À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)

Le post-partum

 

Au pied du coffre, Nathan charge les nombreux bagages avec l’aide de Pierre. Léopoldine et Maude installent les deux petites poupées, Mia et Oscar prennent place, ne manque que Joséphine. Elle approche en traînant les pieds, fait peine à voir. Ses cheveux roux magnifiques ne sont pas coiffés, elle porte un pull informe et un jean trop grand pour elle. Planquée derrière ses lunettes de soleil, elle ne peut cacher ses yeux gonflés par tant de larmes. Elle affiche une grimace en voyant Nathan ouvrir la portière du conducteur.

— C’est toi qui vas conduire ?

— Ça te pose un problème ? s’interrompt-il en ajustant ses binocles.

— Eh ben… Priez pour nous ! lance-t-elle à ses parents, en bouclant sa ceinture.

Nathan chuchote à sa femme en souriant.

— Elle va beaucoup mieux. On peut la laisser là et n’emmener que Rose ?

— Je t’ai entendu, l’informe la jolie rousse de l’intérieur de la voiture. Si tu crois que je saute de joie de m’exiler à Paname avec toi, tu te mets le doigt dans l’œil bien profond !

Le regard brillant, Maude et Pierre ont le cœur gros. Léopoldine les prend dans ses bras, les rassure encore et encore.

— Profitez de votre croisière, tout va bien se passer. Anna arrive demain et Simon est déjà installé dans mon appartement. Nous allons les chouchouter. Tous les jours, je vous enverrai un message. Partez tranquille !

Ils ont à peine parcouru les deux cents premiers kilomètres, Joséphine hurle après Oscar.

— Tu vas arrêter ton jeu qui me casse les oreilles ! Et ce connard de chat va se la fermer ! Putain, vous êtes sourds ou quoi ?

Oscar jouait gentiment sur la tablette, mais il est vrai, elle émettait de petits bips. Sorbonne avait repris son habituelle sérénade : pas de quoi déclencher un caca nerveux. Léopoldine se raidit sur son siège, demande à Nathan de se diriger vers la prochaine sortie. Oscar n’osant plus bouger un cil, Mia le rassure en lui caressant la joue. Une fois la voiture garée, Léopoldine ouvre la porte coulissante du côté de Joséphine.

— Ne t’avise plus jamais de t’adresser de cette manière à Oscar ! M’as-tu compris Joséphine ? Je ne te le répéterais pas ! Si tu ne veux plus entendre Sorbonne, écoute de la musique sur ton téléphone.

Sans lui répondre, elle tourne la tête de l’autre côté.

— Mia, prends ma place ! Je vais rester à l’arrière et lire un peu avec Oscar.

Une fois les changements effectués, le voyage se termine dans le calme. Adorables, les deux poupées ne réclament aucun arrêt, commencent juste à s’agiter en arrivant devant chez eux. Nathan prévient Simon, il vient aussitôt les aider à vider la voiture. Les filles s’affairent auprès des petites : Mia se charge de sa sœur, Léopoldine de Rose. En se traînant, Joséphine met un temps infini à monter l’escalier. À la vitesse de la lumière, Léopoldine prépare deux biberons et sans lui demander son avis, lui colle Rose dans les bras. Elles nourrissent leurs filles pendant que le reste de la troupe retrouve ses marques dans l’appartement. Tout le monde s’active, Nathan installe les berceaux dans leur chambre, vide rapidement les valises. Simon dépose et installe les affaires de Joséphine et de Rose chez Léo.

Telle une poupée de chiffon, la jolie rousse est bloquée depuis une heure sur le canapé. Simon l’observe en plissant les yeux, s’assied à côté d’elle. Sans lui parler, il lui tient la main en signe de réconfort. Puis les hommes se mettent en cuisine, Léo enchaîne avec la douche d’Oscar. Lorsqu’elle redescend de l’étage, Joséphine n’a pas bougé d’un poil. Ses lunettes de soleil rivées sur le nez, elle semble dormir.

— José, viens m’aider à poser le couvert, lui demande-t-elle gentiment.

Elle relève la tête, s’exécute en peinant à se lever.

Pendant le repas, Rose se manifeste dans l’indifférence de sa maman.

— José, c’est ta fille qui pleure, lui fait remarquer son amie avec douceur. Va la chercher…

Sans un mot, elle continue d’avaler son riz en déglutissant avec difficulté. Léopoldine récupère la petite, revient en la cajolant.

— Prends là un peu… Elle a besoin d’être dans les bras de sa maman.

