À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)

La fuite

 

À leur arrivée dans sa chambre, Joséphine est seule. Assise comme une statue près de la fenêtre, elle fixe la rue sans bouger ni la tête ni les yeux. Elle semble heureuse de les voir, mais refuse de prendre sa fille. Simon part aux nouvelles auprès du staff de médecins. En s’asseyant sur son lit, Léopoldine s’étonne de l’absence de Ludwig.

— Il m’a téléphoné ce matin. Il est rentré, répond Joséphine d’une voix hachée.

Nathan se contente de fermer les yeux, Anna plisse le nez en essayant de maîtriser les petits qui s’agitent. Léopoldine sent ses doigts fourmiller. Elle retire d’un geste brusque son écharpe, la balance à côté d’elle sur le lit.

— José… Ludwig est rentré… chez vous… à Quiberon ?

— Oui. Il doit déjà y être…

Nathan la voit déglutir plusieurs fois, en se demandant si elle ne va pas vomir. Chacun tente de faire face à sa manière. En poussant lentement la porte, Simon comprend en les voyant accuser le coup qu’une nouvelle contrariété s’est abattue sur eux. Heureusement, petite éclaircie dans leur brouillard, Joséphine accepte Théodore sur ses genoux en lui demandant de lui raconter sa séance au cinéma. Très vite, les garçons ne tiennent plus en place. La pièce est minuscule et ils sont trop nombreux. En l’embrassant chacun leur tour, ils prennent congé. Joséphine les regarde partir sans la moindre émotion. Elle tourne la tête, et reprend son poste d’observation près de la fenêtre.

Léopoldine s’est contenue dans la chambre, mais dans le couloir, elle doit s’adosser au mur quelques minutes. Prise de vertige, elle doit fermer les yeux pour calmer la nausée qui l’assaille. Simon s’empresse de lui donner un verre d’eau. Voir son amie comme une loque, Léopoldine ne le supporte plus. Les drogues à hautes doses lui engluent ses gestes. Ils sont lents, maladroits et son regard émeraude est vitreux. Ses quelques phrases sont à la limite de l’audible. De toute évidence, elle a maigri, mais son visage et surtout ses yeux sont bouffis. Elle erre en pyjama, alors qu’elle ne cesse de dire aux soignants qu’ils doivent l’inciter à porter des vêtements en journée.

Ils regagnent l’appartement dans un silence de mort, par chance, les garçons ne s’éternisent pas vers eux. Léopoldine – la grenade – est dégoupillée. Avant même qu’elle s’exprime, Nathan la prend dans ses bras pour tenter de la canaliser.

— Calme-toi ! Ça ne sert à rien, Ludwig n’est plus là.

— Il s’est barré sans son fils… sans même nous prévenir !

— Le week-end prochain, Maude et Pierre viendront les récupérer.

— Simon, Joséphine est complètement droguée ? Tu as vu ses yeux, son visage ? s’insurge Léo en déambulant de long en large dans la pièce.

— Tu connais la complexité de sa posologie !

Personne ne veut se dévouer pour contacter Ludwig, craignant de s’énerver et de compliquer la situation. Contre toute attente, c’est lui qui appelle Léopoldine. Elle puise dans ses dernières forces pour ne pas exploser au téléphone. La voix du beau suédois n’est qu’un murmure, elle le reconnaît à peine.

— J’ai besoin d’être seul. Je ne viendrai pas les récupérer, Maude et Pierre s’en chargeront. Je boucle le cabinet et je pars demain matin chez mes parents.

Transparente, Léopoldine ferme les yeux à plusieurs reprises en l’écoutant.

— Léo, je sais que tu m’en veux d’être parti sans Théo, mais ce n’est ni une fuite ni un abandon. J’ai confiance en toi, tu es la mieux placée pour t’occuper de lui. Je t’embrasse, je te donnerai des nouvelles.

Nul besoin de leur faire un résumé : Léopoldine avait mis le haut-parleur. Son cerveau fonctionne à toute vitesse. Elle n’entend même pas sa fille pleurer, Nathan s’en charge.

