À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
Douce nuit
Sa nuit est tourmentée. Les heures d’insomnie succèdent aux cauchemars. Dès les premières lueurs du jour, Léopoldine fonce sur la tombe de ses parents, sans même prendre le temps d’avaler un thé. Quand Léandre descend de sa chambre, il retrouve Nathan donnant le biberon à leur bébé.
— Comment va Léo ?
— Je ne saurais te dire. La nuit s’étirait quand elle a quitté la maison. Je vais aller la chercher, tu veux bien surveiller Jasmé ?
— Reste avec ta fille, j’y vais…
Il enfile sa parka, file sur le chemin en direction du cimetière. Ses bottes en caoutchouc couinent en s’enfonçant dans la mousse gorgée d’eau. Il pousse la lourde grille, elle grince lugubrement, mais Léopoldine n’y est pas. Il revient sur ses pas, dévale le sentier qui rejoint la plage. Le vent redouble, les bourrasques le glacent, et la pluie s’en mêle. Il la repère au loin. Léopoldine est frigorifiée, mais elle va bien.
— Alors, on ne m’attend plus pour chasser tes idées noires ?
Léandre la serre contre sa poitrine, pose un baiser sur son front.
— Je n’aurai jamais dû te demander de jouer hier soir, excuse-moi…
— J’ai besoin d’évacuer le trop-plein de temps en temps. Rentrons…
Main dans la main, ils regagnent la maison. Lorsqu’elle embrasse sa fille – toujours dans les bras de son papa –, Jasmé est surprise par le contact glacé de ses lèvres. Elle se raidit, ferme fort ses petits yeux en poussant un cri aigu.
— Pardon mon amour, lui chuchote-t-elle. Je fonce sous la douche pour me réchauffer.
Dans ces moments-là, Nathan fait preuve d’une réactivité peu commune. Sans lui demander son avis, il colle leur poupon dans les bras de Dominic, file la retrouver sous une pluie chaude et tendre.
C’est le grand soir pour les enfants. Dès leurs réveils, Léopoldine les plonge dans l’ambiance en leur passant des chants de Noël. Les vieux disques vinyle sont sortis de leur tiroir, ainsi que le gramophone orange, comme aime le nommer Mia. En maîtresse de maison, elle s’attelle à la distribution des tâches pour chacun. Léandre a pour mission de récupérer la bûche au chocolat chez le pâtissier et le reste des commandes. Dominic va gérer les garçons et Mia se charge de mettre la table en la décorant joliment d’une multitude de bougies et de petits sujets qu’elle a apportés de Paris. Nathan a son téléphone vissé à son oreille depuis des heures, elle préfère ne pas compter sur lui. Avec Maude, elles ont prévu un dîner léger et festif, ne nécessitant pas de grandes préparations.
— Maman Léo, on ouvre nos cadeaux quand ? lui demande son fils en glissant ses petits doigts entre les siens. Elle lui ébouriffe les cheveux en l’écoutant.
— Quand nous prendrons l’apéritif, mon chaton.
Elle esquisse un sourire, Oscar file comme l’éclair donner la bonne nouvelle à ses compagnons de chambrée.
Dominic est un homme attentif aux autres. Il aime observer les comportements de chacun. Il analyse, interprète. Léopoldine lui fait souvent remarquer qu’il a loupé sa vocation : il aurait fait un excellent psy.
— Léo, quel bonheur de l’entendre t’appeler maman !
— J’ai une chance insolente, j’en ai conscience.
Oscar revient en plissant le nez, une question le taraude.
— Théo, c’est mon cousin, et le petit Léo, c’est mon cousin aussi ?
Léopoldine interrompt sa cuisine. La main sur sa nuque, elle l’entraîne sur le canapé, le prend sur ses genoux.
— C’est ton cousin de cœur, comme Théodore. Très bientôt, il sera le grand frère d’un bébé du même âge que Jasmé. Lui aussi sera ton cousin…
Cette nouvelle le stupéfie. Il roule des yeux en se demandant comment la chose est possible. Léopoldine anticipe la question suivante.