Joséphine quitte sa chaise lentement, part s’installer sur le canapé sans son bébé. En levant les yeux au plafond, Simon émet un long soupir.

— Tu peux te renseigner auprès d’un confrère, elle a totalement perdu le contact avec sa fille, s’attriste Léo.

— Anna arrive demain midi. Elle connaît bien cette dépression et pourra peut-être nous aiguiller.

Une boule dans la gorge, Léopoldine serre la petite Rose contre elle en l’embrassant. Elle a besoin de sa maman et Joséphine la rejette.

— Nous allons garder Rose vers nous. Jasmé fait ses nuits, si Rose réclame, ce n’est pas un problème.

L’état de Joséphine les déconcerte. La jolie tornade s’est transformée en une poupée désarticulée, sans vie, sans émotion. Absente des conversations, elle est là, sans être là. Ses uniques paroles de la soirée sont pour les prévenir qu’elle monte se coucher. Ne voulant pas la laisser seule, Simon lui emboîte le pas, abandonnant les petites aux bons soins de Léopoldine et Nathan. Les jeunes parents aiment particulièrement les derniers biberons avant la nuit. Ils ne boudent pas leur plaisir en les gardant longtemps contre eux. Rose possède une très jolie teinte de cheveux : un roux presque vénitien, plus clair que sa maman et son frère. En les faisant glisser entre ses doigts, Léo s’émeut :

— C’est fou cette dépression. Ça fait peur, elle ne la regarde même pas. En quelques jours, elle a basculé dans un monde obscur. Joséphine se faisait une telle joie d’attendre une fille, en rêvait depuis toujours…

— Comment va Ludwig ?

— Soulagé qu’on les prenne avec nous pendant l’absence de Maude et Pierre.

Nathan se mordille la lèvre.

— Léo… Leur couple va bien ?

— Ils viennent d’être parents pour la deuxième fois, ce n’est peut-être pas évident en ce moment.

— Le jour de notre mariage, José m’a embrassé en me disant : « Profite, l’amour ne dure pas ! C’est tout juste si Ludwig sait que j’existe ». Avec le recul, ce n’était pas une pique habituelle. Sa remarque était dépourvue d’ironie, de moquerie, son regard était triste.

— Ils s’étaient peut-être disputés ?

— Tu devrais questionner Ludwig.

— J’ai toujours mis une distance entre moi et leur couple.

— Tu veux que je l’appelle ?

— Oui.

Jasmé est allongée sur le ventre de son papa, Rose sur celui de Léo. Tellement bien tous les quatre, ils sombrent lentement dans les bras de Morphée. Nathan couche les petites dans leurs berceaux, s’endort dans le cou de sa femme.

Deux heures du matin, la sonnerie de Simon les réveille en sursaut. Dès qu’elle décroche, les cris de Joséphine résonnent dans le téléphone.

— Prends tes clés et monte ! Elle pique une crise depuis une demi-heure, je n’en viens pas à bout !

Léopoldine attrape un pull qu’elle enfile sur son pyjama, saute dans ses chaussures, grimpe l’escalier en courant. Encore sur le palier, elle tremble en faisant tourner le barillet dans la serrure.

La scène est effroyable. Face à face, tous les deux en pyjamas, Joséphine lui hurle d’ouvrir cette putain de porte, qu’elle ne veut pas rester à Paris. Son état hystérique l’empêche d’entendre son amie se précipiter derrière elle.

— José, qu’est-ce qui t’arrive ?

En une fraction de seconde, Joséphine fait volte-face. Les yeux exorbités, elle se jette sur son amie en hurlant. Léopoldine se retrouve plaquée au sol, sans que Simon ait le temps de faire le moindre geste. À l’étage inférieur, Mia est réveillée par le vacarme, perçoit même des cris. Sans chercher à comprendre, elle saute de son matelas, file rejoindre son papa dans sa chambre.

— Reste avec les petites, couche-toi dans notre lit !

En passant la porte, Nathan est effaré par l’agressivité de ses paroles. Allongés sur elle pour lui bloquer les bras, Simon et Léopoldine essaient de la maîtriser. Joséphine se débat comme une lionne en les insultant.

— Nathan ! Compose le 15 et donne-moi le téléphone ! lui ordonne Simon.

Après vingt minutes interminables, ses collègues investissent l’appartement. Trois personnes sont nécessaires pour lui injecter un calmant. Au bout de cinq minutes, elle devient toute molle et son regard se vide. Ils ont l’impression de s’être battus avec un dragon à trois têtes. Prostrée, les yeux fermés, Léopoldine fait des exercices de respiration pour ne pas craquer.

