À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
Le petit félon
Un miaulement résonne dans le babyphone.
Nathan grimpe l’escalier, revient avec sa boule d’amour toute recroquevillée et chaude à souhait. En lui tenant délicatement la tête, il la dépose dans les bras de sa maman. Les baisers se succèdent. Comment résister à tant de douceur, à son odeur ? Sa petite bouche ouverte, Jasmé attend désespérément la tétine de son biberon et s’énerve. La voix de sa maman l’apaise un instant. Elle cligne des yeux, cherche d’où provient cette voix. Penchés sur elle, ils la couvent comme la huitième merveille du monde et s’extasient en écoutant le bruit de succion et le soupir de plaisir qu’elle émet. Son petit corps s’alourdit. Repue, elle sombre. Léopoldine s’allonge sur le canapé en la calant entre ses seins. Comme lorsqu’elle était encore dans son ventre, elles ne font qu’un. Elle caresse longuement sa petite tête à peine chevelue.
Nathan profite de ce moment de calme et de douceur pour revenir sur son projet d’adoption.
— Que te conseille ton avocat ?
— Sans union, c’est mort, mais il cherche encore. Tu serais partant ?
— Pour me marier ?
— Que je l’adopte, sourit-elle en faisant apparaître ses fossettes.
— Je suis d’accord pour les deux !
— Pff… Quelle connerie, le mariage !
Il hoche la tête plusieurs fois, la bouche en coin.
— Ta remarque est limite vexante, mais je ne suis pas susceptible.
— La moitié des mariages se terminent par un divorce, l’autre moitié dans la rancune et le désespoir.
— C’est possible, mais je m’en contrefous !
— C’est Jasmé notre lien. Si nous devons régulariser pour Oscar, nous le ferons. C’est une très bonne raison.
En descendant l’étage, Anna se propose pour refaire son pansement et son injection d’anticoagulant.
— Nathan va m’aider. C’est l’occasion rêvée pour apprendre.
— Je refrène une nausée, dit-il, prêt à mettre les voiles. J’ai des rendez-vous toute la journée, je t’abandonne avec tes amies. J’irai directement récupérer Oscar à sa sortie de classe.
Des fourmis dans les jambes, Nathan a besoin de courir à des projets. Joséphine repart à Quiberon le lendemain, elles vont profiter de cette dernière journée entre filles.
À peine arrivée, en traînant ses sabots qu’elle ne supporte plus, la jolie double tornade se plaint de ses colocataires. Elle se laisse lourdement tomber sur le canapé près des filles.
— Qu’est-ce que j’suis contente de me barrer de chez eux ! L’enfer ! Léandre est un mec génial, mais Dominic… un casse-couilles de première !
— José… Arrête avec tes gros mots… C’est vulgaire ! Dans la bouche d’une femme enceinte, ça me choque ! s’offusque Léo.
— Punaise… J’ai l’impression de m’être enrôlée dans l’armée.
— Sans trop m’avancer, quand tu vas évacuer les lieux, ils vont déboucher le champagne, éclate de rire Léopoldine.
— Le soir, c’est mortel ! Ils n’ont même pas la télé…
— Tu as réussi à la mettre en panne, donc ils en ont une !
— Forcément, quand je l’allumais, il ne se passait rien… Alors j’ai essayé de bidouiller deux ou trois trucs…
— José… Tu sais très bien qu’elle leur sert pour visionner des films…
Elle adopte une moue boudeuse.
— Vous savez ce qu’ils font le soir ?
— …
— Ils jouent au scrabble ! J’ai l’impression d’être en punition chez mes grands-parents… Et l’angliche est champion toutes catégories, il me donne des cours d’orthographe. Comment c’est possible ? Il passe ses nuits à apprendre le dico, ma parole !
— Lorsqu’il était ado, il a habité quatre ans en France avec ses parents. Comme si tu ne le savais pas !
Joséphine est loin d’avoir terminé ses doléances.
— Pour te poser un mot, ça lui prend des heures. C’est la première fois de ma vie que j’arrive à compter entre les secondes. Je me suis même endormie deux ou trois fois…
Joséphine émet un long soupir en rassemblant sa chevelure sur le dessus de la tête. De ses doigts agiles, elle forme un chignon qu’elle maintient avec deux épingles.
— Leur fils… leur adorable petite bestiole de deux ans… c’est l’œil de Moscou ! Il me flique dans tout l’appartement.
— Ben voyons !
— Je te jure ! La nuit dernière, tout le monde dormait et j’avais une petite fringale. Je me suis levée discrètement pour aller me chercher un yaourt. Elle s’arrête pour les dévisager. Quoi ?... Je sais être discrète !
— En admettant…
Léo pince les lèvres, plus que sceptique.