— Parfois, et pour des tas de raisons, des enfants ou des bébés n’ont plus de parents, alors on leur en trouve. Ils vont bien s’occuper d’eux et les aimer fort. Cela peut être un papa et une maman, mais cela peut être deux papas ou deux mamans.
— Comme toi et moi ?
— Voilà…
Oscar saute de ses genoux, part retrouver sa bande.
— J’aime ta façon de tout stopper pour lui expliquer. Je ne t’ai jamais entendu lui dire : je n’ai pas le temps, tout à l’heure, lui fait remarquer Dominic.
— Elle ne le laisse jamais sans réponse, Léo ne le supporte pas. Parfois, elle vérifie qu’il a bien compris, confirme Nathan. Des questions qui me donnent envie de fuir au plus vite. Après la naissance de Jasmé, elle lui a fait un cours sur la procréation. Maintenant, il maîtrise le sujet. D’où son étonnement d’apprendre que vous alliez avoir un bébé…
— Une fois, j’ai mis du temps à trouver ma réponse, mais je lui ai répondu, ajoute-t-elle en quittant la pièce.
Intrigué, Nathan la suit dans la cuisine, mais elle file dans la chambre, puis dans la salle de bains. Il la bloque devant son dressing.
— Dis-m’en plus sur les questions d’Oscar ?
— Pas maintenant… j’ai besoin de penser et de parler de choses joyeuses. Ce soir…
Nathan n’insiste pas, ils retournent ensemble à leurs préparatifs.
Confortablement installée dans son transat, Jasmé agite ses petites jambes dès qu’elle voit passer quelqu’un, en souhaitant fort qu’une brave âme la prenne dans ses bras.
Elle doit se demander ce qui peut nous mettre dans un tel état d’effervescence.
Léopoldine s’agenouille vers elle, embrasse son petit front plissé.
— Ma poupée, ce soir c’est la fête des enfants. Toi aussi, tes cadeaux seront déposés sous le sapin.
Elle tète son pouce en ouvrant de grands yeux, totalement captivée par la guirlande lumineuse de l’arbre de Noël. Dominic ne s’est pas vu attribuer la tâche la plus facile. L’excitation des minus met ses nerfs à rude épreuve, il doit les occuper non-stop. Ils déjeunent rapidement, passent l’après-midi en cuisine avec Maude. Toutes sortes de bouchées et verrines sont en cours de préparation pour l’apéritif. Cette effervescence, Léopoldine en a si souvent rêvé. Elle retrouve l’ambiance d’autrefois, avec ses parents et sa famille de cœur.
Le soir venu, Léopoldine dispose tous les cadeaux pour les petits et les grands sous le roi des forêts. Plusieurs allers-retours dans la planque du garage s’avèrent nécessaires : les paquets sont nombreux. Les garçons sortent de leur douche, Dominic n’a pas pris de risque cette fois en se lançant dans un bain collectif. Ils n’ont plus qu’une idée en tête : ouvrir leurs présents. Les adultes se sont faits beaux. Dominic et Léandre font preuve d’une élégance indécente. En pantalons Prince de Galles et chemises blanches, ils en jettent. Léopoldine et Nathan ne s’en trouvent pas pour autant en reste. Lui, sa tignasse grise en bataille, elle, porte un chignon dont s’échappent quelques boucles : un couple merveilleusement assorti. Comme des jumeaux, habillés de manières identiques – de noir –, ils attirent le regard. Mia, dans une robe de velours marine, très cintrée – prêtée par sa belle-maman –, elle irradie. En la voyant descendre l’escalier, Nathan ne feint pas sa fierté, mais une pointe nostalgique lui fige le sourire.
Mon oisillon s’est transformé en une jolie mésange adulte. Mes enfants grandissent trop vite.
Maude et Pierre échangent une œillade en l’observant. Les grands-parents de la bande ont opté pour la couleur de rigueur : le vert. Et ce n’est pas sans intérêt, il fait ressortir la chevelure rousse de Maude.
Comme ils l’avaient prévu, avec l’aide d’Oscar, Léopoldine dispose devant chaque fenêtre des bougies. Des flammes pour les absents qu’ils portent dans leurs cœurs et qu’ils espèrent parmi eux. Toutes les têtes se tournent quand Oscar pose une question à Léo.