— Léo, comment te sens-tu ? s’inquiète Simon en posant sa main sur son bras. Tu as mal à la tête ou ailleurs ?

— Non, ça va…

— Pourquoi elle devrait avoir mal à la tête ? s’étonne Nathan en s’approchant d’eux.

— José s’est jetée sur elle, et elle est tombée à la renverse, je n’ai rien pu faire. Ils vont l’emmener. La garder avec nous serait une erreur, elle est dangereuse pour elle et pour nous.

Nathan serre sa femme dans ses bras en soupirant longuement.

— Je ne sais même pas si elle m’a reconnue.

En trois minutes, Simon a sauté dans ses vêtements pour escorter Joséphine.

— Allez dormir… je vous retrouve demain matin au petit-déjeuner.

— Merci Simon. Veux-tu que je t’accompagne ? lui propose Léo.

— C’est inutile. Nous verrons tout à l’heure si nous devons faire venir Ludwig.

Complètement shootée et sanglée sur un brancard, Joséphine part avec l’équipe d’urgentistes et Simon. Sa sœur de cœur la regarde monter dans l’ambulance de la fenêtre, impuissante, face au trouble qu’elle traverse. Hagards, ils ferment l’appartement, descendent chez eux. Léopoldine est habituée à ce genre de crise, mais n’en est pas moins retournée. Ses jambes et ses mains tremblent encore.

Devant la fenêtre du salon donnant sur la rue, la petite Rose dans les bras, Mia ne cache pas son inquiétude en regardant l’ambulance au pied de la maison. Sans rentrer dans une multitude de détails, Nathan la renvoie se coucher. Rose n’est pas perturbée par l’agitation nocturne, elle boit son biberon d’une traite, s’endort contre Nathan, mais Léopoldine semble vidée de sa substance.

— Léo, qu’est-ce qui la mise dans cette furie ?

— Son cerveau a sans doute décompressé.

— Qu’est-ce qui provoque cette dépression ?

— On ne sait pas vraiment… le bouleversement hormonal, une fatigue intense. Si en plus son couple bat de l’aile, il n’en faut pas plus.

— Que vont-ils faire d’elle ?

— Dans un premier temps, elle va dormir. Ensuite, ils tenteront d’identifier le problème, l’accompagner d’une aide médicamenteuse. En espérant que tout rentre dans l’ordre rapidement.

Tout ce remue-ménage n’a pas troublé le sommeil de Jasmé : le petit poupon roupille comme un loir.

— Viens vite te coucher Léo ! Je me lèverai pour les prochains biberons. La peur de vivre ça avec toi me tétanise.

S’endormir après l’épisode n’est pas si simple. Léopoldine fait des cauchemars, se réveille en sursaut à six heures. Elle retrouve Nathan dans le salon, donnant le biberon à leur fille.

— J’ai rêvé que José jetait Rose par la fenêtre, lui raconte-t-elle en se collant à eux.

— Eh ben… Va te coucher, s’il te plaît ! Je m’occupe de Jasmé…

Avec des têtes pas vraiment fraîches, Nathan et Léopoldine attendent la venue de Simon. Il arrive les bras chargés de pain et de viennoiseries toutes chaudes. Le jeune papa lui sert immédiatement un café et reprend sa place auprès de sa femme. Religieusement, ils patientent dans l’attente de son compte rendu. Il tire un tabouret, s’installe.

— Elle dort, inutile d’y aller aujourd’hui. Dès son réveil, ils vont mettre en place un traitement. Léo, il faut prévenir Ludwig. Veux-tu que je le fasse ?

— Oui, et Maudy aussi. Tu étais à l’hôpital avec elle, tu pourras répondre à leurs questions mieux que moi. Elle marque un bref temps de silence en jetant un œil à son mari. Avec Nathan, on se demande si leur couple ne rencontre pas des tensions. Tu as remarqué quelque chose ?

Simon la regarde par-dessus ses petites lunettes rondes, elle comprend immédiatement qu’il va répondre par l’affirmative.

— Plusieurs fois, Joséphine a lâché des sous-entendus dans ce sens. Je vais tendre la perche à Ludwig.

Ses épaules s’affaissent. Léopoldine baisse les yeux sur son thé en faisant lentement glisser ses doigts autour de la tasse.

Comment j’ai pu passer à côté de ça ?

