SyDeC (French Edition)
Chapitre 11
La semaine passe lentement. Je n’ai pas grand-chose à faire à part
manger et regarder les heures défiler. Mickaël est très souvent absent, il doit aller au ravitaillement tous les jours pour que je puisse avoir mes trois repas quotidiens mais ce régime s’avère efficace. Je reprends doucement des formes. Mes côtes ne sont plus aussi saillantes et mes hanches s'élargissent. Il a même réussi à trouver deux poules que l'on a installées dans l'aile administrative et qui nous donnent régulièrement des œufs.
Le dimanche suivant, il m’annonce
- On commence l’entraînement demain à 8h00. Sois prête.
Je n'ai quasiment pas dormi de la nuit et le réveil est rude mais ce
n'est rien comparé à ce qui m'attend. Mickaël a organisé la matinée autour de quatre ateliers. La journée commence par soixante minutes de course. Il a balisé un itinéraire à travers les différentes ailes, ce qui fait un kilomètre de long du début à la fin. Je dois le parcourir pendant une heure. Après à peine quinze minutes de course, mes poumons sont en feu et mes jambes ont du mal à me porter. Je marche un petit moment pour récupérer du souffle. Dès que mon cœur se calme, je reprends ma course et m'arrête à peine 500 mètres plus loin. Je réussis à faire péniblement quatre parcours et demi soit 4.5 km. Catastrophique ! Mickaël fait grise mine, mais a la gentillesse de ne rien me dire. Après ça, je dois faire une heure de renforcement musculaire : pompes, abdos, fentes, corde. Mickaël reste avec moi pour corriger mes mouvements et faire en sorte qu'ils soient le plus efficaces possible. Il me hurle surtout dessus, tel un sergent instructeur. Le rôle de coach sportif lui va comme un gant. Après cette heure de torture musculaire, je dois repartir pour une autre heure de course. A cause de la fatigue accumulée, mon résultat est pire que le précédent et je m’écroule à la fin du parcours. Je finis par soixante minutes de musculation avec des poids. Aucun muscle n’est épargné, biceps, triceps, dos, tout y passe, Les poids sont légers, mais au vu de mes résultats, c'est déjà bien assez.
Après cette matinée intensive, je suis lessivée. Toutes les parties de
mon corps me font souffrir. Je prends une douche interminable afin de me détendre et d'éviter de penser à l'après midi qui m'attend. A ma grande surprise, après le repas, Mickaël me lance :
- Pour l'instant l'après-midi c'est repos. Tu répéteras ces enchaînements tous les jours, y compris le week-end. Ne pense même pas à zapper une journée, ton niveau est bien trop bas pour l'instant.
Je me renfrogne dans mon coin, vexée de sa remarque. Mais en mon for
intérieur je sais bien qu’il a raison. Ma forme physique est catastrophique. Je n’ai jamais vraiment aimé le sport et je ne brille pas dans cette discipline, mais j’aurais aimé quelques encouragements plutôt que ses remarques blessantes.
- Si je ne suis pas là, je compte sur toi pour le faire seule. Je te rappelle que c'est toi qui a demandé.
- Et le combat ? demandais-je, agacée.
- Pas pour l'instant. D'abord il te faut de l'endurance et des muscles. Et
surtout, si on faisait du tir maintenant, tu es tellement fatiguée que par erreur tu pourrais me tirer dessus et je préfère nettement rester en vie.
Il pouffe de sa propre blague et je dois bien admettre qu'il a raison.
Je continue donc cet entraînement de forçat pendant tout un mois.
Durant les après-midi, je fais souvent la sieste pour passer le temps. Je lis beaucoup aussi. Mickaël me ramène des livres qu’il trouve par-ci par-là. Ça va du roman d’amour au manuel sur le maniement des armes en passant par des livres de médecine ou de développement personnel. Je lis tout ce qui me passe sous la main. Le soir on apprend à se connaître. Il me raconte son histoire, sa vie d’avant et moi je lui décris mes amies d’autrefois, mes journées au lycée, mes béguins. Sous son air rigide, il a un vrai sens de l’humour, toujours un peu pince-sans-rire. Il se moque de moi quand j’essaie de cuisiner et que je réussis le prodige de brûler des pâtes. On tisse un lien profond d’amitié et de mon côté, je le respecte. Parfois, l’ambiance est plus lourde. Ces soirs-là je pense à ma famille et lui à la sienne et dans ces cas-là on mange en silence, chacun respectant la douleur de l’autre.
Au fur et à mesure, mon corps s’endurcit. Je parcours plus de
distance. Je suis passée de 4.5km à 10km. Pareil pour le renforcement musculaire, j'ai pris du muscle et je le sens. Mon corps change, il est sec et ferme. De plus, je finis ma matinée d’entraînement avec de l'énergie en réserve . Cela n'échappe pas à Mickaël qui un soir après le repas m’annonce :
- Je pense que tu es prête pour la suite. Maintenant tous les matins, pendant que j'irai au ravitaillement, tu continueras ta routine. Et l'après-midi, je t'apprendrai à te défendre et à te servir d'une arme. J'ai gardé quelque chose pour toi.
Il prend un bout de tissu caché sous son matelas et me montre une arme.
- Les munitions sont une denrée rare, il vaut mieux que tu saches te défendre sans. Mais tu dois savoir comment t’en servir et viser, juste pour les cas d'urgence. J’ai trouvé ça il y a trois semaines. C'est un pistolet à plomb. Ce sera parfait pour l’entraînement.
