SyDeC (French Edition)
Chapitre 17
Après ce que j'ai vu à Vincennes, je comprends pourquoi Micka ne
voulait pas aller vers les grandes villes. Je n'y ai vu que mort et pourriture. Quand je repense au nombre de véhicules abandonnés aux environs du camp, ça me donne le tournis. Combien de réfugiés devaient être à l'intérieur ? 10000 ? 20000 ? plus encore ? Des familles entières décimées par cette maladie ou par les malades eux-mêmes. Avaient-ils pu fuir avant que la situation ne devienne incontrôlable ? Y avait-il seulement des gens qui avaient pu survivre ailleurs, dans des endroits retranchés au fin fond de la France. Le désespoir me gagne petit à petit. Mais je continue pourtant à rouler ne sachant que faire d'autre.
Cela fait maintenant deux jours que je roule en direction de l'est. Je ne
prends que des départementales et je n'avance pas très vite, préférant la prudence à la vitesse. La nuit, je dors dans des maisons abandonnées, jamais dehors. C'est trop dangereux. A chaque fois que je croise un village, je fais un tour à pied avant de le traverser afin de voir s’il y a des survivants ou des dégénérés dans les parages. Ma moto n'est pas assez discrète pour me permettre de faire des reconnaissances de terrains, alors je la laisse toujours à l'écart. Pour l'instant, à part de petits groupes de dégénérés, je n'ai croisé personne. Généralement j'essaie de les éviter. Mais si je dois me défendre je n’hésite pas. Ces deux derniers jours ont été plutôt calmes.
Au loin je vois un hameau. Comme à mon habitude je coupe le
moteur et cache ma moto dans un bois. Je marche vers les habitations en coupant par le champ. Tout a l'air calme. Les premières maisons à l'extérieur du village sont désertes. Je continue à avancer et entends des bruits. Je me mets à couvert et prends mon arme. En écoutant plus attentivement, j'entends des petits cris et des rires, des rires d'enfants. Je passe derrière la maison qui me permet de me dissimuler et contourne le jardin. De l'autre côté, je vois un groupe de six enfants, qui ont sans doute entre 6 et 10 ans, qui jouent à chat-perché. Je les observe sans bouger, subjuguée par ce spectacle. Un adulte sort de la maison
- Un peu de calme les enfants, revenez en classe.
Une école ! Malgré tout ce qu’il se passe ils sont à l'école. Cela me
laisse sans voix. Tout le monde rentre dans le bâtiment et la femme ferme la porte. Je sors de ma planque et me dirige tout droit vers l'entrée. Je pousse la porte et me plante là, devant la classe et la maîtresse. Tous les yeux se braquent sur moi mais personne n'émet un son. Je vois les enfants avec leurs yeux tout ronds me fixer, certains commencent à trembler. Alors que je les fixe, incrédule devant cette école improvisée, je vois la maîtresse qui fixe ma main. J'ai toujours mon arme et me rends alors compte de la raison de la terreur sur leurs visages.
- N'ayez pas peur, je ne vous ferai aucun mal, m’écriai-je.
Je range mon arme dans mon holster et baisse mes mains calmement. Je
me retourne vers la maîtresse et lui dis :
- Vous avez fait une école ?
Elle me regarde ne sachant pas s’il faut répondre. Je souris. D'une
certaine façon, elle me fait un peu penser à moi, fermée dans son mutisme.
- Je m'appelle Cassandra. Je suis désolée d'être entrée comme ça mais ça fait longtemps que je n’ai pas vu une scène aussi… banale, dis-je en cherchant mes mots.
- Moi c'est Marie, me répond-elle, la voix un peu tremblante. Je vais vous amener voir le chef de notre groupe. Ici, il n'y a que des enfants et ils n'ont pas à être impliqués, s'il vous plaît.
Je sens qu'elle est paniquée et qu'elle ne sait pas trop quoi faire pour
m’éloigner des enfants.
- Est ce que je dois me m'inquiéter ? dis-je en mettant ma main sur mon pistolet.
- Au vu de votre armement, c'est plutôt à nous de nous inquiéter, vous ne croyez pas ?
Je réfléchis deux secondes à sa réponse, et je la trouve plutôt justifiée.
Je décide donc de me calmer et je baisse mes mains.
- Je vous suis.
En partant je fais un sourire et un petit signe de la main à un petit
garçon qui me fixe et me sourit en retour.
