À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)

La menace

 

Dernier jour d’école pour le petit Quiberonnais.

Théodore est un amour de garçon. Il s’est très vite habitué à son nouvel environnement, et avoir Oscar à ses côtés n’y est pas pour rien. La séparation va s’accompagner d’eau salée, Léopoldine s’y prépare.

La maison vient de se vider, les filles papotent dans le salon. Sans tenir de longues conversations, Joséphine a quelques échanges avec Léopoldine et Anna. Elles prennent soin de ne pas aborder de sujets sensibles.

Le temps est magnifique, le mois de novembre s’achève et les feuilles des arbres ont pris une jolie couleur jaune, beaucoup recouvrent déjà le sol. Devant la fenêtre, Léopoldine leur propose une balade en début d’après-midi. Les bébés sont peu sortis cette semaine, un grand bol d’air sera bénéfique à tous. Nathan et Simon ne sont pas là, tous deux ont des rendez-vous jusqu’en fin de journée.

La promenade en forêt commence mal. À peine sortie du véhicule, Joséphine refuse de prendre sa fille dans le porte-kangourou. Anna s’en charge, mais assez rapidement, Rose fait entendre sa voix. En riant, Léopoldine s’approche d’elle, lui parle doucement comme elle en a l’habitude, et la petite ouvre les yeux. Sans s’arrêter de marcher, Joséphine lui rétorque de manière agressive.

— Tu vois… c’est toi sa mère, même Rose t’a choisie !

Léopoldine l’attrape par le bras, l’oblige à faire demi-tour.

— José, fais gaffe à ne pas dépasser les limites de ma gentillesse et de ma patience. Ta fille reconnaît ma voix pour la simple et bonne raison que je la nourris, je la change, je la baigne et je la cajole depuis deux semaines. Comment pourrait-elle connaître la tienne ? Elle ne l’entend pas !

Joséphine se dégage d’un geste sec, continue sa marche sans lui répondre.

Pour calmer l’arythmie que son énervement lui a provoquée, Léopoldine observe la nature en respirant lentement, puis elle pose ses yeux sur Jasmé.

— Elle grandit tellement vite. Depuis quelques jours, elle ressemble plus à son papa.

Anna éclate de rire.

— C’est l’amour que tu lui portes qui te donne cette impression. Jasmé est ton portrait craché !

— Heureusement, ricane José. Il est déjà complètement gaga, si en plus, elle lui ressemblait, c’est la camisole de force pour nous tous !

Anna et Léopoldine se sourient. Joséphine progresse, mais certains blocages sont encore présents.

Les deux heures passées en forêt les ont boostées. Elles se garent dans leur rue en fin d’après-midi pour la sortie des garçons, Léopoldine leur propose d’y aller directement. Joséphine râle, en a assez de marcher, mais vient quand même. Léopoldine les abandonne quelques minutes dans la cour, elle tient à remercier la maîtresse et la directrice d’avoir accueilli Théodore. Les deux femmes ne tarissent pas d’éloges à l’encontre du petit. Sa maîtresse ajoute qu’il est vif, intelligent, qu’il pourrait suivre aisément dans un cours supérieur. Tout heureuse et pensant lui faire plaisir, Léopoldine se précipite pour le rapporter à son amie. Joséphine l’observe en faisant des moulinets avec sa main.

— Toutes ces belles paroles me font de belles jambes ! Tu veux le garder avec toi ? Grand bien te fasse, ça me fera des vacances !

Son commentaire lui claque au visage plus violemment qu’une gifle. Son cœur de maman se déchiquette, un goût de bile lui brûle la gorge. Incapables d’avoir une conversation normale, elles prennent le chemin de l’appartement en silence. Léopoldine est au bord des larmes, Anna lui caresse affectueusement le dos en la consolant :

— Théodore n’a pas entendu, il parlait avec Oscar.

À quelques mètres de leur entrée, Maude et Pierre se garent. Théodore reconnaît leur voiture, il court dans leur direction, rejoint par Oscar. Les baisers se succèdent, mais Joséphine ne réagit pas à leurs étreintes. Froide comme le marbre, sèche comme une biscotte, c’est tout juste si elle les embrasse. Sans en faire de cas, Maude et Pierre s’extasient devant les deux poupons. Elles ont beaucoup changé en quinze jours et commencent à s’impatienter : leurs estomacs vides crient famine. Léopoldine prépare les deux biberons, Maude se propose aussitôt, mais Joséphine s’interpose.

