À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
Les racines de Jasmé
L’appartement est en ébullition.
Habituellement très organisée, Léopoldine ne sait plus où donner de la tête. Nathan fait les cent pas depuis une heure, Jasmé dans les bras, pendant qu’elle boucle les bagages en demandant aux filles d’accélérer le mouvement. Au garde-à-vous dans le couloir, Oscar ne cesse de l’appeler. Elle aussi est pressée de partir, de retrouver sa Bretagne, son filleul, sa sœur de cœur et tous les autres, même son jardin lui manque. Elle ne se fait guère d’illusions. Les lavandes et les hortensias ne doivent plus avoir fière allure, mais le gel n’a pas pointé le bout de son nez. Son érable du japon doit avoir revêtu ses parures flamboyantes. Elle ferme les yeux un instant et revoit leurs couleurs rouge-cramoisi et jaune. Elle se souvient avoir dit un jour à son papa : « Tous les ans, mon érable brûle ». Louis lui avait répondu : « Comme le phœnix, c’est pour mieux renaître l’année prochaine ».
Rendez-vous est pris avec son jardinier. Léopoldine souhaite de nouvelles plantations : un arbre pour chacun des enfants et pour Nathan. Sans grande surprise, celui d’Oscar sera un arbre aux papillons. Il est ainsi nommé, car ses fleurs pourpres sont dotées d’un délicieux parfum. De jour comme de nuit, il attire une multitude de papillons. Pour Jasmé, le choix s’avéra plus ardu. Après avoir changé plusieurs fois d’avis, un second érable du japon prendra place à côté de celui de sa maman. Mia n’a pas hésité une seconde, pour elle, ce sera un magnolia. Dans le langage des fleurs, il représente un symbole d’amour, de féminité, et en Asie, il est souvent associé au yin. Ses fleurs rose-pastel et fuchsia apporteront une note de couleur au jardin. Nathan a choisi un saule pleureur. Il sera planté devant les grilles de protection qui donnent sur la falaise. Ainsi, s’il prend de l’ampleur, ils ne verront plus ce qui leur rappelle les crises de somnambulisme de Léopoldine.
« À la Sainte-Catherine, tout bois prend racine ». C’est dans quelques jours, elle croise les doigts.
Léopoldine donne le top de départ en enfilant son long manteau noir. Perplexe, Nathan détaille les bagages dans le couloir.
— Où sont les affaires de Jasmé ?
— Dans l’adorable valise rose que son papa lui a offerte.
— Ses vêtements, mais son berceau, sa baignoire, tout ce dont elle aura besoin pour quinze jours.
— Nous n’emportons rien. J’ai commandé et tout a été livré à Quiberon. Nous n’allions pas tout déménager à chacun de nos déplacements. De cette façon, je peux prendre le train ou l’avion avec un minimum de bagages, juste mes petits.
Nathan l’attire contre lui, pose sa joue contre la sienne en fermant les yeux.
— Fais attention sur la route, ma petite fée. Tous ceux qui sont essentiels à ma vie seront dans cette voiture…
— Merci Nathan ! Je ressens des picotements sur tout le corps… J’ai toujours su que je comptais pour toi ! s’exclame Olivia en se moquant ouvertement.
— Ne rêve pas… j’avais juste oublié ta présence, Joséphine bis. Dans la voiture, laisse dormir Jasmé ! Si tu pouvais éviter de lui hurler dans les tympans… et d’ailleurs, ne te mets ni à côté ni derrière elle.
— Ni à côté ni derrière… tu veux que je fasse le voyage toute seule sur un des sièges du coffre, alors que Mia sera à l’avant avec Léo ?
–– Oui, voilà, très bien… parfait même ! Et vous pouvez oublier vos playlists de rap. Jasmé écoute les chansons de son papa… éventuellement, René la taupe. Rien d’autre !
Olivia en perd sa mâchoire. Elle roule ses jolis yeux verts, puis les cligne plusieurs fois. Sa bouche se déforme avec dégoût.
— René la Taupe ?... T’es une star du rock ! Sexe, drogue et rock’n’roll ! Fais un effort, c’est pas si vieux ! Punaise, ça casse le mythe !