— Léo, s’il te plaît, mange ! insiste Nathan. Moi aussi je commence à angoisser.

Pour lui faire plaisir, elle mord dans une brioche. Léopoldine a la sensation d’avaler du papier de verre tant sa déglutition est difficile.

Sans reculer pour mieux sauter, Simon appelle Ludwig, lui explique en détail les événements de la nuit. Sa voix est cassée, un murmure. Il se racle plusieurs fois la gorge, renifle, ils comprennent tous qu’il pleure.

— On voulait juste te prévenir. Ne viens pas pour le moment, elle dort.

Simon est un homme délicat, il sait mettre les formes.

— Nous avons besoin d’identifier ce qui lui provoque cette dépression. Je ne souhaite pas te paraître intrusif ou indiscret, mais si votre couple traverse une période difficile, cela peut nous aider dans notre approche pour la soigner.

Sans même réfléchir, telle une libération, Ludwig répond d’une traite.

— Les trois derniers mois, j’ai vécu un enfer. Au cabinet, j’étais débordé et je devais gérer Théodore et le caractère compliqué de Joséphine. Maude et Pierre sont dépassés et elle ne les écoute pas. J’ai même envisagé de partir seul chez mes parents.

En raccrochant, Simon fixe longuement son portable, n’ose lever les yeux en direction de ses amis. Ils viennent de passer quinze jours en Bretagne, et personne n’a vu leur couple sombrer. Le visage en berne, Léopoldine se cherche, leur cherche des excuses.

— Joséphine a une personnalité forte, exubérante, lui, c’est tout juste si on le remarque. J’ignore tout de leur vie intime. Joséphine ne m’en parle pas, sans doute par ma faute. Notre relation prenait déjà beaucoup de place, je ne voulais rien savoir. Avec Ludwig, nous n’avons jamais su créer une proximité affective. Je l’aime beaucoup, c’est un homme extra, un merveilleux papa, mais s’il a des problèmes, il ne m’en dira rien.

Sans se sentir responsables, ils culpabilisent. Polarisés sur leur bonheur de parents et de jeunes mariés, ils n’ont rien vu, rien compris. Habituellement si perspicace, Léopoldine a l’impression que l’on vient de lui lever un voile noir de devant les yeux. Après la naissance désirée de Rose, elle les pensait heureux.

Maude et Pierre ne sont pas encore partis. Après une longue négociation, ils acceptent de ne rien changer à leur voyage. Le manque de sommeil, les discussions animées et pas franchement folichonnes : Léopoldine se frotte les yeux en soufflant. Pour la réconforter, Nathan se colle à son dos, mais elle le repousse en accompagnant son geste d’un cri de douleur.

— Je t’ai fait mal ?

— Ce n’est rien…

Simon s’éjecte de sa chaise, soulève le col de son pyjama et ne peut que constater l’énorme hématome sur son épaule. Nathan blêmit en voyant la tache bleue.

— Tu aurais dû mettre de la glace… Pas étonnant que tu aies mal, confirme gentiment Simon.

— Je n’y ai même pas pensé…

Des petits miaulements faciles à identifier proviennent de leur chambre. Léopoldine confie Jasmé à son papa, Rose à Simon. En souriant, elle les regarde leur donner le biberon, puis fond en larmes.

— Par pitié, ne pleure pas, la supplie Nathan. On s’occupe de Rose, on la chouchoute.

— Je n’ai pas assez dormi, renifle-t-elle en s’essuyant les yeux du revers de sa manche. Je vais faire une sieste cet après-midi. Les images de la nuit dernière me hantent. Si Simon n’avait pas retiré les clés de la porte, elle serait partie dans Paris, en pleine nuit…

— Et par chance, Rose dormait avec vous ! Je ne sais pas comment j’aurai fait pour la maîtriser avec le bébé dans les bras. Elle avait une force herculéenne…

L’antidépresseur de Léopoldine : c’est Oscar. Il parle beaucoup, réclame en permanence son attention, permettant à son cerveau de se concentrer sur des choses plus légères, qui lui plaisent et lui font du bien. Il est le seul à ne s’être rendu compte de rien. La petite mine de Mia, c’est autre chose. Recouvrer le sommeil n’a pas été simple. Son papa lui conseille de s’installer chez sa maman. Devant la projection incertaine des prochains jours, l’environnement lui semble plus confortable pour travailler dans le calme.

