SyDeC (French Edition)

Zoé Bélanger · Chapitre 20 sur 39

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SyDeC (French Edition)

Chapitre 19

 

A la seconde où je franchis les murs du village, la sensation grisante

de liberté me saisit à nouveau. Ce décor infini me donne le vertige et l'envie de foncer droit devant. Je n'ai absolument pas réfléchi à la direction à prendre et je décide de rouler au hasard des routes. J'ai besoin d'un peu d'imprévu pour sortir de la routine dans laquelle je suis depuis un mois. Ce village était accueillant et rassurant mais c'est comme si mon âme se sentait prisonnière de ces murs. J'ai envie d'espace, pire, j'en ai besoin. Les kilomètres défilent, je traverse des villages et des hameaux, je passe parfois par des chemins de terre. Je me suis arrêtée une bonne heure entre deux champs, juste pour regarder le vent agiter les hautes herbes et sentir l'odeur de la campagne. En milieu d'après-midi, un voyant sonore sur ma moto me rappelle à l'ordre. Je n'ai presque plus d'essence. A force de rêvasser j'en perds de vue la réalité. Je continue ma route en me mettant à la recherche d'une pompe pour faire le plein. Quand j'arrive au premier village, je ne vois aucune station, alors je continue un peu. Je verrai bien au suivant. Après quelques minutes, un panneau me signale une nouvelle agglomération. Maintenait je n'ai plus le choix, je dois trouver une station. Et je dois aussi me trouver un abri pour la nuit qui s'annonce.

C'est un petit village comme il en existe des milliers en France. Je

commence par faire un tour en évitant le centre-ville, mais je ne vois nulle part un endroit pour faire le plein. Pas le choix, je dois entrer. Le soleil brille encore mais dans un souci de discrétion je préfère laisser ma moto aux portes du village sur le parking d'un restaurant. Je la camoufle un peu, puis pars en expédition. La ville est déserte. Aucun bruit ne brise le silence étouffant des lieux. J'arpente les rues en regardant les vitrines vandalisées des commerçants. Tout ce qui le pouvait a été pillé. Certains commerces sont restés intacts, comme le fleuriste avec sa devanture de fleurs fanées ou encore ce magasin de réparation informatique, dont les ordinateurs rappellent un passé révolu. Dans une allée perpendiculaire à la rue principale, j'aperçois un Intermarché et enfin une station essence. Je vais vérifier s’il y a encore un peu de pétrole et la pompe crache son liquide dès mon premier essai. Je suis ravie. Je repars au restaurant à l'entrée de la ville et sans la démarrer, j'amène mon engin a la station. Même si la ville est calme, je reste sur mes gardes, car le bruit du moteur pourrait ameuter tous les dégénérés qui se tapissent dans l'ombre des immeubles. 

Après avoir fait le plein, plutôt que de me diriger vers l'Intermarché,

je décide de faire un tour dans la boutique de la station. Les rayons sont presque vides, mais je trouve tout de même un peu d'eau et de quoi à grignoter pour la soirée. Quand je ressors, je scrute les environs. Le ciel commence à s'obscurcir et il est plus que temps de me trouver un abri. Je cherche des yeux un endroit qui me semble adapté pour la nuit et vois un bâtiment vers la sortie de la ville. Je continue de pousser ma bécane et arrive devant celui-ci. Une clinique vétérinaire. Ça fera l'affaire. Je crochète la serrure, fais entrer la moto et referme derrière moi en poussant une étagère. L'odeur à l'intérieur me donne des relents. Ça sent un peu le désinfectant, mais surtout ça sent la mort. Je fais le tour du propriétaire pour m'assurer que je suis bien seule et que les accès sont fermés. En ouvrant une porte, une odeur pestilentielle me submerge et j’ai un mouvement de recul. Je regarde la salle et c'est là où je les vois. Des cages, avec à l'intérieur des corps d'animaux en décomposition. Des chiens avec des bandages sur leur corps, des chats avec des perfusions encore branchées. Merde ! Lors de l'effondrement, le veto et les proprios ne sont jamais venus les chercher et ils ont dû crever de faim comme ça. Je referme précipitamment au bord du malaise et repars en courant dans la salle d'attente. L'air est un peu plus respirable ici. Ouvrir les fenêtres pour aérer serait trop dangereux et la nuit est tombée, je suis donc coincée ici. Je ferme toutes les portes menant à la salle pour contenir la puanteur et tente d’en faire abstraction. 