— Tu crois qu’elle va la voir ?
— Bien sûr mon petit papillon… Elle est là, avec toi, puisque tu penses à elle…
Toute l’assemblée retient ses larmes, sauf Léopoldine et Oscar. Leurs regards baignés des reflets des flammes, ils se contentent de se tenir la main, sans tristesse.
Une coupe de champagne à la main, les grands sont installés dans le salon, la maîtresse de maison donne le coup d’envoi de l’ouverture des cadeaux. Les yeux brillent de mille feux, c’est beau à voir. Les petits doigts s’agitent, ils s’exclament en arrachant les papiers. Des jeux, des livres, les jeunes mariés ont fait une razzia chez leur libraire. Un voyage à Venise pour Maude et Pierre à la période de leur choix, une tablette graphique pour Mia : folle de joie, elle en rêvait. Des places de concerts et des parfums pour Dominic et Léandre ; Nathan et Léo ont reçu des livres et toutes sortes de thés japonais. Comme tous les minus, Jasmé croule sous les cadeaux : des vêtements, des doudous, qu’elle regarde en louchant, ce qui provoque l’hilarité des garçons. Sa maman lui a offert son premier petit ciré jaune : l’uniforme familial quiberonnais. Nathan s’abstient de tout commentaire, mais il l’embrasse en riant. Dans une enveloppe, Léopoldine découvre le planning de la tournée du groupe. Elle a été totalement repensée : plus aucune semaine d’absence complète. Elle sait qu’à cela viendront s’ajouter les répétitions, les enregistrements d’émissions de radio et peut-être encore quelques séjours à Bruxelles pour finaliser l’album, ainsi que sa promotion. Mais la satisfaction est là. C’est un grand, un très grand pas en avant. Nathan ne possède rien d’un contemplatif. Rester sans rien faire, à regarder pousser ses enfants, il ne pourrait pas. Il a cela en commun avec Joséphine, mais s’obstine à ne pas vouloir le reconnaître.
Léopoldine le prend tendrement dans ses bras. Elle mesure les difficultés qu’il a rencontrées, la pression des autres acteurs de cette tournée qu’il a dû absorber, mais leur tribu le vaut bien. De son côté, elle lui a offert un séjour à Londres. Une escapade familiale, puisqu’elle compte emmener Oscar. Son papillon a très peu voyagé, elle souhaite lui faire découvrir cette ville qu’elle adore. Toujours blottie dans les bras de son mari, Léopoldine lui glisse à l’oreille :
— Un petit présent t’attend dans notre chambre… Ce soir, quand nous serons tous les deux.
Une veillée sans stress, les garçons testent leurs nouveaux jeux, les grands rient beaucoup, le champagne produit son effet. Peu habituées à boire de l’alcool, Léopoldine et Mia ont les yeux qui brillent et leurs pommettes ont rougi. Ils reçoivent un appel de Joséphine. Après avoir souhaité un joyeux Noël à tous, elle confie à son amie qu’elle se sent bien et Ludwig semble heureux.
Oscar a préparé une surprise pour son papa. Ses progrès au piano sont notoires, avec Léopoldine ils interprètent un morceau à quatre mains. Le petit est concentré, sa maman lui indique qu’il ne doit pas presser le mouvement. Applaudi par tous, il court se réfugier dans les bras de Nathan.
— Je joue bien… Hein, papa ?
— Tu as bien travaillé !
— Je peux apprendre le violoncelle maintenant, ajoute-t-il en le regardant dans les yeux.
— C’est dommage d’arrêter en si bon chemin. À la rentrée, Léo te cherchera un cours.
En adoptant une moue contrariée, Oscar fait volte-face, semble perdu.
— Il va continuer le piano et je lui enseignerai le violoncelle. Lui trouver un professeur serait une perte de temps inutile.
— Là où ils sont, tes parents doivent être fiers de toi… Nous sommes fiers de toi ! le regard brillant, Maude l’embrasse.
