À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)

Ne jamais vendre la peau de l’ours

 

À part des jus hypervitaminés, les sept jours suivants, Léopoldine n’avale rien. Une boule dans la gorge l’empêche d’ingurgiter du solide. Ses nuits ne sont qu’insomnie, son visage commence à accuser le coup. Son joli teint d’après bébé a disparu et a laissé la place à des yeux rouges et cernés. Avec Nathan, le contact est rompu. Après plusieurs tentatives de sa part, il attend patiemment qu’elle reprenne son souffle pour passer à l’étape suivante : accéder aux demandes d’Adam. Sa belle n’a pas perdu son souffle. Sans l’en avertir, avec l’aide de son avocat, elle a préparé sa riposte. Et cet après-midi, une entrevue est programmée.

À 14 heures, elle abandonne sa Puce aux bras d’Anna. Ne souhaitant pas la mettre en porte-à-faux, elle lui indique juste qu’elle va chez son avocat.

Pendant son trajet en voiture, elle regarde le ciel, appelle, demande de l’aide à ses parents et à Auguste. Elle ne pleure pas, ne pleure plus. Ses sacs de larmes sont vides. Ce matin, la double dose de vitamines qu’elle a ingurgitée l’a boostée pour la journée.

Dans la grande salle de réunion, ils sont tous installés autour d’une table ovale. Léopoldine s’installe la dernière, entre ses deux avocats en costume gris. Dans leur dos, sur une petite table, une secrétaire note et enregistre chaque parole de l’entretien. Adam et son avocat sont en face d’eux. Le cheveu gras et la face luisante, elle a un haut-le-cœur en croisant son regard. Son costume bleu marine parfaitement coupé ne trompe personne. Léopoldine rêve de sauter par-dessus la table et de lui trancher la gorge. Le petit rictus qu’il affiche lui provoque des envies de meurtre, mais Léopoldine ne laisse rien paraître. Son visage est impassible, elle n’est qu’un bloc de marbre. Casper, son avocat prend la parole en s’adressant uniquement à son confrère.

— Maître, nous avons souhaité cet entretien pour vous signifier les choses suivantes. Mes clients, Madame Léopoldine Forêt de Réan et son compagnon, Monsieur Nathan Salinger, ont déposé une plainte pour chantage, faux et usage de faux, en vue d’une extorsion. Une deuxième plainte a été déposée pour avoir frappé Oscar Salinger.

Après quelques secondes, Adam tourne lentement la tête en direction de son avocat. Tous deux ne s’attendaient pas à cette plaidoirie. L’avocat réagit vivement.

— De quel faux parlez-vous ?

— Le test de filiation en paternité est un faux. Oscar est bien le fils de Nathan Salinger.

— Maître, nous n’allons pas nous contenter de vos paroles. Vous devez nous présenter des preuves, lui répond son confrère avec un geste d’évidence.

— Nous en avons. Il glisse le document sur la table face à eux. C’est un test de filiation entre Jasmé et Oscar Salinger. Ils sont frère et sœur. Par conséquent, nous ne voyons pas, par quelle bizarrerie, Oscar ne serait pas le fils de Monsieur Salinger.

— C’est impossible ! réplique Adam en faisant claquer sa paume sur la table. C’est votre document qui est un faux !

Casper le mitraille, mais le laisse terminer sa phrase, puis ses yeux passent à son confrère.

— Maître, rappelez à votre client qu’il a signé un document lui interdisant de prendre la parole.

— Adam, laissez-moi parler, s’empresse de dire l’avocat en posant sa main sur son bras.

Le rictus a changé de place autour de la table. C’est Léopoldine qui l’affiche en le foudroyant du regard. Ce document est de son initiative. Elle voulait pouvoir le voir se déconfire, sans qu’il puisse répliquer à quoi que ce soit. Dans le cas contraire, il s’est engagé à payer les frais des avocats présents autour de la table. Ce qui ne représente pas une fortune, mais pour quelqu’un de fauché, ce n’est pas une paille. Cette somme viendra s’ajouter à toutes ses dettes. Sans compter les frais qu’il devra engager pour se défendre lors des plaintes déposées contre lui dans cette affaire.

Après avoir lu le test, l’avocat d’Adam essaie de les sauver du naufrage.

— Pourquoi Nathan Salinger n’a-t-il pas fait le test ?

— Il était en déplacement. Dans un souci de rapidité, nous avons préféré tester les deux enfants, ce qui au final, ne change rien ! ment Casper, avec assurance.

— Vos clients ont-ils conscience du tapage médiatique ? Ces plaintes vont provoquer un raz de marée. Même s’ils prouvent leur dire, le doute persistera. Ils devront subir cette presse, Oscar le premier. Un accord à l’amiable pourrait mettre un terme à ce différend.

Les deux avocats de Léopoldine affichent un sourire moqueur.

— Votre position ne vous permet pas d’émettre la moindre demande. L’expression « accord à l’amiable » n’est pas de mise. Mes clients ne craignent nullement ce genre de tapage. Pour eux, seule la vérité compte. Oscar est le fils de Nathan Salinger. Permettez-moi de vous rappeler un détail : votre client a signé une clause de confidentialité. Il ne lui est plus possible de divulguer une parole sur cette affaire, et ce rendez-vous, contrairement à mes clients qui n’ont rien signé. Nous avons constitué un dossier conséquent sur lui. Des copies des plaintes seront envoyées à son employeur dans les jours qui viennent. Ainsi qu’un dossier complet, de toutes les malversations financières pour lesquelles il est poursuivi par la société où il était employé, il y a quatre ans. Avez-vous un canot de sauvetage ? Le raz de marée n’est pas pour mes clients, mais pour le vôtre. Monsieur est un escroc, doublé d’un maître chanteur. Sa place est en prison !

