À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
L’autoroute maudite
L’ambiance cafardeuse l’oppresse, lui bloque la respiration. Les battements de son cœur résonnent dans ses tempes, elle ne cesse de les masser. Si Léopoldine s’écoutait, elle lèverait le camp dès le petit-déjeuner bouclé. Tous font la tête et elle ne peut faire un pas sans que son fils et son mari se collent à elle. Nathan angoisse à l’idée de la quitter, Oscar veut qu’elle change d’avis.
À 14 heures, elle donne le top du départ. Oscar et Théodore pleurent, Joséphine ne cesse de demander quand ils reviennent et s’ils peuvent venir le week-end prochain à Paris.
— Joséphine… tu ne vas pas t’y mettre, la sermonne Nathan. Si tu pouvais faire preuve d’un peu de maturité !
Plantée devant lui, elle éructe en agitant sa tignasse rousse.
— Qu’il est drôle, celui-là ! À qui la faute ? Prends ta retraite ! Tu ne comptes pas monter sur scène jusqu’à 102 ans !
— Et c’est reparti… Hier, c’était les mamours… je t’aime, je t’adore. Aujourd’hui, je suis l’ennemie à abattre. Quelle constance ! Il se met face à elle en détaillant son visage. Tu sens la nana bipolaire à plein nez !
— T’as fait médecine depuis la dernière fois ? Tes diagnostics à deux balles, tu peux te les garder ! Joséphine le menace de l’index. On vient le week-end prochain. Inutile de me téléphoner en pleurnichant que t’es crevé, que tu rentres de Bruxelles sur les rotules et que tu veux rester seul avec ta gonzesse. J’en ai rien à cirer ! Avant qu’elle soit ta nana, elle est ma sœur !
— Eh ben… Je regrette déjà les merveilleuses semaines où je n’entendais plus le son de ta voix !
Léopoldine commence à avoir chaud, se retient pour ne pas envoyer bouler tout le monde. Nathan l’abreuve de recommandations pour le trajet, sa tête explose, elle ne répond plus, n’écoute plus.
Au moment de monter en voiture, son mari la serre longuement dans ses bras, enfouit son visage dans son cou, lui répète qu’il l’aime, qu’il la retrouvera dans deux jours. Il s’engouffre dans un taxi et eux prennent la route pour Paris.
Après trois heures de route, les petits n’en peuvent plus. Ils s’arrêtent pour goûter et se dégourdir les jambes. Léopoldine rêve de son lit et du calme de son appartement où doit l’attendre Mia.
Ils avancent comme des tortues, la vitesse est régulée à 110 km/h. Un long cortège de véhicules sur trois voies encombre l’autoroute à perte de vue, mais leur calvaire prend fin : les portes de Paris sont en approche. Léopoldine roule sur la file de gauche, Simon et Anna la suivent à bonne distance, ils précèdent Léandre et sa famille. Le beau gosse voit débouler dans son rétro une grosse berline noire, roulant beaucoup trop vite dans une circulation aussi dense. Pour le laisser passer, il parvient à se faufiler entre deux véhicules sur la file du milieu. Simon fait de même, mais Léopoldine est bloquée, les voitures sur sa droite roulent trop près les unes des autres. En espérant que la berline ralentisse, elle enclenche ses feux de détresse, ne cesse de regarder dans son rétroviseur intérieur. Le conducteur téléphone, lorsqu’il en prend conscience, il freine, mais beaucoup trop tard. Il glisse plusieurs mètres sur la chaussée mouillée, les pneus crissent, fument sur le bitume. Il donne un coup de volant pour l’éviter, mais la percute à l’arrière droit. Ses amis ont une vision d’horreur ! Le monospace de Léo opère un quart de tour, heurte le rail de sécurité par l’avant, tous les airbags se déclenchent dans l’habitacle. Des bruits de chocs successifs, le véhicule de Léo rebondit dans deux autres voitures, termine sa course en s’immobilisant contre le rail en sens inverse. Six voitures sont impactées dans l’accident, mais la plus endommagée est celle de Léo. Léandre et Simon s’éjectent de leurs sièges. Tout en courant pour les rejoindre, Simon prend les choses en main en déclenchant les secours. Oscar et Jasmé dormaient à l’arrière, ils hurlent. Paniqué, Léandre essaie toutes les portes, mais elles s’avèrent impossibles à ouvrir. Le buste en avant, Léopoldine est bloquée entre son siège et le volant. Impuissant, Léandre parle aux petits pour les rassurer, demande à son amie comment elle va. Sonnée, elle le supplie de sortir ses enfants de la voiture et ce n’est malheureusement pas possible. Oscar est défiguré par ses larmes. Il déboucle sa ceinture, escalade le siège et essaie de sortir par le coffre : il frappe désespérément de sa main la vitre arrière. Jasmé pleure sans discontinuer, ce qui augmente l’angoisse de leur maman. Elle aussi essaie de les calmer, mais ne peut se tourner pour les voir. Après des minutes interminables, deux routiers font sauter le pavillon du coffre avec un pied-de-biche, Simon accède facilement aux deux petits, les place en sécurité dans sa voiture. Anna se démène pour calmer Jasmé en la berçant, Oscar est agrippé à Léandre. Toutes sirènes hurlantes, quand les pompiers et les urgentistes déboulent, les petits sont pris en charge en priorité. Ils sont aussitôt évacués, accompagnés par Léandre, Oscar refuse de le lâcher. Pour Léopoldine, c’est plus compliqué. Ils doivent découper la porte pour atteindre l’avant du véhicule. Toujours consciente, elle ne cesse de réclamer ses enfants.
