

- Et tu sais quand le moment viendra pour toi de rejoindre les adultes ?

- On ne peut jamais savoir.

Sur ce, elle se lève et court rejoindre d'autres jeunes, d'autres purs donc,

devrais-je dire.

Quand j'annonce mon désir de rester à Gabriel, il me serre à nouveau

dans ses bras, mais cette fois-ci je ne résiste pas. Cet homme est foncièrement bon. S'il se donne des allures de gourou, c'est juste pour mieux souder sa communauté. Les jours suivants se passent incroyablement bien. Mes journées sont rythmées par les méditations, les repas et le sport. Je fais plus que mon heure obligatoire, mais ça ne me dérange pas et cela me permet de me remettre en forme. Le petit bonus est que cela permet de générer plus d’électricité pour la communauté. Le soir je m’endors profondément pour une nuit sans rêves ni cauchemars.

Je me suis aussi beaucoup rapprochée de Sacha. Enfin, c'est surtout elle

qui se rapproche de moi. On joue aux échecs ensemble, elle vient sur le vélo quand je cours et ensuite on échange. C'est une chic fille, mais je crois voir en elle une part d'ombre. Je pense qu’elle ne mesure pas la chance qu’elle et sa famille ont eu de trouver Gabriel sur leur route. Il leur a certainement sauvé la vie.

Un matin, alors que je quitte la table du petit déjeuner en direction de la salle de sport, elle me rattrape en courant et me serre dans ses bras. Je lui rends volontiers cette marque de tendresse quand soudain elle approche sa bouche de mon oreille et me murmure :

- Tu dois arrêter de boire du thé et l'infusion du soir.

Puis elle repart en courant vers sa salle de classe sans se retourner.

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