Il est tard, les garçons tombent de sommeil. Nathan et Léandre les mettent au lit en leur répétant plusieurs fois de dormir le plus tard possible. « Personne debout, avant qu’il ne fasse grand jour », martèle Nathan, en espérant ne pas les avoir aux pieds de leur lit à sept heures du matin.
À peine de retour à table, Nathan intercepte une conversation entre sa fille et Léandre.
— Tu as gardé ton tatouage de Londres ?
Il se contente d’un hochement de tête.
— Tu nous le montres ?
Mia affiche un œil canaille, en observant son papa qui réagit illico sous les éclats de rire.
— Sur la fesse ! Même si c’est la nuit de Noël, tu rêves !
— Nan, j’m’en fous… je l’ai déjà vu ! glousse-t-elle en se tortillant pour asticoter son papa.
— Comment ça ?
Il mitraille le pauvre Léandre. Sa tête est prise d’un mouvement perpétuel en signe de négation.
— Quand nous avons cohabité avec José pour cause de varicelle, elle nous l’a montré. Je sais donc à quoi il ressemble.
Nathan lève les yeux au plafond en soupirant. Il se souvient de cette cohabitation comme si c’était hier. Il leur raconte tous les désastres qu’elle était capable de provoquer en une journée.
— Au retour de Léo, je n’avais plus un poil de sec, je la surveillais en permanence. En plus, elle a la poisse, les appareils électriques la détestent. Elle branchait son sèche-cheveux, le compteur sautait. Elle mettait la cafetière en route, le compteur sautait. Elle a réussi l’exploit de faire cramer le grille-pain. Une catastrophe ! s’exclame-t-il hilare. Les filles se sont marrées, mais pas moi. J’ai même vérifié si les extincteurs fonctionnaient.
— Papa, raconte-leur quand elle s’est levée en pleine nuit, réclame Mia en gloussant.
— Il devait être trois heures, elle était descendue boire dans la cuisine. Elle avait pris du jus d’orange dans le frigo et la porte s’était refermée avant qu’elle ne replace la bouteille à sa place. Évidemment, elle l’a lâchée et a explosé sur le sol. Le bruit a réveillé toute la maison. J’ai d’abord entendu la cavalcade des filles dans l’escalier, puis leurs éclats de rire. Assis dans mon lit, je me suis dit : « qu’est-ce qu’elle a encore foutu ? ». J’ai rappliqué vite fait et là… ma tornade épongeait le sol avec un torchon, pieds nus au milieu des éclats de verre, le tout en insultant copieusement le frigo de connard. Je l’ai renvoyée dans sa chambre. À trois heures du matin, la gérer, c’était au-dessus de mes forces. J’ai nettoyé pendant une heure, il y avait du jus d’orange partout. Le lendemain, elle a fait mieux avec une canette de coca. Elle l’avait dans sa voiture, sans doute depuis des lustres. Elle s’installe à côté de moi, l’ouvre… UN GEYSER ! À se demander si elle n’avait pas joué des maracas avec. Elle s’est vidée en totalité sur moi, mon ordinateur et toute la cuisine. Il y avait du soda jusqu’au plafond. Pendant deux jours, j’étais son homme de ménage…
Dominic hilare, lui rappelle qu’ils l’ont supportée une semaine. Léandre prend le relais dans le récit des anecdotes et Mia se frotte les mains d’impatience.
— En terminale, dès qu’elle devait se trouver un binôme pour un voyage ou autre, c’était la débandade, et pas seulement parce qu’elle ronfle comme un ours en hibernation. Lors d’une excursion à Oxford, après la visite de l’établissement scolaire, il était prévu que l’on fasse un tour en barques et personne ne voulait monter avec elle. Février vivait ses dernières heures, terminer le périple dans l’eau n’était pas une option très alléchante. La voyant seule, un prof d’anglais s’est dévoué. Au début, on l’entendait chanter, tout le monde se marrait, mais d’un coup... plus rien ! Au retour, il y avait un attroupement autour d’eux et tous nos copains se tordaient de rire. Le malheureux prof avait une bosse sur le front, grosse comme un œuf de pigeon. José se contentait de hausser les épaules en se dédouanant : « Il a levé la tête au moment où je passais la rame au-dessus de lui. Pour une fois, ce n’est pas de ma faute ! ». On rigolait en se félicitant de ne pas être monté avec elle.