— La drogue n’est pas ma tasse de thé et pour le sexe, tout va bien !
— On avait remarqué, dit-elle la bouche en coin. Tu veux te venger d’un truc ? Parce que là, j’ai juste envie de mourir… Elle baisse la tête en marmonnant. Il ne va pas tarder à me demander de courir derrière la voiture. Joséphine a raison, la naissance de Jasmé a provoqué des dégâts irréversibles dans son cerveau. Voilà pourquoi il faut procréer jeune. Les vieux papas ne supportent pas le choc.
Comme son double, elle a parlé sans réfléchir. Même à voix basse, Nathan a saisi chaque parole. Sans envie de passer le week-end à Paris et par la même occasion, louper leur mariage, elle se dit qu’elle doit rattraper le coup.
— Tu es le plus jeune des vieux papas que je connaisse. La bouche en cul-de-poule, elle ajoute : en même temps, je n’en connais pas d’autres.
— Tu aggraves ton cas ! En plus, c’est un oxymore !
— Un quoi ?
Elle le fixe en retroussant son joli nez couvert de taches de rousseur.
— Un oxymore… Jeune et vieux ont un sens contraire, tu dois choisir.
— Ben là… je ne peux rien faire pour toi. Si même la rhétorique s’en mêle.
Nathan feint un agacement en cachant son sourire.
— Prends la malle qui te sert de valise et fonce dans la voiture avant que je ne change d’avis. Disparais de ma vue !
Elle éclate de rire.
— « Disparais de ma vue », c’est un pléonasme. Pour eux aussi, l’association me semble fautive, le reprend-elle en lui tirant la langue. Mais je disparais…
Tout le monde met la main à la pâte, le véhicule est chargé à toute vitesse. Nathan ne laisse à personne le soin d’installer sa poupée. Il vérifie plusieurs fois si le siège est bien fixé, les sangles parfaitement ajustées, puis il prend longuement sa belle dans ses bras.
— Appelle-moi dès votre arrivée. Je t’aime mon amour. À demain.
Les prévisions de Nathan s’avèrent fort justes. Dans cette circulation dense, Léopoldine doit redoubler de concentration et de vigilance. De temps en temps, elle jette un œil dans son rétroviseur intérieur. Jasmé dort à poings fermés, Oscar regarde un dessin animé sur la tablette et les miss papotent entre elles de leurs futures retrouvailles avec leur bande. Au bout de trois heures de route, la jeune maman a besoin d’une pause. Elle commence à fatiguer et Jasmé réclame son biberon à cor et à cri.
Trouver une place de stationnement relève de l’exploit, elle se gare à cheval sur un terre-plein, assez loin sur le parking. La cafétéria grouille de monde, Léo se fraye un chemin pour s’installer à une table pouvant les accueillir. Elle nourrit sa poupée, les filles vont se chercher des trucs à grignoter et conduire Oscar aux toilettes.
— Vous ne lui lâchez la main à aucun moment. Je compte sur vous, insiste Léo.
La chaleur, les odeurs d’aliments mélangées, elle est pressée d’évacuer les lieux. Elle avale un thé cul sec, et toute la troupe reprend la route.
En arrivant à Quiberon, même à l’intérieur de la voiture, elle sent son odeur. Sa Bretagne, sa belle qui lui manque tant. Elle ne résiste pas à un passage sur le bord de mer. Le ciel est couvert, mais il lui est si bon de revoir l’océan. Ses doigts fourmillent, elle pense à sa puce qui vient pour la première fois sur la terre de ses racines. Une bouffée d’émotion la submerge, elle essuie rapidement une larme. Les visages de ses parents ne la quittent pas. Elle a hâte de se rendre sur leur tombe avec ses petits.