— Donne-le à Jasmé si ça t’amuse, mais pas à Rose !

N’ayant pas digéré les mots durs qu’elle a prononcés à l’encontre de Théodore, Léopoldine s’adresse à elle d’une voix glaciale.

— Ce n’est pas toi qui décides et si cela ne te convient pas, on n’est jamais mieux servi que par soi-même !

Joséphine lui arrache le biberon des mains, prend sa fille des bras d’Anna, la nourrit presque sans la regarder et lui redonne. Ses parents sont peinés par cette scène, et comprennent dans le même temps : les jours prochains ne vont pas être un parcours de santé.

Nathan et Simon arrivent ensemble. Anna est déjà en cuisine avec Maude et Pierre, elle en profite pour leur faire un résumé de la dernière exigence de Joséphine : laisser Rose ici. Pierre ne cesse de se frotter le visage en imaginant les difficultés à venir.

Nathan retrouve sa belle dans leur chambre. En grande discussion avec les bébés, elle leur raconte une histoire. Les paupières lourdes, les petites sombrent en douceur. La bouche pincée, Nathan papillonne des yeux.

— Dis-moi Léo, Maude et Pierre dorment où ? Nous ne pouvons demander à Léandre et Dominic de les loger, ils ne sont pas là.

Sa femme pivote face à lui, se contente de hausser les épaules en soufflant. Toutes les chambres sont occupées, Léopoldine ne parvient plus à raisonner. Ils rejoignent les deux couples dans la cuisine, leur exposent le problème. Simon propose de passer la nuit dans le convertible du salon de Léo, en laissant la chambre à Maude et Pierre. Aussitôt, ils refusent, ce sont eux qui dormiront dans le convertible. La discussion s’éternise, Léopoldine est au bout de sa vie.

— Débrouillez-vous tous les quatre… je n’ai qu’une hâte… me coucher !

Léopoldine oublie un détail : ils n’ont pas encore dîné et doivent parler du départ des Bretons le lendemain.

Il se passe sans encombre jusqu’à l’arrivée du dessert.

— À quelle heure voulez-vous prendre la route ? demande Anna en déposant une crème aux œufs sur la table.

— Juste après le petit-déjeuner. Nous nous arrêterons pour le déjeuner et le biberon de Rose, ajoute doucement Pierre.

— Vous me pensez totalement débile ? s’insurge Joséphine en les fusillant. Rose reste ici !

— Et si je refuse, tu vas faire quoi ? réplique Léopoldine de manière agressive.

La bouche en coin, elle affiche une assurance inquiétante.

— D’après toi, combien de temps il me faut pour prendre ma fille dans mes bras, ouvrir la fenêtre et la jeter ? Cinq, six, sept secondes ? Tu penses mes parents capables de m’en empêcher ?

Autour de la table, plus un bruit. Anna garde sa petite cuillère en lévitation, même Simon a blanchi. Nathan est prêt à riposter, mais sa femme l’en dissuade en lui faisant signe de la tête. Les voyants abasourdis par son chantage répugnant, Joséphine tire une nouvelle flèche.

— La parfaite Léopoldine, capable d’aimer les enfants des autres autant que les siens. Peut-être plus que les siens, comme mes parents…

Léopoldine est prise de haut-le-cœur, elle quitte la table pour ne plus y revenir, suivie par Nathan qui la maudit du regard. Maude et Pierre sont décomposés. Personne ne termine la délicieuse crème aux œufs d’Anna. Droite comme un « i » et satisfaite de son effet, Joséphine se lève, monte se coucher sans une parole.

Simon et Anna rejoignent Nathan et Léo dans leur chambre, puis Maude en pleurant. Ses menaces les ont déboussolés, Léopoldine se démène pour consoler sa maman de cœur. Joséphine n’est pas dans son état normal, mais ses paroles les ont blessés. Personne ne prend la moindre décision concernant Rose, Léopoldine, encore moins. Ils quittent sa chambre, sauf son mari. Nathan s’allonge à côté d’elle, sans retirer ses vêtements.

— José est malade, mais comment peut-elle nous menacer de la jeter par la fenêtre ?

— Dans un état dépressif, tout est possible. Excuse-moi, je suis lessivée. Je n’ai plus envie de parler de rien, juste fermer les yeux et dormir.

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