Je la suis en silence en restant sur mes gardes. Des gens sortent de
leur maison sur mon passage et plus je marche, plus je me dis que j'ai fait une erreur. Les gens me dévisagent et une fois que je les ai dépassés, commencent à nous suivre. On s'approche de l'église. Devant celle-ci, cinq personnes sont regroupées et toutes ont un fusil braqué sur moi. Je savais que c'était une erreur. J'attrape mes couteaux, un dans chaque main, et essaie de me donner une contenance. Ma guide s'arrête devant eux et je reste en retrait en regardant autour de moi, cherchant une issue à la situation de merde dans laquelle je me suis mise. Derrière moi une vingtaine de personnes se tiennent debout, attendant la suite.
- Elle est arrivée dans ma salle de classe. Elle dit s'appeler Cassandra.
Un homme à la carrure imposante l'écoute sans me lâcher du regard.
- Vous voulez quoi ?
- Rien, je ne fais que passer.
- Donnez-moi une seule bonne raison de ne pas vous tuer sur le champ
Aucune raison convaincante ne me vient à l'esprit, alors je tente quelque
chose.
- J'aurai pu tuer tous vos enfants et je ne l'ai pas fait. La moindre des choses pour me remercier serait de me laisser partir.
- Vous pourriez revenir avec d'autres personnes.
- Je suis seule.
- Ça c'est ce que vous dites.
On ne va jamais sans sortir...
- Je ne savais pas que ce village était habité. Vous ne voulez pas de moi, très bien, je repars et chacun reprend ses activités. Si vous décidez de tirer, je me défendrai. Je ne vous aurai pas tous, mais croyez-moi, certains d’entre vous mourront. C’est ça que vous voulez ?
Il me jauge, se demandant certainement s’il doit m'abattre sur le champs
ou écouter ce que j'ai à dire. Des pas de course résonnent derrière moi et alors que je me retourne, le petit garçon qui m'a souri dans l'école me fonce dans les jambes et s'accroche à ma cuisse. Tous les enfants sont maintenant avec la foule. Sans rien dire, ils ont suivi la petite procession.
- Je m'appelle Hugo, me dit-il avec sa petite voix.
- Bonjour Hugo. Tu ne devrais pas être à l'école lui répondis-je calmement.
- J'aime pas l'école. Et puis maintenant à quoi ça sert ?
- Ça sert à apprendre des choses pour devenir une grande personne intelligente. Tu ne veux pas être intelligent ?
- Moi je préférerais apprendre à me battre. J'aime bien tes couteaux.
Je me rends compte que j'ai encore mes deux couteaux dans les mains.
Je les écarte instinctivement de lui. A son âge il n'a vraiment pas besoin de voir ce genre de chose. Je lève mon regard vers celui qui me semble être le chef et penche légèrement la tête sur le côté avec un air interrogateur. Il fait signe aux quatre autres de baisser leurs fusils et il fait de même. Je dégage Hugo et range mes couteaux dans leurs étuis.
- Hugo, va rejoindre ta mère, ordonne le chef avec une grosse voix.
- Non papa je reste avec Cassandra.
- Fais ce que je te dis !
Au même moment, une femme s'approche de moi et saisit le petit
garçon qui se débat et crie.
La maîtresse reprend tous les enfants par la main et repars vers l'école.
Moi je suis le reste du village à l'intérieur de l'église. Elle est petite et modeste mais le lieu a quelque chose d'apaisant. Je ne suis pas croyante mais les églises ont toujours eu cet effet sur moi. Parfois, j'allais m'y asseoir juste pour avoir la paix et réfléchir. Ça me faisait toujours du bien. Celle-ci a une seule rangée de bancs avec deux allées latérales. Trois vitraux laissent passer une lumière colorée depuis la nef. Je remonte l'allée de droite et regarde les statues représentant des saints que je ne connais pas. De nombreux cierges brûlent, témoins des prières que les habitants ont faites depuis le début de l'épidémie. Quand j'arrive devant la nef, un groupe de sept personnes m'attend. Trois de ceux qui ont des fusils et quatre que je n'avais pas encore vus. Les deux autres tenant des fusils ressortent et se postent à l'entrée de l'église. Tous les autres s’assoient sur les bancs.
- Je suis Quentin, le chef de cette communauté. Et voici notre conseil.
Il me montre d’un geste les sept personnes alignées.
- C'est nous qui prenons les décisions ici, en suivant aussi l'avis de tous les habitants. Asseyez-vous.
Il me présente une chaise que je saisis. Un conseil, des enfants, des
familles. Je suis déstabilisée par ce semblant de vie normale qu'ils ont réussi à maintenir.
- Pourquoi êtes-vous ici ?