À l’arrière, ça piaille d’impatience. La voiture à peine garée dans l’allée, toutes les portières claquent. Léopoldine ne veut rien précipiter. Elle admire la façade en prenant plusieurs respirations. Ses cheveux se laissent emporter par le vent, elle se prépare mentalement. Sa fille va pénétrer pour la première fois dans la maison de ses grands-parents, là où elle a grandi et où elle a passé ses meilleures années. Jasmé qu’elle serre dans ses bras, Mia et Olivia l’observent sans rien dire. Elle regarde ses pieds, ouvre la porte. Ce moment devait être une joie immense, un instant qu’elle voulait graver dans sa mémoire, c’est une vision d’horreur. Elle traverse le couloir presque en courant. Tout est recouvert de poussière blanche : les meubles, les lampes, les canapés. Debout dans le salon, sans pouvoir bouger, sa tête ne cesse d’effectuer des rotations à 180 degrés. Impossible de s’installer dans ces conditions.
— Quand vous l’avez quittée, la maison se trouvait dans cet état ?
— Mais non Léo… On l’a laissée nickel, je t’assure ! Ce n’est pas nous, se justifie Mia en faisant claquer ses bras le long de son corps.
— Restez ici, je vais jeter un œil au premier !
Malheureusement, dans les chambres, c’est le chaos. Dans celle d’Oscar, ses nombreux livres sont à peine visibles tant l’accumulation de poussière blanche apparaît importante. La salle de bains est terminée, Léopoldine identifie le problème. Ils ont poncé les murs sans fermer les portes et ont laissé une fenêtre ouverte. Inévitablement, la poussière s’est déplacée dans toutes les pièces. De l’étage, elle ordonne aux filles de ne pas sortir les valises de la voiture. En descendant l’escalier avec précaution, elle appelle Maude, lui demande si elle peut les accueillir pour la nuit en lui expliquant la complication. Sa maman de cœur accepte aussitôt. Sans lâcher son téléphone, elle compose le numéro de l’architecte. Les salutations et les courbettes seront pour une autre fois. Léopoldine est furieuse, et il le devine instantanément.
— Je vous conseille de rappliquer dans l’heure. Si ce n’est le cas, je contacte immédiatement un huissier pour relever l’étendue des dégâts. Trouvez une société de nettoyage, je me marie dans quelques jours, mes amis arrivent. Si sous 24 heures je ne peux m’y installer, vous allez avoir de très, très gros problèmes.
— Madame Forêt de Réan, j’en suis désolé. J’arrive ! bafouille-t-il, totalement paniqué.
À peine a-t-elle raccroché, Maude et Pierre font leur entrée dans ce qui ressemble à sa maison et ne peuvent que constater.
— Ne t’énerve pas ma Puce, lui dit gentiment Maude en l’embrassant. Quand Pierre est venu ce matin mettre le chauffage, il est passé par le garage. Nous n’avons pas eu la présence d’esprit de vérifier l’intérieur.
Moins de dix minutes plus tard, l’architecte se gare en trombe devant la maison, se confond en excuses, à peine la portière claquée. Il ne comprend pas, c’est la première fois que ce genre d’incident lui arrive. Il a contacté une société de nettoyage avec laquelle il travaille, ils rappliquent d’une minute à l’autre.
— Ma maison est sous votre responsabilité. Ils abîment, cassent quelque chose, c’est vous qui assumerez ! Interdiction de rentrer dans la bibliothèque et dans les pièces qui sont fermées à clé. C’est votre dernière chance, dans le cas contraire, vous pouvez oublier définitivement les prochains travaux ! M’avez-vous comprise ?
— Parfaitement, je m’occupe de tout. Tout sera nettoyé, je peux vous l’assurer. J’entends votre mécontentement, avec votre bébé, ce n’est pas habitable.
— Enfin… elle ne l’est pour personne ! À quelle heure nous retrouvons-nous demain ?
Léopoldine le fixe dans les yeux. Son ton laisse entendre qu’un refus ne semble pas le bienvenu. Malgré tout, il le tente en se grattant la barbe.
— Pouvez-vous le jour suivant ? argumente-t-il, en tournant les pages de son agenda.
En signe d’agacement, Léopoldine passe son index sur ses lèvres.
— Vous n’avez pas fait le suivi des travaux, vous en assumez les conséquences. Demain, 16 heures ! Très bonne soirée !