— S’il ne revenait pas ? S’il était parti définitivement ? Son pays et sa famille lui manquent peut-être ?

— Léo, doit-on prévenir Maude et Pierre ?

— Pas pour le moment, on avisera dans quelques jours.

Sa préoccupation première est son petit filleul. Elle questionne Nathan, pleine d’espoirs.

— La directrice de l’école d’Oscar accepterait Théo pour la semaine ?

— Non… Nous ne sommes pas ses parents.

Sa belle ne s’avoue pas vaincue. Elle a une carte dans sa manche, elle va la sortir.

— Lorsqu’ils sont partis en Suède aux obsèques de la grand-mère de Ludwig, ils ont établi un document officiel avec lequel je peux prendre toutes les décisions à leur place pour Théo. Je vais contacter mon notaire, il en possède un double à son étude.

Léopoldine attrape illico son téléphone, compose le numéro d’Édouard. Elle s’excuse de le déranger un week-end, mais elle a un besoin urgent de ce document.

— Envoie-moi par courriel la totalité des pièces. Merci Édouard.

— Aucun problème ! As-tu deux minutes à m’accorder pour la maison ?

— Je t’écoute !

— La dame aimerait conclure rapidement.

— Je procède à un transfert de fonds. Prépare l’acte de vente et la procuration.

— Il y a un hic. Méfiante, elle te souhaite en face d’elle pour la signature.

— Je ne pense pas venir avant trois semaines, vois avec elle…

— Parfait ! C’est toujours un plaisir de travailler avec toi. N’hésite pas à me dire s’il te faut autre chose. Bon week-end.

Léopoldine est confiante. Avec ce document, elle doit pouvoir inscrire Théo, en espérant qu’il y aura une place pour lui.

— Je ne connais personne d’aussi réactif que toi. Tu me scotches, ajoute Simon en lui glissant la main sur l’épaule. J’aimerais avoir ta capacité à régler les problèmes…

— Tu sauves des vies toute la journée… Tu l’as cette capacité !

Plusieurs questions brûlent les lèvres de Nathan et elles ne concernent pas Théodore.

— Tu achètes une maison ?

Sans envie de s’étendre sur le sujet, en quelques phrases, elle le lui résume.

— Incroyable ! Depuis combien de temps, caresses-tu ce projet ?

— Deux ou trois mois, peut-être quatre…

Cette conversation de couple ne les regarde pas. Les boutiques vont bientôt fermer, Simon et Anna en profitent pour partir faire quelques courses alimentaires. Sitôt la porte refermée sur eux, la conversation reprend.

— Je ne parviens pas à identifier ce qui te trouble.

En pinçant les lèvres, Nathan s’approche d’elle.

— Tu achètes une maison sans m’en parler. Excuse-moi d’être surpris !

Tout à fait consciente qu’il est vexé de ne pas être dans la confidence, son humeur n’est pas à ménager sa susceptibilité.

— C’est l’hôpital qui se fout de la charité ! Je ne connais même pas ton planning des semaines à venir !

— À qui la faute ? Tu détestes ce milieu, je préfère ne rien te dire…

— Idem pour moi. Toutes les fois où j’ai fait des tentatives, tu balayais la conversation en me disant que tu n’y comprenais rien.

— Dans les mois qui viennent, tu as d’autres plans de ce style ? Pendant qu’on y est !

— J’achète et je vends des actions continuellement. Tu vas rapidement saturer.

— Là, c’est une maison…

Elle se force à lui sourire pour adoucir les paroles qu’elle va prononcer, mais elle n’a nullement l’intention de se justifier.

— L’acquisition de cette maison ne te concerne pas. C’est mon argent et je l’utilise comme bon me semble. Nous sommes mariés, mais je ne dépends pas de toi financièrement. Je n’ai jamais rendu de comptes à qui que ce soit, je ne vais pas commencer aujourd’hui !

— Who who… Léo, calme-toi ! Inutile de sortir l’artillerie lourde, j’ai compris le message. À l’avenir, j’éviterai de te questionner sur tes affaires.