Touché… Coulé !

Les yeux noirs de rage, Adam attend une réaction de son avocat, mais rien ne vient. Il se contente de relire ses notes, sans piper.

— Vous avez voulu vendre un peu vite la peau de l’ours avant de l’avoir tué, sourit l’avocat de Léopoldine.

Adam affiche un teint grisâtre, virant au vert, et son front perle de sueur. Léopoldine le sent sur le point d’exploser. Il tente, tant bien que mal de contenir le volcan qui sommeille en lui, ne cesse de déglutir, comme si la lave lui brûlait les amygdales. Contrairement à Adam, Léopoldine peut s’exprimer. Son avocat ne savait pas à qui il avait affaire. Elle va lui administrer le coup de grâce.

— Au lendemain du décès d’Éloïse, au lieu de pleurer votre jeune épouse, vous avez préféré me contacter, dans le but de mettre en place votre stratégie dégueulasse. Spolier un enfant de six ans qui venait de perdre sa mère tragiquement, par votre faute. Comment parvenez-vous à vous regarder dans un miroir ? Vous ne m’inspirez que dégoût et haine. Je vous vomis par tous les pores de ma peau. Être en face de vous aujourd’hui n’est pas une épreuve, c’est une grande satisfaction. Vous voir à terre déconfit, pataugeant dans votre stupidité et votre médiocrité, j’en rêve depuis des semaines. Vous auriez dû écouter mon conseil en disparaissant de nos vies. Aujourd’hui, c’est juste un aperçu. Les moyens financiers, je les ai. Si je dois prendre une dizaine d’avocats et vous poursuivre dans des pays étrangers, je le ferai. Vous n’êtes qu’un petit requin sans mâchoire, j’ai l’habitude des grands blancs. Chaque attaque de votre part sera contre-attaquée avec force. Faire de votre vie un enfer sera facile et jubilatoire.

Un signal téléphonique lui fait tourner la tête.

— C’est fait ?

— C’est réglé ! lui confirme Casper, sans cacher sa satisfaction.

Le sourire conquérant et la voix cassante, ses yeux le transpercent.

— Alors que nos avocats conversaient, un huissier accompagné d’un serrurier et de déménageurs vient de vider l’appartement d’Éloïse. Et oui, vous l’occupiez à Amsterdam, sans être à votre nom… grave erreur ! Aux yeux de la loi, vous n’êtes personne. Le propriétaire ne vous connaît même pas. Des malles contenant les affaires personnelles d’Éloïse et d’Oscar vont être rapatriées chez nous, pour tout le reste, une association vient de tout emporter. De votre vie d’avant, il ne vous reste rien, à part vos yeux pour pleurer. Peut-être les larmes que vous n’avez pas versées à sa mort…

Sa tête pivote d’un mouvement sec en direction de son avocat, et lui hurle :

— Elle n’a pas le droit de faire ça ?

Casper choisit ce moment pour lui faire glisser un document sur la table. Les deux hommes se précipitent pour le lire.

— J’en ai peur, confirme-t-il en souriant de toutes ses dents. Oscar est l’héritier direct d’Éloïse et elle avait désigné Madame Forêt de Réan comme tutrice en cas de décès. De plus, la paternité de Nathan Salinger étant avérée, ils ont tous les droits.

Pas au courant de ce document, ses poings, ses mâchoires se serrent et ses yeux sont rouges de fureur. Il s’essuie le visage du dos de la main.

En souriant à nouveau, Léopoldine fait un rapide tour de la table. Ses yeux s’arrêtent sur le cancrelat.

— Ce fut un plaisir, mais il est temps de nous quitter. Elle se lève, sans le lâcher des yeux. Léopoldine lui renvoie une telle haine, il baisse les siens. J’oubliais une dernière chose. Harceler la compagnie auprès de laquelle Éloïse a souscrit une assurance vie l’année dernière est inutile. Ils nous ont contactés. Vous n’en êtes pas le bénéficiaire, c’est son fils ! Éloïse a emporté avec elle bien des mystères, mais nous savons une chose… Elle ne souhaitait rien vous laisser !

Victoire par K.O.

Léopoldine rejoint d’un pas rapide le bureau de son avocat. Casper lui remet la clé USB contenant l’enregistrement du rendez-vous. Quoi qu’elle ait pu en dire, elle a l’impression d’être passée dans une machine à laver à l’essorage, et à pleine vitesse. Un goût de bile dans la bouche, chacun de ses pas lui provoque un étourdissement. Une autre épreuve l’attend et pas la moindre : mettre Nathan au courant.

Comme si elle avait pris plusieurs Lexomil d’un coup, elle traverse Paris dans une brume intense. Elle roule plusieurs kilomètres, fenêtre ouverte. Sa température corporelle passe d’un feu ardent – elle a la sensation de se consumer de l’intérieur –, au froid polaire, les minutes d’après, elle claque des dents. Se pensant fiévreuse, elle se touche plusieurs fois le visage.

Devant chez eux, elle gare sa Mini derrière la voiture de Nathan. Il est déjà là, vient sans doute de récupérer Oscar à l’école. Elle reste appuyée contre la portière en respirant profondément. Sa nausée passe, elle rentre.

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