Avec l’aide de Pierre, elle récupère le berceau de Jasmé et sa gigoteuse. Ils remontent tous en voiture, prennent la direction de la maison de Maude et Pierre. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Sans chercher à le cacher, Maude est ravie de les avoir pour la nuit. L’observer tenir Jasmé dans ses bras est un plaisir des yeux. Leur arrivée fut épique, mais pour requinquer la troupe, Maude leur prépare un goûter revigorant. Les estomacs pleins, tout va toujours mieux. Oscar n’espère plus qu’une chose : retrouver son cousin de cœur. Dès qu’il entend la porte s’ouvrir, il s’éjecte du canapé, se précipite pour l’enlacer. Tous les regardent en souriant. Une si longue attente, les retrouvailles n’en sont que meilleures. Dehors, la pluie claque contre les vitres, qu’à cela ne tienne. Théodore possède sa chambre chez ses grands-parents, ils y filent sans demander leur reste. Puis ce sont les embrassades avec Joséphine. Elle se traîne, n’en peut plus, se laisse lourdement tomber dans un fauteuil.
— Céleste, la femme de Babar, c’est moi ! Une éléphante énorme et enceinte depuis deux ans. Dès qu’il a su que vous étiez arrivés, Théo a sauté dans ses bottes et m’a tiré sur le chemin.
— Tu n’as rien d’une éléphante, la rassure Olivia, les yeux chargés d’envies. Tu n’as jamais été aussi belle !
— Vous êtes encore là ? s’étonne la jolie rousse en s’adressant aux miss. L’appel de l’amour n’a pas encore tinté ?
Mia regarde son portable.
— Si, justement ! l’informe-t-elle en esquissant un sourire. Léo, on sera de retour avant minuit. Ne nous attendez pas pour dîner.
Puis c’est au tour de Nathan de prendre des nouvelles. Sa future femme ne s’étend pas sur leur arrivée, avec un peu de chance, demain tout sera rentré dans l’ordre. Léopoldine n’a pas pu intégrer sa belle aux volets bleus, et la faire découvrir à Jasmé comme elle l’aurait souhaité, mais la soirée avec sa famille de cœur lui apporte douceur et satisfaction. La contrariété, l’énervement sont passés, ne reste que le plaisir de les retrouver, de préparer son mariage. Celle qui n’y tient plus : c’est Joséphine. Au dire de son gynéco, la naissance semble imminente. Elle ne craint plus d’y assister en Birkenstock, elle craint de ne pas y assister du tout.
— Léo, c’est toi qui as soufflé à Nathan de me prendre comme témoin ?
— Il a choisi tout seul, comme un grand !
— Avec le bol que j’ai, je vais accoucher la veille. Tu crois qu’il me laisserait sortir le lendemain ?
— Tout est possible, mais quand même… ce ne serait pas très prudent !
— Juste histoire que je signe… Hors de question de louper ça ! Une star… ils comprendront. Non ?
— Joséphine… Ce n’est pas la star qui se marie. C’est Nathan et Léo, rectifie son papa.
— Ça ne change rien… Si je ne suis pas là, c’est mort !
Joséphine regagne sa maison en traînant ses sabots, Oscar et Théo restent dormir ensemble. Maude propose à Léo de garder Jasmé pour la nuit, elle décline. Parfois, elle ne réclame que sur le matin, la jeune maman gère.
Le lendemain, en début d’après-midi, Léopoldine se rend sur la plage avec les deux petites terreurs, son bébé blotti contre elle. La température beaucoup trop fraîche l’en empêche, mais elle aurait adoré retirer ses bottes, sentir le sable se glisser entre ses orteils. Elle remercie la clémence du ciel lui permettant cette première promenade avec Jasmé. Elle ne cesse de lui parler, de lui décrire les beautés de cet endroit. Après quelques mètres, elle s’arrête, ferme les yeux pour stimuler son odorat. Ces effluves d’algues, d’iode, de mousse, elle aimerait tant pouvoir les conserver dans une boîte hermétique, et l’ouvrir à Paris dans ses moments de blues : les jours sombres où sa terre lui manque.
Oscar et Théodore courent comme des fous, sautent dans les flaques laissées par la marée. Leurs jeans sont déjà trempés jusqu’aux cuisses. Ils font la chasse aux goélands, sous les regards réprobateurs de certains promeneurs. Cette première sortie sur la plage pour Jasmé, frôle la perfection. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages, quelques rafales bouclent la chevelure de Léopoldine et salent ses lèvres.