Quand Anna débarque radieuse peu après le déjeuner, elle pense un instant qu’un proche est mort. Simon, heureux de la retrouver, la briefe en quelques mots. Lors de sa vie professionnelle de sage-femme, elle a souvent côtoyé des jeunes mamans emportées par ce mal après la naissance de leurs bébés. Mais elle fait preuve de confiance. Dans la plupart des cas, tout rentre dans l’ordre en quelques semaines.

Oscar a repris le chemin de l’école depuis trois jours. Chaque soir, Léo se consacre à lui. Les deux petites occupent beaucoup d’espace, elle ne veut pas qu’il se sente délaissé. La présence d’Anna rend la chose plus simple.

Toujours hospitalisée, Joséphine va mieux, mais les médecins n’envisagent pas une sortie prochaine, son état s’améliore trop lentement. À tour de rôle, Léopoldine et Anna lui rendent visite les après-midis, en repartent la boule au ventre. José se ferme à toute discussion sur sa fille et son couple. Ne voulant pas la braquer, elles n’insistent pas. Un psychiatre la voit tous les jours, mais elle refuse de lui parler.

Avec la venue de Ludwig et Théodore, le week-end s’annonce chargé. Léopoldine propose à Anna et Simon de prendre la soirée pour eux, en tête à tête. Dans ce climat pesant, ce n’est pas le moment de flancher.

Les Minis chacune dans un kangourou, sous un faible soleil de novembre, Nathan et Léopoldine partent à pied récupérer Oscar. Devant l’école, ils font sensation. Comme des abeilles attirées par l’odeur d’un pot de miel, des parents viennent les admirer, s’ensuit une série d’exclamations, tous demandent qui est cette deuxième poupée. Sans rentrer dans les détails, ils se contentent de dire qu’elle est leur nièce.

Pour le goûter, une halte dans leur salon de thé s’impose. À peine Nathan est installé sur la banquette en velours noir, Rose manifeste son mécontentement. L’arrêt brutal du balancement de la marche ne satisfait pas la demoiselle.

— Parle-lui…

Nathan s’exécute, mais rien n’y fait.

— Jolie petite Rose, tu n’as pas faim, je t’ai donné à boire. Nous allons repartir bientôt.

La petite se calme, essaie d’ouvrir les yeux.

— Léo, elle reconnaît ta voix ?

— Bien sûr, on papote à chaque biberon depuis des jours. C’est génial, mais je n’arrive pas à m’en réjouir. José est entre de bonnes mains, mais j’ai peur pour Rose.

— Maude et Pierre vont la surveiller. Tu as encore mal à ton épaule ?

— Non, mais c’est encore moche…

Oscar a terminé son chocolat chaud et son muffin, il essaie de capter l’attention de ses parents.

— La maman de Bérénice croyait qu’elles étaient jumelles… Elles se ressemblent même pas ! ajoute le petit coquin avec un geste d’évidence.

— Ce n’est pas forcément le cas. Tout dépend si elles ou ils sont monozygotes, ou dizygotes.

Léopoldine adore lui expliquer les choses et Oscar aime l’écouter. Il sort de son cartable une feuille. À l’aide de dessins et d’un vocabulaire à sa portée, elle se lance dans un cours sommaire. Il en comprend les grandes lignes.

— T’aimerais avoir des jumelles ? lui demande-t-il en plissant ses petits yeux rieurs.

— Pas vraiment…

— Papa, il aimerait bien…

Sans intention de poursuivre cette conversation devant Oscar, Léopoldine se contente de marquer son exaspération en adoptant un pincement de lèvres.

Après une halte à la librairie pour satisfaire les grands lecteurs, ils prennent le chemin de l’appartement. À deux pas de chez eux, Nathan signe quelques autographes en expliquant qu’il ne peut pas s’arrêter. Les selfies s’enchaînent, longtemps, beaucoup trop longtemps au goût de Léopoldine. Le culot des fans l’horripile.

— Même si je devais vivre deux siècles, je ne m’y habituerai jamais. Là, tu n’es pas la star, tu as un bébé dans les bras ! Elle s’agace en marchant plus rapidement. Heureusement, les réseaux sociaux me filent des boutons !

Sans répondre, Nathan grimace.

— J’y suis ? Jasmé et Oscar aussi ?

— Jasmé, non. Mais j’ai vu une photo de nous deux avec Oscar, de dos…

— Je suis trop fatiguée pour m’énerver. Nous allons dîner tôt, et je vais me coucher illico presto. Oscar, tu sais qui vient demain ?

— Mon cousin Théo !

Il s’agrippe à elle, un sourire béat, trop heureux de cette perspective.

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