- Où l’as-tu trouvé ?
- Dans un centre de tir sportif durant une de mes expéditions. Je me suis dit que ça pourrait toujours servir. En plus c'est silencieux, ce qui te permettra de t’entraîner sans attirer tous les dégénérés.
Je lui prends l'arme des mains. Elle est légère. Je la braque droit devant
moi. Mickaël réagit aussitôt en m'agrippant les mains et en les rebaissant.
- Règle numéro un : on ne braque jamais son arme sur une personne que l'on ne souhaite pas tuer.
Sans y penser, je l'avais braquée sur lui. Je rougis aussitôt, gênée de
mon erreur.
- C'est bien ce que je disais, tu aurais été capable de me tuer si je t'avais donné une arme au début de ton entraînement.
Et il rigole.
Dès le lendemain, après ma routine matinale, on commence les cours
de self-défense. Le premier jour est assez ennuyeux à répéter toujours et encore le même mouvement, soi-disant pour qu'il devienne un réflexe. Il m'apprend ainsi à repousser un agresseur qui fonce sur moi de face. Au début de la journée je me retrouve plus souvent à terre que mon agresseur, mais à la fin de la journée, le mouvement commence à rentrer et j'arrive à repousser Mickaël 9 fois sur 10. Ensuite, on fait une petite demi-heure d'apprentissage au maniement des armes. A la fin, je suis à nouveau épuisée, comme au premier jour et ma douche est une délivrance. Quand je me vois nue dans le miroir, j'étouffe un hoquet de surprise, je suis couverte de bleus. Une seule journée à ce rythme et je ressemble à une femme battue. Je me dis que j'ai eu beaucoup de chance de survivre à mon escapade à Bobigny et me rends compte que je ne suis absolument pas préparée à ce que je vais découvrir dehors.
Durant les mois qui suivent, je fais de gros progrès. D'abord en
course, je suis capable de courir 11,5km les bons jours, et je ne finis plus sur les genoux. Mes muscles sont gonflés, mes abdos dessinés et j'ai le sourire en pensant à mes fesses qui n'ont jamais été aussi fermes. Mais le plus gros changement, c'est ma capacité à me battre. Mickaël ne m’apprend plus simplement à me défendre, mais aussi à attaquer. On s’entraîne avec des couteaux en bois que j'ai fabriqués durant mes soirées. Il m'apprend à viser les points vitaux, à déboîter des genoux pour empêcher mon adversaire de se relever, à luxer des épaules pour l'empêcher de se battre. Je me fais l'impression d'une guerrière se préparant à la guerre.
Je commence clairement à tourner en rond dans cet espace clos. Je ne
suis pas sortie depuis des mois. Quand je vais chercher des œufs dans l’aile administrative, j’en profite pour me poser devant une fenêtre et je passe de longues minutes à regarder le vent agiter les feuilles des arbres. Je scrute l’extérieur à la recherche d’un petit animal ou de n’importe quoi qui me permette de rompre la routine. Parfois, avec une extrême prudence, j’ouvre la fenêtre juste pour sentir l’air frais balayer mon visage, mais la referme très rapidement, au cas où quelqu’un puisse apercevoir du mouvement. La nuit on entend de plus en plus souvent les dégénérés rôder. Leur nombre augmente. Ou alors ils se déplacent davantage.
Un matin, lors de nos discussions habituelles au cours du petit
déjeuner, Mickaël me dit :
- Tu te débrouilles très bien maintenant.
Il semble fier de moi et je lui suis reconnaissante de ce compliment.
- Merci. Tu m'as bien entraînée je dois dire. J’avoue que ça n’a pas toujours été simple, lui répondis-je en repensant aux innombrables bleus que m'ont valu ces entraînements.
- Il nous reste encore une étape à franchir et ce sera la pire
- Ah, comment ça ? l’interrogé-je curieuse.
- Demain tu sors en ravitaillement avec moi. Maintenant il faut voir ce que tu vaux dans la vraie vie.
J'en reste bouche bée. Aucun son ne sort de ma bouche. Demain je serai
dehors, enfin. Après tous ces mois enfermée dans ce gymnase, je ne rêve que de ça. Cependant une appréhension s’empare de moi. Et si je n’étais pas prête ? Mickaël voit la confusion sur mon visage.
- Tu vas t’en sortir. Je serai avec toi et crois moi, tu es prête.
- Oui mais…, articulé-je.
Il ne me laisse pas finir ma phrase.
- Il faut te lancer. C’est bien que tu aies peur. La peur permet de survivre. Mais tu dois aussi la contrôler pour pouvoir avancer.
Il me regarde fixement avant de reprendre.
- Demain, nous irons visiter un centre commercial. Je n'y suis jamais allé seul car c'est trop dangereux. Mais à deux, je pense que c'est possible. On est à court de nourriture. On entre, on prend tout ce que l'on peut et on ressort le plus vite possible. Les dégénérés ont tendance à se cacher la journée, dans les immeubles, ou les complexes. Je n'ai aucune idée si ce centre a été fermé au début de l'infection ou pas. On fait le tour du bâtiment, on inspecte tous les accès. Si on voit que les portes sont défoncées, on n'entre pas. Si tout est fermé, on trouve une entrée accessible et on visite. Il se peut aussi qu'il y ait des personnes saines à l'intérieur. Dans ce cas, la situation sera encore pire que si on trouve des dégénérés.
- Je ne comprends pas, si on trouve des gens sains, c'est plutôt bon pour nous ?
- Non, dit-il simplement.
OceanofPDF.com