Une silhouette de jeune homme à la tignasse grise foule le sable qu’elle fait voler. Pourtant encore très loin, Léopoldine sent son parfum qu’elle reconnaîtrait entre mille. Le santal la fait frissonner, et il est pour toujours associé à son amoureux. Les garçons partent en courant dans sa direction, il les soulève de terre pour les embrasser chacun leur tour.
— C’est quoi ce bazar chez nous ? demande-t-il en lui posant un long baiser sur ses lèvres humides.
Sa belle se lance dans un récapitulatif substantiel.
— Tu y es entré ?
— Ils sont au moins cinq ou six. Ils passent l’aspirateur, lavent les sols, et une personne astiquait les baies vitrées.
— J’ai rendez-vous avec l’architecte dans trente minutes. Où est Sorbonne ?
Nathan s’arrête de marcher un instant en adoptant un rictus faisant apparaître ses fossettes.
— Dans la bibliothèque… Ce chat ne colle pas à notre profil, il déteste voyager. La voiture, il râle, le train c’est pire. Nous avons eu droit à une sérénade. J’avais hâte d’arriver et sans trop m’avancer, les autres voyageurs m’ont maudit une bonne partie du trajet.
Lors de leur départ, ils ont oublié de charger Sorbonne dans le coffre. Oscar s’en est aperçu le premier, mais déjà sur l’autoroute, impossible de faire demi-tour. Ne souhaitant pas le laisser quinze jours chez la maman de Mia, Nathan a changé ses plans et fait le choix du train plutôt que l’avion, en espérant lui provoquer moins de stress.
Ils poursuivent leur balade une demi-heure, Nathan récupère Jasmé contre lui. Tout en marchant, il la couve des yeux. Les occasions de se promener avec elle dans Paris sont rares, la vie de star a ses contraintes. Pour lui, ce sont les fans, les chasseurs d’images, susceptibles de le stopper, de le prendre en photo avec leur bébé, ce qui déclencherait inévitablement la fureur de sa belle. Ici, le risque s’avère proche de zéro, et il a bien l’intention de ne pas bouder son plaisir.
En arrivant devant leur demeure, la société de nettoyage range son attirail, et l’architecte les attend dans l’entrée. Après des salutations rapides, ils font le tour, commencent par l’étage. Léopoldine remarque des traces de pas sur l’étroit escalier du grenier. Elle le grimpe fissa et une fois de plus : une vision d’horreur. Un artisan a stocké des matériaux pour les futurs travaux.
— Qu’est-ce que c’est que ce bazar ! s’exclame-t-elle en pivotant face à l’architecte.
Il se transforme en lanterne, en bafouillant qu’il ne sait pas. Les yeux de chien battu, il fait un rapide état des lieux, se prépare à formuler une explication.
— Je n’ai jamais donné mon accord pour ça ! lui martèle Léo. Soyons réalistes, vous et moi, ça ne fonctionne pas ! Je n’aime pas la façon dont vous œuvrez et les artisans qui travaillent avec vous non plus. Nous allons en rester là. Vous allez demander à celui qui prend mon grenier pour un lieu de stockage, de le vider après les vacances scolaires. Je lui conseille vivement de laisser la maison nickel après son passage. Je mandaterais quelqu’un pour vérifier et je n’hésiterai pas à engager une procédure si ce n’est pas le cas. Tout le monde à ses limites, je viens d’atteindre les miennes.
— Je vais jouer cartes sur table. Un gros chantier à Lorient m’a bloqué quinze jours et j’ai à tort fait confiance aux artisans. Mais je peux vous l’assurer, pour les prochains travaux, il n’y aura pas de problème. J’ai prévu de vous octroyer un rabais pour compenser les désagréments causés.
En plus, il me prend pour une truffe !
— Ce n’est pas en agitant une hypothétique remise que vous allez me faire gober la grenouille. Je déteste tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un batracien. Le suivi de chantier vous incombait, je ne vais pas vous payer une tâche que vous n’avez pas réalisée… c’est évident !