— Juste avec la lumière de mon portable, j’ai traversé l’appart. Sans bruit, j’ai ouvert la porte du frigo. Je vous épargne son contenu. Si t’as envie d’une chose grasse ou sucrée, ben c’est mort ! Chez eux, c’est jus de concombre et brocolis. Lorsque j’ai rabattu la porte… qui était planté là à me regarder ? Le petit félon ! Je lui ai demandé gentiment : « Tu ne dors pas ? Tu veux quelque chose ? ». Et là, je vous le donne en mille… une vraie sirène. Il s’est mis à hurler : « PAPA ! DADDY ! JOJO, L’A PRIS UN YAOURT DANS LE FRIGO ! ». Il n’est pas haut, mais alors côté voix, il a ce qu’il faut ! J’étais à un cheveu de l’arrêt cardiaque, et j’ai pris sur moi pour ne pas lui enfourner mon yaourt dans le bec pour le faire taire, mime-t-elle en faisant le geste.
Léopoldine et Anna sont pliées de rire. Elles se passent la boîte de mouchoirs en s’essuyant les yeux.
— Marrez-vous ! À une heure du mat’, quand les deux top-modèles ont rappliqué, j’peux vous l’dire… ça ne rigolait pas ! Je les ai vus débouler au bout du couloir. Dominic nous a fait une glissade… digne de Philippe Candeloro sur ses patins. À la volée, il a pris son fils dans ses bras, comme s’il était sur le point de se faire aplatir par un poids lourd. Sans un regard pour moi, il lui a demandé en anglais si je lui ai donné quelque chose à manger. Une heure du mat’ ou pas une heure du mat’, faut pas me chercher !
— Arrête ! éclate de rire Léopoldine en se tenant le ventre. Mes fils vont sauter.
— J’ai commencé mon histoire, je la termine, glousse-t-elle. Je me suis plantée devant l’angliche en lui faisant remarquer que ce n’est pas moi qui ai agressé sa petite merveille, mais l’inverse. Il me sort : « T’as besoin de te lever au milieu de la nuit pour te goinfrer ? Ton bébé va naître obèse, bourré de diabète et de cholestérol ! ». Je lui ai répondu : « Depuis quand t’es toubib ? T’as déjà été enceinte ? Quand me viendra l’envie d’avoir des conseils, c’est sûrement pas à toi que j’en demanderai ! ». Léandre, comme d’habitude a fait l’arbitre et a calmé le jeu. Ils ont pris la direction de leur chambre, et là, l’œil de Moscou a remis ça, et en anglais… Des fois que je ne comprenne pas. « Jojo, l’a tout vidé le shampoing dans la douche, l’a pas mis le bouchon… C’est pas bien ! J’ai peur… Veux dormir avec vous ! ». Léandre était mort de rire, mais Dominic m’a jeté un regard… J’ai vu la faucille passer !
— Vous n’êtes pas compatibles, lui répond Léopoldine, fataliste. Ils sont trop maniaques. Leur vie est cadrée, calme, organisée.
— Pour être maniaque, ils sont maniaques. Ton mec à côté, c’est un enfant de chœur. La première chose qu’ils t’expliquent en arrivant chez eux, c’est où sont rangés les produits d’entretien. Tu te sers de quelque chose, tu es censée le nettoyer dans la foulée. Une femme de ménage leur serait totalement inutile, rien ne dépasse. J’ai l’impression de vivre dans un appartement témoin.
— J’adore… ils sont reposants.
— Les tronches, ce matin au petit-déj’ ! J’évite de demander s’ils ont bien dormi. Je m’installe, et là, la crevette, sa serviette vichy autour du cou me regarde et lance : « Daddy l’a dit, t’as pas le droit de toucher le dordinateur ». J’ai vu toute ma vie défiler devant mes yeux. Dominic – rouge comme un homard – m’a hurlé dessus en déblatérant qu’il est neuf, et qu’il vaut mieux pour moi qu’il fonctionne encore, et patati et patata… Pff, j’en peux plus ! J’ai quand même fait remarquer à la crevette qu’on disait ordinateur et pas dordinateur.
— Pourquoi l’utiliser, tu n’as pas ta tablette ? Déjà, je ne comprends pas comment tu as cassé celle de Léandre.
— Ce n’est pas de ma faute ! La crevette l’avait laissée sur le canapé. Je me suis assise, et craque… l’écran n’a pas résisté ! Même leur box internet ne veut pas de moi, se désole-t-elle en chougnant. Impossible de me connecter, je voulais juste passer une commande. J’ai emprunté son ordi dix minutes… Leur fils me déteste, je n’arrête pas de me faire engueuler à cause de lui.
Joséphine devait rester deux jours chez Dominic et Léandre, elle y est depuis une petite semaine. Un record honorable à inscrire en lettre d’or sur le calendrier.
Léopoldine a renoncé à aller chercher Oscar à l’école, ne se sent pas la force de parcourir une si longue distance à pied.
Nathan en revient contrarié. Sur le chemin, son fils lui a fait le récit de sa journée. Pendant qu’il prend son goûter dans la cuisine avec Anna, il s’empresse de lui rapporter.
— La maîtresse leur a demandé quelles étaient leurs activités sportives, Oscar a répondu de la danse classique. Il a subi des moqueries, des propos homophobes de certains camarades, et sa maîtresse n’a pas réagi.
Léopoldine ne souhaite pas en savoir plus. Elle attrape son téléphone : rendez-vous est pris pour le lendemain soir, après la classe. Nathan viendra également. Il la sait capable de régler le problème, mais préfère l’accompagner en voiture et la déposer devant l’école.
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