— Ils sont en route pour l’hôpital avec Léandre. Où as-tu mal ? lui demande Simon, en essayant de s’approcher d’elle.
— Une douleur atroce à l’épaule… et au bras gauche… à la tête… et au cou… Je ne peux pas bouger mon bassin, mais je sens mes jambes…
Sa voix n’est qu’un murmure, son visage déformé par la douleur. Simon ordonne à ses confrères de lui administrer rapidement un antalgique. Sur l’autoroute, c’est la fin du monde. Des éclats de verre et de plastiques des différents véhicules recouvrent la chaussée, certains ont volé jusque sur le capot de la voiture de Simon. Des véhicules de pompiers, des ambulances, des gendarmes recueillent des témoignages, des sirènes et des gyrophares partout dans la nuit hivernale, elle vient d’étendre son sombre manteau. Pendant que les urgentistes s’affairent auprès de Léo, Simon recouvre ses esprits. Il compose le numéro de Nathan, la star arrive tout juste dans sa chambre d’hôtel. Il attrape son téléphone, surpris de recevoir un appel de Simon et non de Léo. L’instant n’est pas aux salamalecs.
— Tu dois rentrer rapidement, Léo et les petits ont été pris dans un carambolage…
— Quoi ?…
— Un taré les a percutés, je t’expliquerai. Vos enfants sont partis avec Léandre. Oscar était choqué, mais il ne semble pas blessé. Il ne souffre pas et le siège de Jasmé a résisté aux chocs. Bien coincée dans son réducteur matelassé, elle a à peine bougé. Je ne peux t’en dire plus, nous devons attendre les premiers examens.
— Et Léo ? Son cœur se serre en prononçant ces deux mots.
— Elle est bloquée dans la carcasse, mais consciente. Rentre au plus vite ! Je te rappelle quand j’en saurai plus.
Tétanisé sur le bord de son lit, Nathan met plusieurs minutes à reprendre ses esprits. Les mots de Simon résonnent violemment dans son cerveau.
Carambolage… les petits… hôpital… carcasse… bloquée… consciente…
Il sort de l’hôtel comme un fou, saute dans le premier taxi qui se présente sans même savoir s’il y aura un train pour Paris. Devant la gare, des passants, sans doute des fans lui parlent, il ne s’arrête pas. Les planètes ne sont définitivement pas alignées, il va devoir patienter une heure pour quitter Bruxelles. Il se pose sur un banc, s’enfonce un bonnet sur sa tignasse grise pour ne pas être reconnu, ne lâche plus son téléphone. Il appelle Simon qui ne répond pas, puis Anna, elle pleure au téléphone.
— Léo vient d’être évacuée avec Simon. Je ne peux rien te dire de plus. Avec Dominic, nous sommes bloqués sur l’autoroute, les dépanneuses libèrent les voies. J’ai récupéré Sorbonne et toutes les valises.
— Où les ont-ils emmenés ?
— Dans l’hôpital où exerce Simon.
Les enfants sont pris en charge dans le service des urgences pédiatriques, Léopoldine dans celui de Simon. Les radios et soins pour tous se succèdent pendant des heures. Jasmé a faim, Léandre ne cesse de la promener pour la faire patienter. Après une heure à déambuler dans le couloir, il invective une infirmière qui refuse de lui fournir un biberon. Sans s’énerver, elle lui explique qu’elle doit avoir la confirmation du pédiatre. Quand enfin, tous les résultats tombent, ils sont installés dans une chambre en observation et la petite peut recevoir son breuvage. Le biberon sitôt sifflé, elle s’endort d’épuisement.
