À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)

Ne plus passer entre les gouttes

 

Les bourrasques et la pluie réveillent Oscar vers huit heures. Comme un grand, il a dormi à l’étage seul sans avoir recours à ses talents de comédien. Fier de lui, il vient se réfugier dans le lit de ses parents, pour un gros câlin à quatre avec sa petite sœur. Ils seraient presque tentés de lambiner sous la couette le reste de la journée, au chaud, à leur lire des histoires.

Dans la matinée, la jolie rousse fait son retour à un horaire plus que raisonnable. Elle prend un air détaché comme si de rien n’était, mais Léopoldine est remontée comme un coucou suisse.

— JOSÉPHINE ! TU TE FOUS DE MOI ? OÙ EST PASSÉE TA PROMESSE DE NE RIEN DIRE ?

— Ne t’énerve pas… Ce n’est pas bon pour le bébé, se marre-t-elle en dodelinant de la tête.

— Hier soir, j’ai reçu des messages de tout le monde. Tu me fatigues !

— Ils sont cons aussi ! Je ne leur dirai plus rien…

— Excellent ! Elle trouve le moyen de rejeter la faute sur les autres ! glousse de plus belle Nathan.

Son téléphone à la main, Léopoldine s’approche d’elle. Tel un raptor sur le point de la dépecer, elle le lui colle sous le nez.

— Ah oui… J’ai oublié de vous retirer de la liste !

Pas démontée pour un sou, elle ne se donne pas la peine d’argumenter dans le bon sens. Se sauver du feu qui brûle dans les yeux de sa sœur ne lui vient pas à l’esprit. Elle prend un siège, très décontractée.

— En même temps, tu n’es pas ma patiente… je ne suis pas tenue au secret professionnel.

— C’est ça ton excuse ? éclate de rire Nathan. Elle ne passe pas devant un tribunal !

— Tu as siphonné du gasoil ou quoi ? Léo est au top de son exaspération. Tous tes contacts !

— J’étais pressée… Trier aurait été une perte de temps !

— J’ai même eu droit aux félicitations de Jonas !

— Ah ouais ! Comment il va ?

Léopoldine se contente de battre des paupières quelques secondes en refrénant son envie de la noyer dans l’évier de la cuisine.

— Un jour, peut-être pas si lointain, je cesserai de te pardonner. Je n’ai qu’une envie… t’expédier en orbite autour de la terre pour les dix prochaines années.

Comme à son habitude dans une situation délicate, Joséphine change de sujet.

— Peut-on revenir deux secondes sur le cas Jonas ?

— Non ! répondent-ils en chœur.

— Si, on y revient… vous allez rire !

— J’en doute… Telle que tu me vois, je suis à mon maximum, lui indique Léo en lui désignant son visage, impassible.

— Inutile de sortir les flingues, il n’est pas Voldemort, on peut encore prononcer son nom…

Ils la fixent quelques secondes puis lèvent les yeux au plafond. Ils savent tous les deux qu’ils n’y échapperont pas. Joséphine se frotte les mains en poursuivant l’œil pétillant.

— Je tiens un scoop ! Je ne l’ai raconté à personne et je n’en peux plus !

— Rien que cette phrase… c’est un scoop ! ironise Léopoldine.

— Le mois dernier, je l’ai vu à poil sur la plage !

— Je saisis l’urgence de l’information ! Et ? Tu comptes faire paraître un article dans la presse locale ? J’imagine déjà le gros titre dans la gazette de Yéyette : « JONAS, CUL NU SUR LA PLAGE », rigole Nathan de plus belle.

Elle ouvre grand ses deux émeraudes rieuses.

— Je n’ai pas vu que son cul musclé… Quelle vision mes amis ! Quelle vision ! Je n’apprends rien à Léo… N’oublions pas qu’elle l’a vu à poil il y a belle lurette !

Le sourire aguicheur, elle fixe Nathan en espérant qu’une crise de jalousie s’ensuive. Il se contente d’afficher une mine satisfaite.

— Yéyette, elle s’en tape du corps fabuleux de Jonas, elle a le mien…

— Ouais… À se demander comment la chose est possible !

Accoudée sur le plan de travail, le visage dans la paume de sa main, Léopoldine n’en croit pas un mot.

