SyDeC (French Edition)
Chapitre 15
Je me dirige vers Micka. Je suis dans un état second devant son corps
immobile. Je m'agenouille à côté de lui et je lui prends la main. Elle est déjà un peu froide. Je m'allonge contre lui et le prends dans mes bras. Je suis incapable de penser à la suite. Comment lui survivre, comment survivre sans lui ? A force de pleurer j'ai dû m'endormir. Quand je me réveille, son corps froid est raide. Je pars vers la douche et me glisse sous l'eau chaude. Le contact de l'eau me fait du bien et me lave de tout le sang que j'ai sur moi. Je regarde mes mains et vois le sang de Micka se liquéfier à nouveau, couler sur le sol et disparaître dans la bonde de la douche. Je reste là jusqu'à ce que l'eau commence à devenir froide. Je sors, attrape une serviette et m'allonge sur un banc du vestiaire.
Je ne suis pas sortie du vestiaire depuis deux jours. J'ai dormi, pleuré
et encore dormi. Mais maintenant mon estomac me rappelle à l'ordre. J'essaie de rassembler mes esprits et de réfléchir à ce que je dois faire. Mais la peine a envahi toute ma tête. Je me sens vidée, j’ai l’impression d’avoir un trou béant à la place du cœur. Je revois la scène et ne cesse de la rejouer mentalement. Qu’est-ce que j’aurais pu faire pour empêcher que ça n’arrive ? J’aurais dû voir le dernier homme, j’aurais dû me relever plus vite, j’aurais dû… Je ferme les yeux pour chasser ces pensées et dans un effort de concentration, une première mission s'impose à moi.
- Tu dois d'abord enterrer Micka, me dis-je dans un souffle.
C'est ça, une idée à la fois. Enterrer Micka. Je pars lentement vers la
salle principale et le spectacle m'horrifie. Des corps et du sang partout. Près de la table, il y a quelques outils. Ceux pour réparer la moto et ceux que l'on a pu trouver dans les environs, dont une pioche et une pelle que j'attrape avant de sortir. Je choisis un emplacement sous un pin et commence à creuser. Cet effort me fait du bien, il m'empêche de penser. Je transpire à grosses gouttes mais je m'en rends à peine compte. Je creuse, c'est tout. Quand le trou est suffisamment profond je me laisse tomber au sol, éreintée. Je repars à l'intérieur chercher Micka. Je le charge sur mes épaules tel un sac de patates et je me souviens que c'est lui qui m'a appris à porter les gens comme ça. Je chasse cette idée de ma tête et avance. Quand j'arrive à sa tombe, je le pose au sol et le tire dans le trou. Comme un automate, je reprends la pelle pour le recouvrir. Mes mains me font mal et des ampoules se sont déjà formées, mais je ne m'arrête que lorsque le travail est terminé. Ensuite, je fixe la tombe et n'arrive à articuler qu'un « Merci pour tout Micka ». Je cueille quelques fleurs que je trouve dans l'herbe et les dépose sur la tombe.
Une fois à l'intérieur, je vois les autres corps. Que faire de ceux-là ?
Hors de question que je leur fasse une tombe. Ils ont violé notre maison, à cause d'eux Micka est mort. Mais je ne peux pas non plus les laisser là. Je les charge donc, un par un, puis je pars les déposer un peu plus loin le long du canal. Ils n'ont qu'à se faire bouffer par la vermine. Je sais très bien que demain ils auront disparu. Sur le chemin du retour, je sens mon estomac qui se rappelle à mon bon souvenir, je repense aux motos et à la nourriture. Je pars vers notre cachette, y retrouve ma moto couchée et la bâche du side-car éventrée avec notre approvisionnement éparpillé au sol. Je relève ma moto et la ramène à l'intérieur. Je rassemble ensuite ce qui peut être sauvé de nourriture et pousse l'engin et le side-car jusqu'au gymnase. Une fois à l'intérieur, je récupère la chaîne qui sert à fermer la porte, la positionne côté intérieur et la bloque comme je le peux.
J'ouvre le sac à dos posé à l'arrière de ma moto et trouve l'eau et les
quelques paquets de gâteaux que j'y avais mis au supermarché. Tout en mangeant, je réfléchis à la suite. Je regarde dans le vide et ressasse encore et toujours les derniers moments de Mickaël. Il me manque tellement. Un silence de cathédrale règne. Ce silence est dérangeant, lugubre même. Mes yeux se promènent dans la salle et se posent sur les taches de sang séché. La nausée me prend. Je me dirige vers mon lit et m'allonge. Au moment même où je m'allonge, je sens une odeur de sueur et de crasse que je ne reconnais pas et je me souviens alors qu'ils ont dormi ici. Ils ont utilisé mon lit. Je bondis hors du lit avec dégoût. L'idée de brûler les matelas et les draps me traverse l'esprit, mais ce serait contre-productif. Trop d'énergie à dépenser pour juste avoir l'impression de me sentir mieux et cela ne fera pas avancer les choses. Je prends mon blouson, m'allonge dans un coin de la salle et roule ma veste en boule. Je plonge dans un sommeil sans rêve.
