À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
Ludwig
Ludwig et Théodore sont Parisiens depuis quelques heures. Simon les a récupérés à l’aéroport, ils se sont directement rendus à l’hôpital. L’urgentiste a constaté qu’elle paraissait heureuse de revoir son fils, mais Rose reste absente de ses conversations. Quand ses visiteurs lui en parlent, Joséphine baisse la tête sans répondre.
Après le dîner et une fois les garçons couchés, le sujet vient immanquablement sur les problèmes qu’ils traversent. Ludwig s’ouvre à eux comme jamais.
— Je ne la supporte plus. Pendant son congé maternité, je partais au cabinet et je déposais Théo à l’école. Je rentrais pour déjeuner, elle traînait en pyjama, le bazar dans toutes les pièces. Elle commençait tout, ne terminait rien. Un matin, elle a entrepris de vider notre dressing. Tout était entassé sur notre lit, il m’a fallu une journée pour tout remettre en ordre. Une période pénible, je n’en voyais plus le bout…
— Pourquoi n’avez-vous pas engagé quelqu’un pour vous aider à la maison, pour te soulager ? lui demande Léo. Je connais une jeune femme très bien, elle peut même s’occuper de Rose si vous avez besoin de souffler. Il n’y a aucun mal à ça. Simon et Anna vivent avec nous depuis des mois.
— C’est vrai, ajoute Anna, et cela nous apporte beaucoup. Maude et Pierre ne prennent pas Théo de temps en temps ?
— Il va chez ses grands-parents tous les mercredis et en fin de journée. Sans eux, c’est moi que vous auriez envoyé en cure de sommeil. Ils s’adorent, mais cohabiter n’est plus envisageable, Maude et Joséphine n’ont rien en commun. Mes parents se demandent comme l’une a pu sortir du corps de l’autre ! Regardez Léandre et Dominic, ils sont encore traumatisés par le séjour qu’elle a passé chez eux. Il faut qu’elle retravaille rapidement. Elle ne sera jamais une mère de famille à la maison. Il s’arrête un instant, tourne la tête en direction de Léopoldine. Je viens d’obtenir une place en crèche pour Rose.
— José voulait s’arrêter un an.
— Je ne la laisserai pas faire. Notre couple va imploser, je ne tiendrai pas une année. Joséphine a besoin de vivre dans l’urgence, que ça bouge. Prendre le temps de regarder sa fille grandir, ce n’est pas pour elle.
— Pour la crèche, c’est une très bonne initiative, confirme Anna. Il y a des mamans qui veulent s’occuper de leurs enfants, mais qui n’y arrivent pas. Joséphine en fait partie…
Léopoldine hésite à lui poser une autre question, elle baisse les yeux sur son assiette un long moment.
— Tu as envisagé de la quitter ?
Sans chercher à éluder, sa réponse est directe, franche.
— Oui. J’ai atteint mon maximum, et Joséphine ne fournit aucun effort. Elle n’est pas la seule responsable, j’ai le tort de ne jamais lui avoir montré mes limites.
Cette conversation ne les réconforte pas, au contraire. Ludwig encaisse depuis des années, ils en ont conscience. Personne ne songe à le blâmer.
En voyant Ludwig s’apprêter à regagner l’étage supérieur pour la nuit, Léopoldine lui propose de prendre sa fille, en lui précisant qu’elle vient de la nourrir. Il accepte, mais tout dans sa gestuelle lui indique qu’il n’est pas plus emballé que ça. Il est planté au centre de la pièce en fixant le sol.
— Tu préfères qu’on la garde avec nous ?
Le ton de sa voix trahit son étonnement.
— Oui… elle est mieux avec toi…
Il leur souhaite bonne nuit, monte se coucher en abandonnant Léopoldine et Nathan estomaqués. Elle se laisse tomber sur le premier tabouret qu’elle trouve, tourne la tête en direction de son amie.
— Anna, qu’est-ce qui ne va pas chez eux ? Ils rendent leur fille responsable ?