Je m’assieds à même le sol au milieu de la salle et décide qu'il est

temps d'étudier un peu la carte pour me repérer. Je refais mon itinéraire de la journée, et je me rends compte que j'ai fait beaucoup de trajet mais peu de distance. On peut même dire que j'ai tourné en rond. Dans mon euphorie, j'ai fait n'importe quoi. Je trouve rapidement le village dans lequel je suis. Je suis au nord de Châlons-en-Champagne. Salem s'était arrêté un moment là-bas. Je ne sais pas ce qu'il s'y est exactement passé, mais il n'en n'était pas fier. Quand il m'en avait parlé, il avait eu l'air d'avoir peur de lui-même. Le problème, c’est que si je veux rejoindre le sud, la route passe par Châlons. Il y a une nationale qui permet de contourner le centre-ville mais elle passe vraiment juste à côté. L'autre option est de passer à l'ouest par l'autoroute, mais elle risque d'être très embouteillée. Et mon expérience m'a appris qu'il vaut mieux une voie dégagée et dangereuse qu'un bouchon sur une route qui sera certainement aussi dangereuse.

Quand je lève enfin le nez de la carte, il fait nuit noire et ma lampe de

poche projette des ombres inquiétantes sur le mur. Il vaut mieux que je me fasse discrète, même si je me sens en sécurité. Un excès de confiance peut vite être fatal, pour preuve, Quentin et sa famille qui se croyaient en parfaite sécurité avec leurs volets clos. Quelle connerie quand j'y repense ! Ils auraient dû construire ce mur bien avant mon arrivée. A quoi pensaient-ils ? Aussitôt, je repense à mon discours à Mickaël sur le fait que les personnes saines ne sont pas toutes dangereuses. J'étais comme Quentin il n'y a pas si longtemps, naïve et ayant foi dans la nature humaine, à croire que les gens étaient restés civilises. J'ai été bien bête. Dehors, j'entends la ville qui s'éveille. Ses habitants de l'ombre sortent de leurs cachettes et leurs cris remplissent l'espace. Certains passent à proximité de la clinique mais s'éloignent aussitôt. Ils errent à la recherche de nourriture ou de je ne sais quoi. Parfois, j'entends des affrontements puis à nouveau un calme relatif. Je m’allonge sur le sol avec mon sac de couchage et essaie de trouver le sommeil.

Le lendemain matin, la ville est redevenue silencieuse. Quand le

soleil est haut dans le ciel, je plie mon campement et dégage les étagères qui bloquaient la porte. Quitter la clinique et sentir l’air frais me caresser le visage me fait du bien après cette nuit passée dans ces effluves de mort. Je me délecte quelques minutes de cette sensation de fraîcheur avant de m’activer. Alors que je sors tout mon équipement du bâtiment, j’aperçois un chien sale et famélique. Il erre dans les rues tel un fantôme. Son air triste me fend le cœur mais au moins je me dis qu’il a eu la chance de survivre, contrairement à ses congénères emprisonnés dans leur cage.

Quand il me voit, il s'arrête et me regarde attentivement comme pour

me jauger. Je ne sais pas s’il va se jeter sur moi pour me faire la fête ou pour me bouffer, ou alors juste détaler. Il finit par se décider et se rapproche doucement, la queue entre les jambes. Quand je tends ma main vers lui, son attitude change en un éclair. Il devient menaçant, me montre les dents. Je retire ma main prestement et d’instinct la place sur le manche d’un de mes poignard, prête à me défendre si nécessaire. Avec une extrême prudence mêlée de crainte, sa truffe se rapproche de mes chaussures. Il ne recule toujours pas, alors très lentement, j’approche ma main et tente une caresse. Il lève doucement la tête avec un regard triste et rempli de douleur.