Nathan est blessé par son laïus, ses yeux se sont plissés. Elle calme le jeu, le prend dans ses bras.

— Excuse-moi… Je ne voulais pas être aussi brutale.

Ils espèrent tous les deux terminer la journée de manière positive, sans nouvelles contrariétés. Malheureusement, ce n’est pas pour ce soir. Simon et Anna sont à peine de retour de leurs courses, le téléphone de Léopoldine sonne : c’est Maude. En panique, elle vient de raccrocher avec Ludwig.

— Nous venons d’accoster en Italie, Pierre nous cherche un vol pour Paris.

— Vos présences n’y changeront rien. Nous gérons et les petits vont bien.

— Ludwig a annulé tous ses patients et Joséphine ne travaille plus depuis des mois. Des difficultés financières vont s’ajouter à la longue liste de leurs problèmes. Nous venons d’acheter notre maison… nous ne pourrons pas les aider. Il ne m’a même pas dit quand il comptait rentrer…

Sans rien laisser paraître à Maude, Léopoldine sent sa saturation gagner dangereusement du terrain. Elle aussi est maman d’un bébé d’à peine deux mois, dont elle aimerait s’occuper tranquillement avec son mari. Nathan a fait en sorte de tout stopper pour profiter de ce moment unique et rien ne se passe comme ils l’espéraient.

— Je les aiderai. Joséphine n’est pas sur le point de sortir. À vendredi.

Maude connaît bien sa fille de cœur. Elle a très vite compris qu’il valait mieux ne pas insister. S’ils interrompaient leur croisière, tous les efforts qu’ils fournissent depuis plusieurs jours n’auraient servi à rien.

Sa mine de petit garçon déçu plaquée sur le visage, Nathan la suit dans la cuisine. Léopoldine lui avait fait une promesse, les chances qu’elle l’honore s’estompent peu à peu. Il le tente malgré tout.

— Tu vas pouvoir te libérer quelques heures pour la musique au violoncelle ?

— Où devons-nous l’enregistrer ?

— À Paris… Anna, pourrais-tu garder les bébés un après-midi ?

Voyant Léopoldine prête à faire machine arrière, Anna apporte de l’eau au moulin de Nathan.

— Simon ne travaille pas cette semaine, il peut même aller récupérer les garçons à l’école. Nous pouvons gérer les petits…

— Si tout le monde est OK, je le suis. Donne-moi la partition…

La tête de Nathan ne présage rien de bon, mais il s’exécute. Léopoldine s’installe sur une chaise avec son violoncelle, commence à jouer. Au bout de dix secondes, l’archet en l’air, elle se stoppe. Assis sur l’accoudoir d’un fauteuil, il fuit son regard.

— C’est ma chanson ?

— Oui…

La bouche en cul-de-poule, elle cogite en le fixant.

— Y a-t-il autre chose que je dois savoir ?

Après s’être gratté la barbe nerveusement, il s’ébouriffe les cheveux.

— Pendant que tu enregistres… on aimerait te filmer.

Elle se lève aussitôt, dépose son instrument dans l’étui, la répétition est terminée.

— Tu connais parfaitement ma réponse ! Je te donne la main et tu veux le bras.

— J’ai besoin d’un support visuel pour accompagner cette musique, et nous pouvons très bien faire en sorte que l’on ne te reconnaisse pas. En même temps, quelle importance, tu ne travailles plus.

— Ce genre de discussion sans fin qui ne mène à rien m’épuise. Un conseil… ne t’y avise pas !

Sans attendre un quelconque argument, elle file s’occuper des garçons à l’étage. Simon le met en garde.

— Fais gaffe ! Tu joues avec le feu, et c’est un élément que tu ne maîtrises pas !

Dès qu’il s’agit de son groupe, Nathan perd toute conscience. Ce qu’il désire, il doit coûte que coûte l’obtenir. Léopoldine est plus ouverte à ses demandes, mais certaines ne passent toujours pas. Sans s’avouer vaincu, il ne sait pas encore comment, mais il a bien l’intention d’arriver à ses fins.

 

OceanofPDF.com

27

 

 

OceanofPDF.com