C'est une femme qui a parlé. La soixantaine, bien en chair mais cela lui
va bien. Par contre je ne peux m'empêcher de me demander comment elle fait pour conserver ses kilos en trop.
- Je roule vers l'est et votre village était sur ma route. C'est tout.
- Vous roulez ?
- Oui je roule.
Je suis craintive à l'idée d'en dire trop.
- Et vous venez d'où ?
- Sevran
- Vous étiez à Paris ?
Un homme d'une trentaine d'année a parlé. Il a les cheveux bruns mi-
longs et une barbe bien fournie. Son regard noir essaie de me percer à jour. Il ne me croit pas.
- Pas exactement. Sevran.
- Vous savez ce qui est arrivé à Paris ?
- Pas exactement. Disons qu'au début de l'épidémie, j'étais... à l'écart. Ensuite, cette merde m’a explosé à la gueule. Avant de venir ici, je me suis dirigée vers Paris. Je suis allée jusqu’à Vincennes. Et j'ai fait demi-tour.
- Comment c’est à Vincennes ?
- Vous n'avez pas envie de le savoir, répondis-je sèchement, coupant court à toute interrogation sur le sujet. Combien êtes-vous ici ?
Aussitôt cette question posée, je sens la situation se tendre.
Évidemment, ce n'est pas la meilleure question à poser pour les mettre en confiance. Pour éviter que la situation ne dégénère j’enchaîne.
- Ça fait combien de temps que vous êtes installés ici ?
Il y a un petit silence puis Quentin me dit
- Les plus anciens sont là depuis toujours. Ils n'ont jamais bougé. Les derniers sont arrivés il y a 4 mois. Depuis plus personne ne s’est joint à nous.
A ces mots, tout le monde semble un peu abattu. Les regards se perdent
dans le vide. Le mien aussi. Dans ce constat se trouve toute la réalité de la situation.
Ils me posent d'autres questions : pourquoi je vais vers l'est ? Qu’est-ce
que je cherche ? Des questions pour lesquelles je n'ai pas vraiment de réponses. Je ne leur parle que très peu de mon passé, de Micka. Je n'ai pas envie de partager ma vie avec tous ces inconnus. Ils se demandent aussi comment j'ai pu survivre. Ça aussi, je ne le sais pas vraiment moi-même.
Après cet interrogatoire en règle je demande:
- Il va faire bientôt nuit et je ne voyage jamais quand le soleil est couché, c'est trop dangereux. Ça vous gêne si je m'installe dans une maison à l'entrée du village pour la nuit ?
- Pas si tu nous laisses tes armes.
- Hors de question de vous les donner. Je préfère encore dormir avec les dégénérés !
- Alors bonne chance pour la suite.
Je défie Quentin du regard. Ses yeux verts fixent les miens mais aucun
de nous ne veut se soumettre quand la vieille femme intervient
- Quentin, calme toi. Elle est seule contre vous tous. De quoi as-tu peur ?
- On ne la connaît pas. Les gens sont dangereux de nos jours.
Je ne peux pas lui donner tort, il est prudent voilà tout. Ils débattent de
mon sort comme si je n'étais pas là et la discussion m'ennuie. S’ils ne veulent pas que je reste, ce n'est pas un problème insurmontable, j'irai dans le village suivant. Par contre leur débat stérile me fait perdre du temps. Je me lève et me dirige vers le fond de la salle en leur lançant :
- Je préfère partir tout de suite et avoir le temps de rejoindre le village suivant. Merci pour la causette.
Au moment où je pousse la porte de l'église, Quentin m'interpelle.
- Attends ! Tu as gagné, tu prendras la première maison à l'entrée du village. Une nuit, c'est tout. Ensuite tu pars.
Je me retourne sans vraiment comprendre d'où vient ce changement de
posture.
- Vivien va t’accompagner. Tu laisseras tes armes dans la maison. Personne ne se balade armé dans le village.
Je prends un temps pour réfléchir à la proposition, et j'acquiesce. C'est
déjà bien de les garder, je ne peux pas trop leur en demander. De plus, il y a des enfants et des familles ici. Je ne peux pas prendre le risque qu'un gosse se tue en jouant au cowboy.
Vivien me mène à la maison vide. Elle est encore meublée, mais on
voit bien qu'elle est inhabitée depuis plusieurs mois. Je visite en imaginant qui pouvait bien habiter là. Je m'attarde devant des photos de famille, de mariage. Il y avait de la vie ici et maintenant il n'y a que de la poussière.