Au petit matin, je suis courbaturée de partout. Le sol du terrain de
sport n'est vraiment pas confortable et je suis presque aussi fatiguée que quand je me suis couchée. Une nouvelle journée sans but. Je vais d’un pas lent me préparer un petit déjeuner avec ce que je trouve et essaie de réfléchir aux options qui s'offrent à moi. Mes pensées s'entrechoquent et je n'arrive pas à les trier. Au milieu de ce brouhaha mental me reviennent les images des intrus, le sang qui gicle et les yeux de Micka quand il s'écroule au sol. Je ferme les yeux pour chasser cette vision. Quand je les ouvre à nouveau, une évidence me saisit, Je ne peux plus rester ici. Trop de souvenirs, d'odeurs que je veux oublier. Je ne veux pas garder cette image de Micka. Je veux me souvenir de nos sorties à moto, de son rire quand j'essayais d'apprendre à conduire et que je pilais en râlant. Ici il n'y a que du sang et cette odeur de fer qui envahit mes narines. J’étouffe dans cet espace clos. Je me souviens de ce sentiment de liberté qui m'a pris au guidon de ma moto, du vent qui fouettait mon visage, des odeurs de la nature. Je vais partir. Partir loin de cet endroit, mettre le plus de distance possible entre cette ville maudite et moi.
Tant que j’en ai le courage, je vais me changer, un pantalon en cuir,
un tee-shirt rouge moulant, mes boots. J'enfile mon holster vide et l'ajuste. J'attrape un sac à dos et y fourre juste un pantalon de rechange, un pull et deux ou trois tee-shirt. Puis je choisis des armes. Je récupère mes deux poignards fétiches et prends aussi ceux de Micka. Au sol, je vois la machette de ma mère et repense à l’homme qui a essayé de me tuer avec. Ce souvenir me fait mal et ma gorge se noue, alors je préfère la laisser là où elle est. Mon pistolet est encore au sol, là où je l'ai laissé après avoir abattu la femme. Je le ramasse et le mets à sa place contre mes côtes. J'en prends un deuxième ainsi que quatre chargeurs pleins. Ensuite, équiper la moto. Je fixe le sac de transport à l'arrière et récupère les deux sacoches latérales de Micka. Une fois que tout est en place, je récupère quelques boîtes de conserves encore intactes, les deux bouteilles d'eau qu'il me reste et les place dans les sacs sur le côté. Dans le sac arrière, je place un sac de couchage ainsi que quelques affaires de survie qui pourraient me servir, une lampe de poche, des allumettes, les cartes de la région ainsi que le petit miroir que Micka avait toujours sur lui. Je fais un dernier tour du regard sur la salle vide et regarde si autre chose pourrait m'être utile. Dans un coin au sol j'aperçois le bracelet en argent de Micka. Il l'avait toujours sur lui et a dû tomber durant le combat. Je le saisis et l’observe. C'est un bracelet sans fermoir, seule une ouverture étroite permet d'y passer le poignet. Il est orné de têtes de dragon à chaque bout. Il l’adorait et ne s’en séparait jamais. Il m’avait dit que c’était un cadeau de sa fille pour ses 33 ans. Elle l’avait choisi et avait mis un point d’honneur à faire le paquet cadeau elle-même. Elle y avait mis tout son cœur, mais il ressemblait plus à un emballage froissé prêt à être jeté qu’à un cadeau. Il avait beaucoup ri en me racontant cette histoire. Je le passe à mon poignet et le resserre pour l'ajuster à ma petite ossature. Je jette un dernier coup d'œil à la salle et quitte l'endroit en poussant mon bolide.
Une fois dehors, je me retourne pour regarder le bâtiment. Sous le pin
se trouve la tombe fraîchement creusée. Je mets ma moto sur la béquille et fais quelques pas avant de m’accroupir près de mon ami. Je prends le temps de lui faire un dernier adieu. J'ai envie de pleurer pourtant mes yeux restent secs, pas une larme ne coule. Je me demande si un jour je serai à nouveau capable de pleurer. Silencieusement, je lui promets de survivre, pour lui. Je lui souhaite de retrouver sa famille de l’autre côté. Je détache la chaîne que j’ai à mon cou depuis mes 13 ans et la dépose sur la terre. Je rejoins ma moto, l'enfourche et cette fois-ci pars sans me retourner.
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