— En plein mois de février, il se balade à poil sur la plage ? Plus jeune, Jonas avait une tendance exhibitionniste, mais quand même. Es-tu sujette aux hallucinations ? C’est peut-être un effet secondaire de toutes les drogues que tu as ingurgité ?

— Je l’avais repéré de loin sur sa planche à voile, j’ai rappliqué vite fait. Eh ben, quand il a retiré sa combinaison, je n’ai pas regretté d’avoir piqué un sprint. J’en ai rêvé la nuit suivante !

— On va se coucher moins bête ! Yéyette fait des rêves érotiques avec Jonas… Ça m’en bouche un coin ! se moque Nathan.

— Je jongle entre mon amour pour toi et l’embarras que je ressens. Tu ferais mieux de te concentrer sur ton couple. Ton cher mari est une bombe et il te supporte, ce qui ne semble pas sans intérêt ! s’énerve Léo en haussant le ton.

— J’ai quand même le droit de me rincer l’œil ! De toute façon, il n’est plus libre…

Pensant avoir titillé leur curiosité, elle marque une pause. Mais la belle rousse fait chou blanc.

— Pourquoi je m’obstine à vous faire part de mes scoops croustillants ? M’enfin ! Vous ne voulez pas savoir avec qui il est ? s’insurge-t-elle en levant les bras.

— Non ! répondent-ils à nouveau en chœur.

— Je vais vous le dire quand même. Roulement de tambour… Il roucoule avec Tancrède.

Là, il faut bien le reconnaître, ils sont scotchés. Nathan veut en avoir le cœur net, il en bafouille.

— On parle bien du même Tancrède ? Notre architecte, celui qui saute sur tout ce qui bouge ? Le mec que Ludwig ne peut pas blairer ?

— Toi, tu peux peut-être ?

— Non plus…

— Eh ben ouais ! Manifestement, il n’aime pas que les femmes ! Je savais qu’il avait bon goût pour les nanas, pour les mecs, c’est nouveau !

— C’est passionnant, ironise Léo. Mais cela ne va pas nous empêcher de dormir ! Avons-nous fait le tour des potins ?

— N’en parlez pas, je vous fais confiance, ajoute la rousse à voix basse en se tassant sur son tabouret. Il m’a demandé de ne pas l’ébruiter.

Nathan est pris d’un fou rire qu’il communique à Léopoldine.

— Yéyette, tu es… EXTRAORDINAIRE ! Tu n’as aucune limite ! C’est simple, tu es sur le podium !

— Qu’ils sont cons ces deux-là ! C’est quoi le truc drôle ?

— Par le passé, Jonas n’a jamais fait preuve de discernement, les années n’y ont rien changé. S’il veut que quelque chose se sache, c’est à toi qu’il doit le dire et non l’inverse, continue de rire Léopoldine.

Mais le doute la gagne.

— À qui d’autres l’as-tu raconté ?

En prenant un air outragé, elle réfléchit.

— Personne… Si, peut-être à Karine… Marie-Emmanuelle, Carole, Muriel, Marie-Rose, Bernie et Marie-Laurence et aussi Christine : ma bande de copines.

— Marie-Laurence habite à Versailles, Bernie à Hendaye et Christine en Belgique !

— Elles étaient en vacances chez le papa de Marie-Laurence à Larmor. Pendant un déjeuner de filles, j’ai dû lâcher deux ou trois trucs…

— OK… Et les autres ? Elles vivent toutes en bourgogne !

— On a fait un thé en visio !

— J’en tomberai presque à la renverse ! Ce n’est plus un clairon, c’est une sirène de bateau !

Un rire grave tout droit sorti des entrailles de Nathan résonne dans toute la pièce, sans parvenir à s’arrêter. Sa femme a dépassé sa consternation.

— Joséphine, souviens-toi ! Jonas et Tancrède étaient comme deux frères et ils adoraient lancer de fausses rumeurs. Ils faisaient des paris pour savoir en combien de jours elles allaient se répandre. Il se joue de toi ! Je ne crois pas une seconde à cette romance… Comment peux-tu être aussi crédule ?

Son nez et ses pommettes virent au rouge : tout lui revient. Elle tambourine la table de ses poings.