— Ça y ressemble… La grossesse de José a fait basculer le fragile équilibre de leur couple. Veux-tu que je la prenne vers nous ?
— Non, je pensais lui faire plaisir. Manifestement, il s’en fout…
— Bonne nuit ma Puce. Pour réconforter tout le monde, je vais nous préparer un copieux petit-déjeuner.
Comme tous les soirs, ils installent les filles pour la nuit et se couchent. Nathan la sait furieuse contre Ludwig. Léo ne cesse de s’agiter, de râler, d’ajuster son oreiller.
— Mon cœur de maman saigne pour Rose. Comment peuvent-ils s’en désintéresser ? Une petite minette si fragile, elle doit se demander où sont passés ses parents. Toi aussi, ne dis pas le contraire, j’ai vu votre échange de regards avec Simon.
— Sa réaction m’a scié, mais avec Anna, vous vous occupez d’elle comme si elle était la vôtre. Rose va bien, grandit bien. C’est à Ludwig et José de faire bouger les lignes. S’ils n’en veulent plus, nous la garderons pour nous. Il entoure son visage de ses mains. Personne ne sait réellement ce qu’il se passe au sein d’un couple. Ils paraissaient heureux et ce n’était qu’une apparence… peut-être depuis très longtemps.
— Je ne les juge pas. J’essaie de comprendre pour mieux les aider.
Dès 7 heures, la fée cuisinière s’agite devant les fourneaux. Ça sent le café, les pancakes, la brioche et le chocolat. Attirés par l’odeur, petits et grands ne traînent pas. Oscar et Théodore mangent avec appétit. Sitôt les estomacs remplis, ils filent jouer tous les deux. En adorable papa poule, Nathan propose de les conduire au cinéma en début d’après-midi. Léopoldine a nourri, changé les bébés, sous le regard de Simon et Nathan, qui ne se lassent pas de l’entendre leur parler, de les embrasser. Elle les installe dans leurs transats l’une en face de l’autre, à quelques mètres de la table.
— Soyez sages… pas de bêtises ! Je vais déjeuner, mais je vous surveille… petites chipies de mon cœur.
Simon et Nathan se moquent d’elle en la suivant des yeux.
— À quel genre de bêtise fais-tu allusion ? lui demande Nathan en filant un coup de coude à Simon.
— Laisse tomber !
Reposé et avec un teint moins cireux que la veille, Ludwig rejoint le groupe.
— Nathan propose un cinéma avec les garçons, c’est possible ?
Il hoche la tête en signe de consentement, mais la discussion dérape lorsqu’elle lui soumet l’idée d’aller avec lui visiter Joséphine et d’emmener Rose. Il manifeste son désaccord, sans en donner la raison. Simon et Nathan assistent à l’échange et savent qu’elle ne va pas se contenter d’un refus.
— Elle t’a dit qu’elle ne voulait pas la voir, ou toi, tu n’en as pas envie ?
— Qu’est-ce que tu cherches ? lui répond-il en s’adossant d’un mouvement brusque au dossier de sa chaise.
Le visage impassible, son argumentation sort de manière lapidaire.
— J’essaie juste de comprendre. José pense votre fille responsable de sa dépression, et toi ? De votre couple qui part en vrille ? Les seuls responsables… c’est vous ! Si vivre sous le même toit ne vous est plus possible, ce n’est pas la fin du monde, mais vos enfants ont besoin de vous !
— Si tu ne veux plus t’occuper de Rose, je vais me débrouiller, mais épargne-moi tes leçons de morale ! Tu ne sais rien de ma vie !
Il quitte la table précipitamment en jetant sa serviette, sans un regard pour personne. Léopoldine se décompose en s’affaissant sur elle-même. Après quelques respirations, elle se redresse.
— Cet après-midi, balade avec les filles. La météo ne s’y prête pas, mais j’ai besoin de sortir, de m’aérer l’esprit, de voir du vert.
— On vient avec toi, renchérit Simon en posant un baiser sur sa joue. Ça tombe bien, j’avais une envie de jogging.