— Oui, oui. Vous avez raison, murmure-t-il sans lever les yeux de son porte-documents et en faisant rouler entre ses doigts son stylo.
— Je ne souhaite qu’une chose… récupérer ma maison et m’y installer avec ma famille.
La tête basse, l’architecte rejoint sa voiture. Léopoldine en a conscience, il n’est pas responsable de tout, mais si elle ne réagit pas fermement cette fois, le problème se reproduira pour les prochains travaux.
Nathan adopte un air compatissant en hochant la tête.
— Oh le pauvre… Il va se souvenir de son week-end.
— Moi aussi… Je déteste être cassante, je n’en retire aucune satisfaction. Tout est propre, je vais bien aérer, les vacances peuvent commencer…
Nathan et les garçons partent récupérer leurs affaires et leur voiture chez Maude et Pierre. Pendant ce temps, elle fait le tour de la maison avec sa fille en s’attardant dans la bibliothèque. Les présentations faites, elle couche Jasmé au chaud dans son berceau et ventile les pièces. À la suite, elle se fait plaisir en allumant un feu de cheminée, se délecte d’être enfin installée dans son repaire. L’odeur, la douceur de son intérieur, elle ressent un bien-être interrompu par Nathan qui peste devant la maison. Elle entend le bruit mat des valises claquant sur les graviers, elle sort le rejoindre.
— Mia et Olivia ont disparu avec leurs amoureux en laissant Maude rassembler leurs affaires, faire leur lit et tout le bazar dans la salle de bains. Une piqûre de rappel s’impose ! Elles ont essayé de négocier pour rester avec leurs petits copains chez Maude. Pas de bol, elle leur a expliqué qu’Anna et Simon arrivent avec Zoé et Jules…
— Nous devons régler une bonne fois pour toutes notre problème de place… mais là, j’avoue, les travaux me sortent par les yeux.
— Elles peuvent pour quelques jours dormir sans leurs amoureux. Elles ont la chance de pouvoir venir quand elles le veulent, argumente-t-il en traînant les énormes bagages hors du coffre. Je ne sais pas ce qui me retient de les laisser devant la porte. Elles me gonflent avec leurs putains de valoches !
Tout est installé, enfin, ils peuvent se poser. Nathan donne le biberon à sa princesse en lui embrassant le front, Léo leur prépare du thé tout en lui racontant sa nuit chez Pierre et Maude.
— Je dormais paisiblement, Jasmé était dans son berceau, Oscar et Théo collés à moi. Inutile de te le préciser, je n’ai pas eu froid… deux petites bouillottes. Vers minuit, j’entends les deux nénettes m’appeler. Je m’extirpe des bras des petits et là, tiens-toi bien, Olivia m’annonce qu’une fois de plus, elle a oublié sa pilule. Sans m’énerver, je lui remémore qu’étant chirurgienne, la magie ne fait pas partie de mon domaine de compétences, et réveiller le pharmacien pour une avance de plaquette n’est pas envisageable. Elle me fixait avec ses yeux de Cocker neurasthénique proche de la fin. J’avais déjà la solution, mais je ne te le cache pas, je l’ai un peu laissée mariner. Elles ont la même avec Mia. Elle lui en a filé une et ce matin, je suis allée lui en chercher. Au retour, je lui ai passé un savon. En même temps, j’avais envie de me marrer. Elle me fait tellement penser à José…
— Elles ont de la chance de t’avoir… et elles le savent. Tu as pu retrouver le sommeil après ?
— Oui… les petits ronflaient comme des marmottes. Maudy et Pierre se sont levés en vitesse. Tu aurais vu la tête de Pierre… Hilarant ! Il regardait Olivia en se demandant si elle n’était pas la réincarnation de sa fille. Elle lui expliquait qu’elle avait préparé sa valise pendant plusieurs jours – histoire de ne rien oublier – et qu’elle avait pensé à tout. Pierre lui a répondu dans un éclat de rire : « Vu la taille de cette dernière, le doute n’est pas permis ! Une fois prochaine, oublie tes petites culottes ! »
Nathan retrouve son antre, sa pièce, son domaine. Dès qu’il s’installe au bureau, face à la baie vitrée, des flashs des séjours passés lui reviennent. L’été dernier, Léopoldine enceinte, et la première fois qu’il y a composé. Sans s’expliquer pourquoi il s’y sent si bien, il aime l’idée que l’âme du papa de Léo est présente, et qu’elle le porte.