— Oh le salaud ! Si c’est vrai, il va me le payer !

— Quand je pense à notre wagon accroché au tien, il y a de quoi flipper ! se lamente Nathan.

— Jonas te connaît trop pour te faire des confidences. Tout le monde le sait, tu es la personne la moins discrète de Quiberon !

— C’est de votre faute ! Si vous ne m’aviez pas raconté son histoire avec Léandre, je n’y aurais jamais cru, essaie-t-elle de se dédouaner.

Le regard noir, Léopoldine est à un cheveu de lui plonger la tête dans l’évier pour lui rafraîchir la mémoire.

— Le culot ! Les mots me manquent… J’ai épuisé mon stock de qualificatifs te concernant. Tu as fait le forcing pour le savoir… et maintenant, tu voudrais ne jamais l’avoir su ?

Le terrain est accidenté, elle craint la chute. L’air de rien, Joséphine change à nouveau de sujet.

— On dîne ensemble ce soir ?

— Dépose-nous Théodore si tu veux, mais c’est tout, répond aussi sec Nathan.

— C’est pour me punir d’avoir raconté que la petite graine a germé ?

— Ton inconscience n’a d’égal que ton inconséquence. Dans le lot, certains vont appeler les agences de presse pour leur vendre l’information. La semaine prochaine, ils vont tous sortir leur torchon en titrant : « Un autre bébé pour la star ». Tu m’épuises à un degré subatomique !

Joséphine n’en mène pas large. Ce genre de raisonnement lui échappe totalement. Elle pourrait envoyer un message à ses contacts en renouvelant sa demande de garder le secret, mais le risque de produire l’effet inverse est réel. Comme à son habitude, la tête dans le sable, elle fait l’autruche. Depuis quelques minutes, Léopoldine essaie de se gratter sous son plâtre en le faisant bouger.

— Nathan, je n’en peux plus ! Emmène-moi à l’hôpital, je commence à échafauder des plans pour le retirer moi-même et je risque de me blesser !

— Très bonne idée. Dis-moi José, toi aussi tu joues de la guitare ?

Aussitôt, elle se redresse en écartant les bras.

— Voilà la preuve que je sais garder un secret !

— Elle t’avait demandé de ne pas me le dire ?

— Demandé ? Joséphine éclate de rire. Le terme ne convient pas ! Que je me souvienne… Elle jette un regard en coin à Léo qui la mitraille. Eh ben non… Je ne me souviens pas. Les somnifères et les anxiolytiques m’ont ruiné la mémoire. Je vous laisse, je vais chercher Théo…

Comme une collégienne faisant l’école buissonnière, elle tente de fuir, mais Nathan la rattrape par le bras.

— José José… C’est quoi… ces œillades ?

Tel un caméléon, Léopoldine aimerait se fondre dans la pièce.

— Vous me gonflez tous les deux. Toi, tu veux savoir, et Léo arme le flingue avec lequel elle va me buter !

— Raconte ! Tu en meurs d’envie ! insiste Nathan.

Inutile de la supplier, elle lâche tout d’un coup.

— Mon vieux, tu vas flipper ! Il y a une autre chose que tu ignores. Sans doute liée à sa mémoire photographique, ta belle poupée aux yeux bridés possède l’oreille absolue. Suivre un milliard de cours ne fut pas nécessaire, elle jouait tous les jours, tout le temps. Tu piges ? Elle incline la tête avec un signe d’évidence. Pendant plus de deux ans, tu n’y as vu que du feu… C’est fou !

— Elle est mignonne, la rouquine. Comment j’aurais pu le deviner ? Il tourne sur lui-même. Tu vois des guitares ici ?

— Ah Ah Ah ! éclate-t-elle de rire en se ventilant le visage de la main. Je vous laisse. J’ai deux enfants en bas âge… je suis trop jeune pour mourir !

Le temps qu’il assimile ses paroles, elle a déjà claqué la porte. Scotché au sol, il la mitraille.

— Léopoldine… où est planquée ta guitare ?