Simon appelle plusieurs fois Nathan pour le rassurer. Ce trajet retour de Bruxelles, il s’en souviendra toute sa vie. Dans un train bondé pour cause de retour de vacances, il reste les deux heures debout entre deux voitures à téléphoner aux uns et aux autres. Près de quatre heures après l’accident, il déboule comme un fou. Simon reconnaît sa voix, il le retrouve à l’accueil des urgences.
— Monte auprès de tes enfants, Oscar pleure, réclame Léo. Ils vont bien. Ton fils a quelques coupures superficielles aux mains, rien de bien méchant.
— Et Léo ?
— En soins, mes confrères n’ont pas fourni le compte rendu.
Tous deux dans la même chambre, Jasmé et Oscar somnolent dans les bras de Léandre, livide. Nathan craque en serrant ses petits. Les deux hommes ont bien du mal à reprendre une contenance pour ne pas affoler son fils. Il ne lui est pas utile de demander à Léandre plus de détails sur les circonstances de l’accident. Dans leurs yeux, la peur qu’ils viennent de vivre se lit sans difficulté.
— Oscar, écoute-moi. Nous allons passer la nuit ici. Demain matin, nous rentrerons chez nous.
— Je veux voir maman Léo…
— Pas ce soir, elle dort.
Nathan fait manger son fils, l’installe à côté de sa sœur. Comme une bienheureuse, Jasmé dort dans un petit lit à barreaux beaucoup trop grand pour elle. Une fois Oscar endormi, Léandre lui propose de rester vers eux. Il pourra ainsi naviguer à sa guise entre les deux étages.
Quand les portes de l’ascenseur s’ouvrent, il reconnaît la silhouette d’Anna en conversation avec Simon, anormalement blanc. Nathan traverse le couloir à grandes enjambées.
— Il y a un problème avec Léo ? lui hurle-t-il.
— Nous n’avons pas pu lui remettre son épaule en place sans la sédater. Sitôt Léo endormie, son cœur a fait une pause de quelques secondes. Ils n’ont pas eu à la choquer, il est reparti tout seul.
Penché en avant, les deux mains appuyées sur ses genoux, Nathan perd son équilibre. Simon lui apporte un siège avant qu’il ne s’effondre, Anna se précipite avec un verre d’eau.
— Respire calmement, lui chuchote Simon.
Il se frotte le visage et avant que Simon lui indique de boire par petites gorgées, il avale d’une traite le verre d’eau, se redresse brusquement, court vomir dans les toilettes. Il en revient, le visage et les cheveux humides, totalement hagard. Il reprend place sur le siège, mais n’est toujours pas en état d’entendre l’explication de son ami. Après un bon quart d’heure, Simon poursuit.
— Elle va bien et sera sous surveillance toute la nuit.
Sans redresser la tête, il demande dans un murmure.
— Pourquoi a-t-elle fait un arrêt ?
— On n’en sait rien… Peut-être une réaction à l’anesthésie… Cela n’a duré que quelques secondes.
Son visage dans ses mains, Nathan ne parvient pas à raisonner normalement, il reste bloqué sur l’arrêt cardiorespiratoire, ne pose aucune question. Simon reprend le fil de son compte rendu.
— Son avant-bras gauche présente deux fractures simples, sans complication. Elle était coincée dans son siège, son corps est couvert d’hématomes.
Nathan craque, c’est trop pour lui. Anna et Simon se pressent autour de lui.
— Le carambolage était spectaculaire, mais votre voiture a bien résisté. Les airbags et les ceintures leur ont sans doute sauvé la vie. Je comprends ton inquiétude, ça fait peur et je ne te le cache pas, mes confrères ont eu une petite frayeur, mais cela arrive.
— Je peux la voir ? lui demande Nathan au bord du gouffre.
— Tu peux, mais elle dort. Avant d’ouvrir la porte, Simon tient à le prévenir. Son visage est tuméfié, très certainement quand il a heurté l’airbag, et elle présente une brûlure superficielle à la main droite due au gaz qui s’en est échappé. Ne panique pas en voyant les machines, c’est normal, on la surveille.
Dans un silence monacal, ils pénètrent tous les trois dans la chambre. Nathan est horrifié. Une minerve lui bloque la tête, ses yeux n’ont rien à envier à un boxeur après plusieurs rounds. Son bras gauche est plâtré de l’épaule aux doigts, son autre main est bandée. Nathan ne sait où la toucher, de peur de lui faire mal, et les bips des machines lui résonnent dans les tempes.