Aussi sec, je retourne dans la clinique, j'attrape le premier paquet de

croquette que je trouve et l'éventre dans la rue a même le sol. Le chien se jette dessus et avale tout ce qui lui passe sous le nez. Je le regarde d'un air attendri. J'ai toujours aimé les chiens mais ma mère n'a jamais voulu en prendre un. Et maintenant ce n'est clairement plus le moment. J’attrape le guidon de ma moto et la pousse vers la sortie de la ville. Il relève la tête et m’emboîte le pas. Non, il ne peut pas me suivre. Je fais comment moi pour me trimbaler un chien. 

- Va-t’en, lui fis-je avec de grands signes de la main. File !

Il remue la queue. Pas sûre d'avoir été très convaincante...

- Allez va finir les croquettes et file, grondé-je agacée.

Re-remuage de queue. Je reprends ma position et m'éloigne. Quand je

me retourne Médor est toujours derrière moi. Je soupire. Je me baisse à sa hauteur et le regarde dans les yeux

- Tu veux quoi ?

Il approche sa truffe de mon nez en faisant de petits bruits plaintifs. Je

suis foutue, il m'a eue avec son regard triste. Regarder un chien dans les yeux n'est jamais une bonne idée. Je lui gratte un peu la tête, et grimace de dégoût.

- C'est toi qui pue comme ça ?

J’approche mon nez de la bête et renifle par à coup.

- Oh putain, oui c'est toi ! Hors de question que tu me suives avec cette odeur !

Je repars à la clinique avec Médor sur les talons. En passant dans la

salle d’attente, j’embarque un shampoing pour chien et pars à la recherche d’un point d’eau. Évidement les robinets à l’intérieur des salles de consultation sont désespérément vides. Ils sont tous reliés au réseau d’eau de la ville qui est hors service depuis longtemps. Je tente ma chance à l’extérieur et tombe sur un tuyau d’arrosage branché au mur. Sans grand espoir j’ouvre quand même l’arrivée d’eau. Je jubile, un filet d’une eau relativement claire s’en échappe. Aucune idée de sa provenance, mais je ne me pose pas trop de question.

- Ce coup-ci tu vas y passer, dis-je à Médor avec un sourire.

Il est assis à côté de moi et me regarde l'air penaud, comme s’il

comprenait chaque mot que je prononce. Je l'arrose copieusement. L’eau doit sacrement le rafraîchir et lui faire du bien car il se régale. Il se secoue dans tous les sens et je me retrouve presque aussi trempée que lui. Quitte à être mouillée, autant me laver aussi. Je me déshabille sans pudeur et me douche franchement.

L'étape du shampoing s'avère plus compliquée. Il remue dans tous les

sens et essaie régulièrement de s'échapper. Je l'agrippe, le retiens en jurant et continue à frotter. En le récurant dans tous les coins, je m'aperçois que Médor est en fait une fille. Il va falloir lui trouver un autre nom. Je réfléchis à un nom court et une idée me vient : Luna. Luna, ça lui va comme un gant. Je nous rince puis Luna part s'ébrouer et se frotter dans l'herbe. Je me rhabille, vivifiée par cette douche improvisée, pars mettre deux paquets de croquettes dans mes sacs et reprends la route, Luna sur mes talons. 

Quand on arrive à la sortie de la ville, la route est dégagée. Je monte

sur ma moto et regarde Luna. Un détail technique vient perturber mon départ. Comment est-ce que je vais bien pouvoir la transporter ? La faire courir à côté me semble cruel, elle n’a plus que la peau sur les os. Il faut que je me creuse la tête, il y a forcément une solution. Je la regarde et lui lance :

- T’aurais pas une idée toi ?

D'un bond, elle atterrit sur le châssis devant moi, s'assied et commence à

me lécher le visage dans tous les sens. Je me marre et me dis que ça vaut le coup d'essayer. Je la tourne face à la route, son cul calé contre mon ventre, les deux bras sur le guidon servant de barrière latérale. On verra bien si ça fonctionne. Je démarre doucement, elle ne bouge pas. Alors j'accélère et pars en direction du sud.

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