À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
Hyacinth, Yéyette et Gaston
Dans la future chambre de Jasmé, c’est l’effervescence. Comme deux petites fourmis travailleuses, Nathan et Simon s’attaquent à l’installation des différents meubles. Assis par terre, l’urgentiste termine le montage du petit lit à barreaux, Nathan s’attelle à la table à langer. Tout se passe comme sur des roulettes dans une ambiance détendue, jusqu’à l’arrivée de la tornade rousse. Elle veut absolument les aider.
— José… Va faire une sieste ou lis un livre ! Mieux, dans la chambre d’Oscar, il y a un tas de livres de coloriages… sers-toi, il ne t’en voudra pas !
— Désopilant… j’aimerais me bidonner, mais j’ai les lèvres gercées !
Elle plisse le nez en se massant le ventre.
— Une expédition shopping te tenterait davantage ? Il y a des boutiques extras dans le quartier !
Nathan envisage de sacrifier sa carte bancaire pour se débarrasser d’elle.
— Tu m’as bien regardée ? lui jette-t-elle des yeux menaçants. Je ressemble à « Hyacinth », l’hippopotame de Fantasia. Vois-tu ces choses à mes pieds ?
Il pose une œillade rapide sans s’arrêter dans le montage du meuble.
— Ouais… C’est bien moche !
— Je suis d’accord. Elles sont tellement moches, j’évite autant que possible de les regarder. Je me fais pitié. Je suis la copie de feue mon arrière-grand-mère, mémé Yéyette. La pauvre ne pouvait plus se chausser, elle avait les mêmes.
— Pff… Après tes moult souvenirs d’ado, je me tape mémé Yéyette. Tu m’auras tout fait !
Hilare, Simon stoppe sa progression pour s’essuyer les yeux et ses lunettes.
— M’enfin… je t’expliqueeee ! écarte-t-elle les bras en prenant une voix aiguë. Et toi, arrête de te marrer ! Où, c’est drôle ? Tu parles d’un toubib à deux balles !
Sans se donner la peine de répondre, Simon se contente de rire encore plus fort.
— Si tu pouvais cesser tes « m’enfin ! ». J’ai l’impression d’être avec Gaston Lagaffe !
— C’est qui celui-là ?
— La bande dessinée… Gaston Lagaffe ! s’indigne Nathan en secouant ses cheveux gris.
— Bonjour la référence des années soixante ! Pour info, je suis née en 1988 ! Je l’avais dit à Léo… t’es une vieille croûte ! Qu’est-ce qu’elle fout avec un vieux ? Je me demande encore comment t’as pu l’attirer dans ton filet ! Elle qui était si difficile, elle est tombée bien bas ! Je me souviens d’un mec canon, O.R.L. Le pauvre a déployé des trésors pour qu’elle s’intéresse à lui…
— Si un jour elle entame une psychanalyse, son thérapeute va faire une dépression, rigole Simon. Le foutoir dans sa tête !
— C’est lui qui m’embrouille avec son Gaston ! Je continue mon histoire avec mémé Yéyette. Ce sont des Birkenstock. Et si je les porte, ce n’est pas parce que je me suis d’un coup trouvé une passion pour ces sabots allemands. Mes pieds ont doublé de volume, je souffre de rétention d’eau… comme ma mémé Yéyette. J’ai voulu m’acheter une paire de chaussures la semaine dernière et pour pouvoir les enfiler, il me fallait deux pointures au-dessus.
Nathan fait des moulinets avec sa tête, joint les mains en signe de prière.
— J’aimerais poursuivre cette conversation pleine d’intérêt sur ta mémé Yéyette, le volume de tes pieds et ta rétention d’eau, mais je sens que le reste va y passer. Dans cinq minutes, tu vas nous débiter une liste exhaustive de tous les maux liés à ta grossesse. Nous n’avons pas besoin de toi ! Tu nous es aussi inutile qu’un kangourou sur un trampoline.
— La métaphore pourrie… je suis sans voix ! Tellement nulle, je ne sais quoi te répondre.
— Si seulement elle avait le mérite de te couper le sifflet !
Elle adopte une moue boudeuse, pensant l’attendrir.
— Fais un effort ! Laisse-moi participer, je n’ai pas deux mains droites… Faut pas déconner !
— L’expression correcte est « deux mains gauches », soupire Simon.
— Ça m’aurait étonné qu’il ne ramène pas sa fraise ! Je suis gauchère, Monsieur !
Debout au centre de la chambre, elle attrape un sachet de vis, tire tellement fort sur l’emballage, tout son contenu vole à travers la pièce. Simon vient d’en recevoir une en plein front, ses éclats de rire fusent. Nathan ferme les yeux en refrénant une folle envie de lui coller le sac plastique sur la tête pour qu’elle s’étouffe.
— Tu le fais exprès ? Sors ! s’énerve-t-il en cherchant les vis au sol.
Elle enfonce ses mains dans les poches de sa salopette en jean, souffle bruyamment espérant l’attendrir avec sa mine déconfite.