— Ils vont installer un lit pour Léandre dans la chambre de vos enfants. Je vais rester dans le service cette nuit, Léo va dormir plusieurs heures. Anna, rentre te reposer. Demain, Nathan va avoir besoin de toi avec les petits.
— Installe-toi chez nous, souffle-t-il en se frottant le visage. Ne donne pas tous les détails à Mia.
Nathan reçoit un appel, c’est José. Il décroche sans même prononcer un mot.
— Putain Nathan, c’est quoi ce bordel ! Je laisse des messages à tout le monde et personne ne me répond. Ils sont arrivés ?
Ses forces l’abandonnent, il passe son téléphone à Simon. L’urgentiste a l’habitude d’annoncer ce genre de nouvelle, il sait être concis et omet volontairement l’arrêt cardiorespiratoire.
— On arrive, réagit-elle, prête à sauter dans sa voiture.
— Non, Joséphine, non ! Je comprends ta frayeur, mais Nathan a d’autres chats à fouetter. Léo dort, il n’y a aucune inquiétude pour elle, et les petits vont bien.
Joséphine part en vrille, Simon n’a plus la force de la ménager.
— Si tu pouvais éviter de nous compliquer la vie, tu nous rendrais à tous une fière chandelle. Je ne peux pas te parler davantage. À demain.
Nathan a recouvré un semblant de réaction, il adresse un message à Amélie qui prévient les membres du groupe. En retour, son portable ne cesse de biper. Il reçoit des dizaines de missives, de soutiens, de questions sur les conséquences de l’accident. Il se contente d’une réponse commune pour les rassurer, puis il coupe sa sonnerie.
Dormir ne lui est pas possible, mais Léandre s’allonge sur le lit d’appoint auprès des petits. Nathan erre toute la nuit entre les deux étages. Vers cinq heures du matin, assoupi dans le fauteuil à côté de Léo, il la sent s’agiter. Elle respire bruyamment, pleure. Avec sa main droite bandée, elle touche la minerve puis son bras gauche. Aussitôt, une infirmière fait son entrée. Nathan s’éjecte de son siège, lui caresse le visage pour la rassurer.
— Léo, tu es à l’hôpital.
— Où sont les enfants ?
— En pédiatrie, ils vont bien, Léandre dort avec eux. Je t’en prie, calme-toi.
Ses paroles sont veines, Léopoldine s’agite d’autant. Alerté par un soignant, Simon les rejoint en se frottant les yeux.
— Pourquoi j’ai une minerve ?
— Pour t’éviter d’avoir mal, tu n’as rien aux vertèbres cervicales, ne t’inquiète pas. Sur l’échelle de la douleur, tu te situes où ?
— Je veux voir mes enfants, s’énerve-t-elle en repoussant le drap.
— Léo, ils dorment, tu les verras demain.
Sans l’écouter, elle s’appuie sur son bras gauche pour se redresser, hurle de douleur. Nathan vacille, il a reçu son cri comme une flèche en pleine poitrine. Simon injecte un calmant dans sa perfusion, elle sombre dans les minutes qui suivent. Au bord du malaise, Nathan se laisse lourdement tomber dans le fauteuil. Un remontant lui est nécessaire, il n’a rien avalé depuis des heures. Simon l’entraîne vers la salle de repos, le gave de barres chocolatées, il reprend peu à peu de la mine.
— C’est normal, elle se réveille après un terrible accident. Remettre une épaule en place, c’est extrêmement douloureux. On va lui donner ce qu’il faut pour qu’elle ne souffre pas.
Nathan est dévasté, épuisé. Son ami se démène pour lui remonter le moral.
— Je comprends tes angoisses et ton émotion de la voir sur ce lit, mais elle va se rétablir rapidement. Tu dois te montrer fort pour tes enfants et pour elle. À ton tour de lui prouver qu’elle peut se reposer sur toi. Avec Anna, on ne vous lâchera pas…
— Et si elle fait un nouvel arrêt ?
— Je ne pense pas. Demain, nous ferons un bataillon d’examens pour confirmer. Pour moi, il n’y a rien de grave.
Nathan reste auprès de Léopoldine jusqu’au matin, puis rejoint Oscar et Jasmé en pédiatrie. Les médecins viennent de donner le feu vert. La période de surveillance est terminée, ils peuvent sortir, sans problème.
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