Les filles sont de retour dans un joyeux brouhaha. Léo les prend à part dans la cuisine.
— Nathan veut vous voir… l’heure du sermon a sonné. Il a dû rassembler vos vêtements et vous avez décampé sans faire votre lit. Le pompon revient aux valises énormes qu’il a dû transporter.
— Viens avec nous, la supplie Mia.
— L’accès de la bibliothèque m’est interdit. Vous allez l’écouter et faire votre mea culpa. Vous lui dites que vous aviez prévu de revenir pour tout ranger. Inutile d’argumenter, il est trop énervé. Courage !
Effectivement, la longueur du sermon dépasse la norme. Léo essaie d’espionner, mais elle entend à peine les voix des filles. Dix minutes plus tard, elles la retrouvent dans la cuisine, Jasmé dans les bras. Le vermillon a remplacé le joli teint nacré qu’elles affichaient quinze minutes plus tôt.
— Il nous a défoncées. J’étais à deux doigts de consulter les départs de trains pour Paris. Il est en forme. S’il prend des vitamines pour son grand âge, il peut arrêter !
Tout en faisant une pointe d’humour, Olivia n’en est pas moins contrariée.
— Il te parle ainsi parce qu’il te considère comme un membre de notre famille. Il ne fait pas de différence entre toi et Mia, c’est plutôt une bonne chose.
— C’est décidé, je vais investir dans une petite valise ! dit-elle en s’affaissant sur une chaise. La plaisanterie a suffisamment duré, je comprends qu’il en ait marre. Je ne porte jamais mon ciré à Paris. Je peux le laisser dans la chambre ?
— Accroche-le dans l’entrée avec les nôtres.
Les remontrances de Nathan font toujours écho en Mia. Depuis la séparation de ses parents, c’est avec lui qu’elle vit, et elle n’aime pas le savoir chagriné par sa faute.
— Il m’a dit qu’il était déçu de mon comportement.
— Mia, il t’adore… mais il est très à cheval sur certaines choses. Il n’a pas envie que Maudy et Pierre s’imaginent que tu es une sale mioche qui peut tout se permettre, même quand elle est invitée.
— Maudy et Pierre pensent ça ?
— Non. Ne l’oublions pas, Joséphine est leur fille, la rassure-t-elle en adoptant une moue entendue. Nathan est dans son rôle. S’il ne s’y colle pas, qui va vous le dire ?
Les deux miss acquiescent, acceptent le recadrage et s’éclipsent à l’étage, mais redescendent aussitôt.
— Merci Léo ! La chambre avec la salle de bains est géniale.
La mine figée, Nathan vient se servir un thé. Sa fille se précipite dans ses bras pour lui demander pardon pour son comportement, Olivia fait de même. Sans rancune, Nathan est déjà passé à autre chose. Il se glisse dans le dos de sa belle, la prend par la taille, puis l’entoure de ses bras.
— Après notre mariage, nous allons partir quelques jours tous les deux, sans les enfants.
Il la sent se raidir, ce n’est pas forcément un projet qui l’emballe. Son absence de réponse sonne comme un aveu de refus.
— Nous en avons besoin et nous y avons droit. Toi et moi, tu n’as pas envie ?
— Si, bien sûr… Jasmé est si petite. Je ne veux pas la laisser.
— Nous pouvons demander à Simon et Anna de la garder. Un urgentiste et une sage-femme représentent un haut niveau de sécurité.
— Anna garde déjà Jules et Zoé. Gérer trois enfants avec Oscar, plus un nouveau-né, c’est beaucoup. Ils ne vont pas sauter de joie !
— Au contraire, ils ont trouvé l’idée excellente !
Léopoldine marque son étonnement en s’écartant.
— Je n’allais pas te proposer une escapade, sans que tout soit OK. Tu accepterais de partir combien de jours ?
— Deux ou trois…
— Chez Anna ?
— Oui, ce serait parfait.
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