Assise sur un tabouret haut de la cuisine, sa belle boit une lichette de thé pour se donner une contenance et hydrater sa gorge sèche. Elle vient d’échapper au pire. Joséphine aurait pu lui préciser qu’elle ne s’est pas contentée de lui demander de garder le secret. Elle l’avait menacée avec force, et Joséphine avait très bien saisi qu’elle ne devait pas s’aviser à divulguer l’info.

— Au grenier, lâche-t-elle honteuse.

— Je me souviens avoir entendu quelqu’un à Paris… C’était toi ?

— Ce n’était pas fréquent, mais ça m’est arrivé quelques fois. Je vais t’expliquer. Au collège, je maîtrisais le piano et le violoncelle, mais je voulais un instrument à trimbaler avec moi. J’ai choisi la guitare pour le fun et le côté pratique. Quand nous partions en voyage scolaire dans le bus, sur la plage avec nos amis, je pouvais jouer…

Sans rien ajouter, Nathan la prend par la main, l’entraîne dans les étages. Dans le fond du grenier, elle ouvre les deux battants d’une armoire ancienne. Léopoldine en sort deux étuis. Elle lui présente d’abord sa première guitare. Marron, avec un tour plus sombre, elle compte la donner à Oscar dans quelques années. Puis lentement, elle fait glisser la housse de la deuxième, laissant apparaître une très belle guitare noire, identique à la sienne. Nathan est sidéré, n’en revient pas.

— C’est du délire ! Deux ans enfermées dans un placard pour me les cacher ?

— Non ! Quand j’ai vidé la chambre de Jasmé l’été dernier, je les ai montées ici.

Dans le fond du meuble, l’œil de lynx de Nathan remarque un autre étui d’une forme peu commune. Il s’en empare, fait glisser le zip. Après l’avoir sorti et tourné dans tous les sens, il observe sa femme qui n’en mène pas large.

— C’est quoi ?

— Une autoharpe… C’est une version américaine de la cithare autrichienne.

— Tu en joues ?

— Je ne la maîtrise pas. Je l’ai achetée lors de mon voyage aux États-Unis avec Auguste et Anna.

— Il y a d’autres cadavres planqués dans ton grenier ?

— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre…

Les trois instruments rejoignent la bibliothèque. Comme elle le craignait, son mari n’a plus qu’une idée en tête.

— Habille-toi, on va faire exploser ton plâtre… Et après, tu vas me montrer ça ! bougonne-t-il, la tête rentrée dans les épaules.

Ils déposent les deux petits chez Maude et Pierre et filent à l’hôpital de Lorient. Un urgentiste, jeune et sympathique, le lui retire en deux temps, trois mouvements. Six très longues semaines à le supporter, elle a enfin retrouvé toute sa mobilité. Elle va pouvoir conduire, prendre des bains sans précautions et ne verra plus ce qui lui rappelle en permanence leur accident. Sur le chemin du retour, Léopoldine cogite en se massant le bras.

— Tu as mal ?

— Non, pas du tout. Joséphine t’a fait des confidences sur Ludwig ?

Sa question vient comme un cheveu sur la soupe. Nathan marque son étonnement en penchant la tête en avant.

— Absolument rien ! Pourquoi ?

— Mes alarmes se sont activées pendant son laïus sur Jonas. Quand j’ai parlé de Ludwig, elle a tiqué. Comme si elle allait dire quelque chose et se ravisait.

— Je me suis tellement marré. La vague du siècle aurait pu submerger la maison, je ne m’en serais pas aperçu. Elle est en forme, en superforme… La Joséphine des grands jours !

Léopoldine reste sur le qui-vive. La récente dépression de Joséphine a laissé des traces. Le couple mi-suédois va mieux, mais Ludwig semble avoir conservé des séquelles. Moins patient, il ne rit plus des bêtises de sa belle, se bouche souvent les oreilles lorsqu’elle est à côté de lui, et parfois, il change de place. Ils étaient à un cheveu de la rupture. Léopoldine se rassure en se persuadant qu’il leur faut davantage de temps pour un retour à la normale.

Après un déjeuner rapide, Nathan revient avec sa guitare noire. Il joue un moment, trouve qu’elle sonne bien, la lui tend. Léopoldine s’installe sur une chaise, face à lui.