- Avant de te coucher ferme bien tous les volets. On a rarement de la visite mais on préfère être prudent. Le repas sera servi devant le bâtiment à côté de l'église. Tu peux te joindre à nous.
Sur ce, il repart.
J'attends qu'il s'éloigne un peu et ressors en direction de la sortie du
village. Je ne pense qu'à ça depuis que je suis sortie de cette église. Récupérer ma moto. Je la sors du bosquet et la pousse jusqu'à la maison. Je la place derrière le muret qui délimite le jardin sur l'avant et attrape mes affaires. Je rentre et me pose enfin. Ces gens ont l'air sympathique et la présence des enfants me rassure. Au loin je les entends qui chahutent et qui rient. C'est bien le plus beau son que j'ai entendu depuis des mois. Je bois un coup tranquillement et décide de partir me promener. Je laisse mes armes à l'intérieur, comme je le leur ai promis et commence à déambuler dans la rue principale. Sur ma gauche, j'entends des discussions et me dirige vers les voix. Il y a une dizaine de personnes affairées sur une parcelle de terre, occupées à désherber et récolter quelques carottes et poireaux. Je reste devant cette scène incroyable avec un sourire scotché sur le visage. Ils semblent heureux et cela me fait bizarre.
- Quelques uns avaient la main verte, alors dès le début ils ont planté ce potager. Ça nous fait des légumes et de la nourriture fraîche.
Je regarde qui me parle et vois l'homme aux cheveux mi-longs.
- Moi c'est Salem.
- Enchantée, lui répondis-je, amusée
- Personnellement, je suis incapable de faire pousser quoi que ce soit.
Je laisse un silence
- Comment tu t'es retrouvé ici ?
- Je fuyais Châlons-en-Champagne quand Hugo m'a trouvé à Etoges, crasseux comme un mendiant. Il m'a ramené ici et depuis j'aide comme je le peux. Ce sont des gens biens qui ne veulent que la paix. Je ferai tout pour les défendre. C'est ma famille maintenant.
Je comprends sa menace à demie voilée
- Je n'attaque personne si je ne suis pas en danger. Par contre je sais très bien me défendre.
Ma phrase est teintée elle aussi d'un message, un avertissement, juste au
cas où il leur viendrait des idées mal placées.
Il me sourit. Il a compris le message aussi bien que j'ai compris le sien
- Je saurai m'en souvenir, me répond-il
Le soleil commence à descendre sur l'horizon quand il me lance :
- Viens ça va être l'heure du repas.
Devant le bâtiment est dressée une grande table avec des bancs. Tout
le monde se sert dans une grande marmite et s'assied autour de la table. Je suis mon nouveau guide et quand le couvercle s'ouvre et que je sens l'odeur du repas, tous mes sens s'éveillent. Ça sent extraordinairement bon, ou alors est-ce juste le manque d'habitude de manger un repas chaud et cuisiné qui me fait trouver cette soupe incroyablement appétissante. En voyant mes yeux scintiller, la femme qui fait le service me sert deux louches au lieu d'une en me faisant un clin d'œil.
- Je pense que ça fait longtemps que tu n'as pas fait un repas digne de ce nom, me dit-elle en s'approchant de moi. Quand tout le monde sera servi, n'hésite pas à réclamer un deuxième service.
Je m'installe à côté de Salem et mange en silence. La soupe est aussi
bonne qu'elle en avait l'air. Je regarde autour de moi : les discussions animées des couples, les cris des enfants, les soupirs des jeunes. Ce repas est un moment de paix que je savoure.
- Tu n'es pas très bavarde, me dit Salem
- Je n'ai pas grand-chose à raconter.
- Pourtant tu as l'air de beaucoup bouger.
Il ne sait pas qu’en fait il n'y a qu’une semaine que je suis partie de mon
gymnase.
- Pas tant que ça en vrai
Et je retourne à ma soupe.
Après le repas, je retourne dans la maison que l'on m’a prêtée pour la
nuit et étudie la carte. Pour l'instant, j'ai roulé au petit bonheur la chance et me suis retrouvée dans ce village par hasard. Je cherche où je pourrai aller. Vers le sud ? Pourquoi pas. Après tout quand l'hiver sera là, il vaudra mieux être dans le sud qu'au nord, la météo sera plus clémente. Et vu la vitesse à laquelle j'avance, même avec ma moto, il vaudrait mieux que je m'y prenne à l'avance. Je suis en pleine réflexion quand je sens la fatigue me gagner. Je laisse la carte sur la table, ferme tous les volets et me couche sur le canapé en gardant mes couteaux sous le coussin qui me sert d'oreiller.
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