— Je vais aller voir Léo. Donne-moi les clés de sa Mini !
— Oula non ! Prends un taxi ! Je vais te le commander tout de suite.
Trop heureux de s’en débarrasser, il attrape son portable.
— Vu comme tu conduis à Quiberon, passer de la maternité à la morgue, pas aujourd’hui !
En traînant ses Birkenstock, elle rejoint Léopoldine. Sitôt assise, elle se lance dans une interminable complainte, une très longue liste des mauvais comportements de Nathan. Déjà au courant de l’épisode des vis et de mémé Yéyette, Léopoldine se contente de rire.
— Quand la calvitie le guettera, et qu’il aura de la bedaine, je ne vais pas le louper ! rumine-t-elle. Il m’énerve… À 52 balais, il a un corps de jeune homme. Léo, comment il fait ? Il prend des trucs, se tartine tous les soirs de crème antirides ?
— Son capital génétique n’y est pas étranger. Il est sportif et son alimentation est particulière, comme la mienne.
— Simon aussi, je vais me le farcir ! Bienveillant ? Il l’est avec les autres, pas avec moi ! Il passe son temps à me regarder, prêt à me sauter dessus comme si j’étais une terroriste sur le point de déclencher ma ceinture d’explosifs. Léo, personne ne me laisse rien faire !
— Repose-toi ! Dans un peu plus d’un mois, tu devras gérer deux enfants… Profite !
— Vous sortez quand ? J’en peux plus de ton mec !
— Demain… Oscar ne cesse de me réclamer, Anna et Simon vont me chouchouter. Beaucoup de mes collègues sont venus me voir, j’ai peur de me retrouver nez à nez avec une horde de paparazzis en quittant les lieux. Pour tromper l’ennemi, j’ai fait inscrire une fausse date de sortie sur mon dossier.
Les deux hommes ont tout installé en un temps record, rien ne manque. Finalement, les murs sont blancs et les décorations roses et bleu layette. Léopoldine y avait longuement pensé. Même les couches ont trouvé leur place dans le meuble à langer. Avec un plaisir non dissimulé, l’heureux papa a soigneusement rangé les petits vêtements, tout est parfait.
Après le départ de Joséphine, les membres du groupe défilent, les bras chargés de présents pour la poupée. Benoît, clavier du groupe et binôme de composition de Nathan, s’empresse de demander comment va Joséphine, en regrettant de l’avoir loupée de peu. Léopoldine s’amuse en leur racontant sa cohabitation avec les garçons.
— Nathan rêve de l’emmener à l’aéroport. Un battement de cils, il rapplique aussitôt. Elle s’ennuie à mourir chez les garçons, ils ne lui laissent rien faire non plus. Dominic vit dans l’angoisse qu’elle mette le feu à l’appartement. Depuis qu’elle squatte leur chambre d’amis, leur télé ne fonctionne plus, et elle a cassé la tablette de Léandre. Ils sont au bout du rouleau. Ils font le forcing pour la refiler à Nathan, mais il refuse catégoriquement. Le comble pour elle, personne ne veut lui prêter une voiture. Se déplacer en taxi, elle a l’impression de régresser, de ne plus être autonome.
— Pourquoi tu ne lui prêtes pas la tienne ? s’étonne Vlade, guitariste du groupe.
— Malheureux… tu ne l’as jamais vue au volant ! éclate de rire Benoît. Une fois, je l’ai accompagnée chez le poissonnier. J’ai conduit au retour, je n’avais plus un poil de sec. À un moment, je me souviens lui avoir demandé si elle débrayait pour passer les vitesses. J’avais l’impression qu’elle allait laisser le moteur sur place. Elle roule comme une dingue et klaxonne tout le monde. La laisser conduire à Paris relève du suicide.
— Juste après son accident, on la sentait un peu calmée, trop peu de temps à notre goût. Quand son fils est à bord, elle fait gaffe…
— Léo, tu te souviens quand elle a défoncé l’avant de la voiture de Simon ?
— Oh que oui ! Il venait d’arriver et l’imprudent s’était garé derrière elle. Joséphine s’est installée au volant et a pris une communication. Sans regarder dans son rétro, elle a fait une marche arrière canon, elle a même déplacé sa bagnole.
Benoît pleure de rire en se remémorant la tête de Simon.
— Joséphine lui disait : « Ce n’est rien. Un petit passage chez le carrossier et il n’y paraîtra plus… ». Tout l’avant était détruit, le pare-chocs en miettes. Il est reparti à Paris en train.
Les pommettes rougissantes, il baisse les yeux.
— Elle accouche bientôt ?
— Le mois prochain… Elle attend une petite fille, lui sourit Léo en s’amusant de son trouble.
Conforme aux autres membres de la bande, Benoît aime se moquer des frasques de Joséphine, mais chaque fois qu’il parle d’elle, Léopoldine note chez lui un changement de comportement. Comme s’il voulait cacher ses sentiments véritables. La belle rousse aux yeux émeraude lui a tapé dans l’œil, dès les premières minutes.
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