Nathan la retrouve dans la salle de bains, se colle dans son dos, lui caresse les bras en faisant glisser lentement ses mains jusqu’à ses doigts.
— N’en veux pas à Ludwig. Il est injuste, mais il souffre.
— J’ai mal pour Rose, mais personnellement, ça ne m’atteint pas. Je le pousse à faire une chose qu’il ne veut pas, j’ai eu tort d’insister. Je vais gérer les enfants et je lâche l’affaire avec les adultes. Il faut savoir dire stop… Je dis stop !
Rendez-vous est donné dans le salon de thé vers 16 heures. Sous un ciel gris, couvert, Anna, Léo et les bébés se promènent en lisière de bois. Simon part en petite foulée pour son parcours habituel, ils se retrouveront à la voiture. Léopoldine est une fille de l’automne. Ses odeurs, ses couleurs, sa douceur, elle aime tout. Elle se souvient des longues marches avec son papa, du bruissement des feuilles sur leur passage. Ils aimaient observer les champignons et la forêt se préparant à l’hiver. Ce moment au contact de la nature la revigore.
Quand des nuages noirs assombrissent sa vie, Léopoldine demande de l’aide à ses parents et depuis un an, à Auguste. Sa présence, ses conseils, tout lui manque. Anna la voit retenir ses larmes, elle glisse son bras sous le sien.
— Ma Puce, parle-moi.
— Pour la naissance de Rose, quand je me préparais à entrer dans le bloc, tous ces gestes, cette odeur, m’ont fait penser à Auguste. Tu vas me croire zinzin, mais le jour de notre mariage, j’avais dans ma poche une photo de nous en tenue de chirurgien.
Anna lui sourit, lui pose un baiser sur la joue.
— Je le sais. Je t’ai vu la regarder en arrivant chez toi.
En ravalant ses larmes, elle respire profondément.
— J’ai en projet d’acquérir une petite maison, pas très loin de celle de Léandre, elle ressemble à la sienne. La propriétaire, une dame âgée, déménage auprès de ses enfants.
— Peut-être pourrions-nous l’acheter ?
— C’est une mamie adorable, mais elle refuse de vendre à des étrangers. Vous pourrez y laisser vos affaires, comme si elle était la vôtre. Quelques travaux de rénovation sont à prévoir, rien d’important. L’été prochain, vous pourrez y passer des vacances avec Zoé et Jules, et même Apolline et Côme. Elle est située à cinq minutes de chez nous. Qu’en penses-tu ?
— Je ne peux pas accepter et Simon s’y opposera. Tu ne vas pas acheter une maison pour nous loger quand nous venons en Bretagne !
— Trop tard… Le compromis de vente est signé.
Les filles sont installées dans le salon de thé lorsque Nathan les rejoint avec Oscar et Théo. Ils se battent pour raconter en premier le dessin animé. Léopoldine observe Nathan en esquissant un sourire moqueur. Pas très loquace, sa belle le soupçonne de s’être endormi. Après un rapide passage chez lui pour se changer, Simon les retrouve. Orgie de chocolats chauds, tartes aux noix, moelleux, crêpes pour les garçons, mais beaucoup moins bonnes que celles de Carnac. Les Minus arborent de jolies moustaches cacaotées, signe d’un régal. Cette halte réconforte les estomacs et le moral.
Malgré les tensions du matin, Léopoldine poursuit dans son idée de départ. L’hôpital est à quinze minutes, elle leur propose de visiter Joséphine. En mettant en avant que Théodore a besoin de voir sa maman, et elle d’observer son comportement vis-à-vis de Rose, elle fait le forcing. Simon et Anna sont partants, mais Nathan bloque. Il redoute une mauvaise réaction de Ludwig d’une part et d’une autre, trimbaler deux bébés dans un lieu qu’il estime être un bouillon de culture : il désapprouve totalement. Il argumente, sans parvenir à la faire changer d’avis. Lorsqu’il le comprend, il capitule.
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