— Pourquoi voulait-elle mettre les deux rames du même côté ? s’étonne Nathan, en se grattant le front.
— J’attendais la question ! Mademoiselle se prenait pour un gondolier. Debout, elle pagayait d’un côté puis de l’autre. Les premières fois, nickel, mais très vite, la miss a fatigué, et la tête du prof s’est retrouvée sur le chemin de la rame !
Tous visualisent aisément la scène en riant. Léopoldine renchérit en terminant le récit.
— Léandre oublie la fin de l’épisode. La femme du malheureux était du voyage, elle aussi prof d’anglais. Au lieu de le soigner, elle l’engueulait en agitant les bras comme un albatros en perdition. Elle l’imite en adoptant une voix aiguë. « Mais enfin, Ludovic ! Tu frises l’inconscience ! Déjà, monter avec Joséphine, tu prends un risque, mais en plus tu la laisses ramer ! Je te rappelle qu’il y a deux jours, elle s’est fait tatouer la fesse avec ses copains de conneries ! Estime-toi heureux qu’elle n’ait pas dégommé toutes tes dents ! »
Léandre se tient le ventre en se remémorant la scène.
— Un jour ou l’autre, on a tous été blessés à cause d’elle. Maudy, tu te souviens quand elle m’a poussée sur les rochers, renchérit Léopoldine en montrant sa cicatrice au menton. Je l’ai raconté à Oscar lorsqu’il est tombé dans la cour de son école…
— Oh oui… En plus, quand elle a vu tout le sang couler de ta plaie, elle est tombée dans les pommes, éclate de rire Maude en fermant les yeux.
— Comment avez-vous survécu à la tornade ? leur demande Nathan le plus sérieusement du monde. Enseigner dans cet établissement, côtoyer ses professeurs et leurs lamentations, je n’ose l’imaginer !
— Ce n’était pas tous les jours évident. Certains professeurs demandaient à ne pas l’avoir dans leurs classes, d’autres au contraire la trouvaient attachante. C’est à l’adolescence qu’elle est devenue une pile électrique. Elle fait tout très vite. Avec elle, ça passe ou ça casse, et ça casse souvent. Mais ce que nous avons vécu ces dernières semaines était pire que tout. Maintenant, nous n’espérons qu’une chose… qu’ils retrouvent une harmonie dans leur couple.
— Maudy, après l’épisode des tatouages à Londres, nous devions tous les trois passer en conseil de discipline. Pourquoi ont-ils changé d’avis ?
Maude se souvient, elle lui sourit un instant.
— À cause de toi. Léandre et Joséphine étaient à l’aube de leurs majorités, mais tu n’avais que quinze ans. Le directeur a estimé qu’ils avaient commis une faute en te laissant vadrouiller dans Londres, sans un adulte t’accompagnant. Il a même contacté tes parents pour s’en excuser. Ils ont convenu de vous renvoyer une semaine, pour l’exemple.
— Pour une fois, mon âge nous a sauvé la mise, rigole Léo.
Après le départ de tous pour leurs quartiers, Léopoldine souffle les bougies une à une en regardant le ciel sans étoiles. Ses étoiles à elle sont bien présentes, et elle leur souhaite une belle nuit de Noël.
Elle s’étire en rejoignant leur chambre, Nathan l’attend sous la couette. Elle traîne dans la salle de bains.
— Tu tournes en rond ma petite fée ?
— Non, mais je n’ai pas sommeil…
— Ça tombe bien… moi non plus !
Léopoldine remarque une boîte rectangulaire à sa place, enveloppée d’un joli ruban de satin rose. Il l’observe en souriant. Elle dépose un baiser sur chacune de ses fossettes. Prestement, elle l’ouvre. Nathan lui a choisi une nuisette bleu nuit en soie. Sa belle affectionne particulièrement cette teinte et cette matière.
— Tu as très bon goût, merci.
Elle s’éclipse dans la salle de bains, revient toute de soie vêtue.
— Magnifique ! s’émerveille-t-il en faisant glisser ses doigts sur ses hanches. Avant de te la retirer, parle-moi de la question d’Oscar et ensuite, je veux mon deuxième cadeau…
Elle s’installe sur son oreiller, Nathan continue de caresser ses courbes fines. Ses yeux s’embrument et sa voix s’éraille.
— Les circonstances de la mort d’Éloïse le tracassaient. Il voulait savoir si elle avait pensé à lui à ce moment-là, si elle avait eu mal.
— Oh mon cœur… Que lui as-tu répondu ?
— Ma volonté de le rassurer sans lui mentir me bloquait, et moi aussi, ces questions m’étaient venues pour mes parents. C’est la réponse que je lui ai donnée, mais il continuait de cogiter, elle ne le satisfaisait pas. Je lui ai expliqué qu’elle était morte sans souffrir, que cette pensée ne doit pas le tracasser.
— Parfois, en rentrant de l’école, j’essaie d’amener le sujet. Je lui propose régulièrement de l’emmener sur sa tombe. Il se braque immédiatement en me disant qu’il n’aime pas les cimetières, et que tu lui as dit qu’il pouvait lui parler quand il le voulait.
— Je l’aime fort. Si seulement je pouvais l’aimer encore plus fort, en espérant atténuer sa peine.
— À ta place, je ne m’inquiéterais pas trop pour ça. Il sait que tu l’aimes. Il y a quelques jours, en balade sur le port, sans crier gare, il me lance : « si on a un autre bébé, il faut que ce soit une fille ».
Léopoldine se redresse sur son oreiller.
— Je m’étonne de ses paroles en lui faisant remarquer qu’il a déjà deux sœurs et un petit frère, c’est bien aussi, tout en lui précisant qu’on ne choisit pas. Il lève les yeux vers moi et me dit : « Maman Léo, elle aime les garçons, alors moi, je préfère une sœur ». As-tu compris son raisonnement ?
— Pas vraiment, plisse-t-elle les yeux.
— Jasmé ne l’a pas détrôné dans ton cœur, s’il veut conserver la pole position, il faut que ce soit une fille.
Léopoldine se contente de lui sourire. Elle aime ses enfants de la même manière, même si Oscar pense avoir la primauté. Cela lui démontre qu’il ne se sent pas délaissé : une petite victoire pour elle. Lovée contre lui, elle ferme les yeux en simulant son endormissement, mais Nathan s’impatiente, adopte un ton enfantin.
— J’attends mon deuxième cadeau…
— Je ne sais pas si je vais te le donner… Ce n’est peut-être pas une bonne idée.
— C’est ce soir Noël… Je veux mon deuxième cadeau !
— D’accord, d’accord… Sous ton oreiller, il y a une petite boîte.
Surpris qu’il soit planqué là, Nathan glisse ses doigts, l’attrape, l’ouvre. Son visage adopte l’apparence d’un point d’interrogation. Sur un morceau de coton gît un bâtonnet de trois, quatre centimètres qu’il n’ose toucher.
— Oh… la vilaine figure déçue ! Tu ne devrais pas, cela va te plaire. Alors, c’est quoi ? se moque-t-elle.
— ...
Elle lui prend la main, lui passe à l’intérieur de son bras gauche.
— Oh Léo ! Il glisse ses doigts entre les siens, lui embrasse, place sa main sur son cœur. Je n’y crois pas. Quand as-tu fait retirer ton implant ?
— Vendredi… Ma gynéco m’a demandé trois fois si j’étais vraiment sûre de mon coup !
— Merci ma petite fée… Je t’aime à la folie…
Léopoldine a décidé de laisser faire le destin et la nature. Pour ne pas gâcher sa joie, elle ne lui en dit rien, mais espère ne pas tomber enceinte dans les mois qui viennent. Quel plus beau cadeau pouvait-elle lui faire ?
Une nuit de Noël sous le signe de l’amour. Le premier Noël avec leur famille recomposée et leur famille de cœur.
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