— Je t’écoute et je te laisse choisir…

Elle agite ses doigts quelques secondes en se remémorant une partition. Elle opte pour « Love is all ». Ils la chantaient très souvent le soir sur la plage avec ses amis. Nathan se contente de la regarder en papillonnant des yeux. Il retient sa respiration lorsqu’elle enchaîne avec la musique qu’il vient de composer pour Jasmé.

— Non, mais… Léo… tu te fous de moi ? Où as-tu trouvé la partition de la dernière chanson ?

— Dans ton studio… autant te le dire de suite, j’ai lu les paroles. Si tu te poses la question, oui, j’ai fouillé dans ton carnet noir.

Nathan se contente de sourire.

— Je ne suis pas fière de moi, mais j’avais besoin de vérifier que son prénom ne figurait nulle part.

Nathan interdit à quiconque de les ouvrir. Elle ne se l’était jamais permis, mais après la mauvaise surprise de sa chanson, elle a préféré prévenir plutôt que guérir : quitte à prendre la foudre de son amoureux. Mais il continue de sourire en levant les sourcils.

— Quand tu es descendue ce jour-là, j’ai retrouvé une épingle à chignon sur mon fauteuil, et mon carnet n’était plus à sa place.

— Tu mets des pièges pour t’assurer que personne n’y touche ?

— En quelque sorte… Elle te plaît ?

— En quelque sorte, sourit-elle.

— Pourquoi n’as-tu pas fait carrière dans la musique ?

— Je refuse de te l’expliquer une nouvelle fois.

— Ton talent est gâché. J’essaie, mais je ne comprends pas. Tu es hyperdouée…

— Systématiquement, tu ne fais pas la différence entre vouloir et pouvoir. Je le pouvais, mais je ne le voulais pas. Je veux me concentrer sur Oscar.

Nathan est dérouté. Léopoldine a conscience d’avoir trop attendu pour le lui dire. Dans l’explication de sa belle, Nathan a saisi qu’elle lui a envoyé un message. Il a besoin d’un réconfort physique, l’entraîne sur le canapé, se colle dans son cou.

— Tu trouves que je ne m’occupe pas assez d’Oscar ?

— Vous devez vous trouver un plaisir partagé. Pourquoi pas la guitare ? Je lui apprendrais les bases et tu prendras le relais…

Il approuve en lui embrassant la main.

— Mia a suivi des cours de piano. Pourquoi a-t-elle tout stoppé du jour au lendemain ? J’ai essayé de jouer avec elle, mais elle bloque.

Il tourne la tête en direction du jardin, lui caresse doucement le bras. Elle sent immédiatement que ce n’est pas un bon souvenir.

— C’est de ma faute. Elle n’aimait pas et j’exigeais qu’elle persiste. Je passais mon temps à lui dire qu’elle devait travailler davantage, que cela ne viendrait pas tout seul. Je l’ai dégoûtée sans m’en rendre compte.

Nathan se perd dans ses pensées, ajoute d’une voix douce, qui se veut rassurante.

— Après notre tournée, je vais lever le pied. Cet album sera peut-être le dernier.

— L’espoir fait vivre… Tu m’as dit la même chose pour le dernier. Ici, tu es bien, détendu, tu oublies que tu es le leader d’un groupe de rock. Tu es le papa, l’amoureux, le mari de Léopoldine. Tu aimerais cracher sur la gloire, mais tu n’y parviens pas.

— Tu l’espères ?

— Parfois… Te partager avec des millions de fans, c’est terrifiant. Ce n’est pas de la jalousie, c’est un mélange de sentiments. J’ai souvent peur, pour toi, pour nous. Je n’arrive même pas à comprendre comment on peut avoir envie de cette vie-là. La notoriété est un poison. Il se faufile dans ta vie et peut être dévastateur. Sans cette maison où nous pouvons vivre un quotidien avec un semblant de normalité, je n’aurais pas tenu.

— Tu vas pouvoir jouer de la guitare sans te cacher, se moque-t-il le menton sur son épaule.

— Je vais te montrer un film…

Léopoldine revient de la bibliothèque avec deux cassettes. Elle enclenche la première dans le vieux lecteur.

C’est une fin de journée, le soleil décline, il brille sur l’océan. Tout un groupe de jeunes est assis en rond sur la plage. Léopoldine joue de la guitare et ils chantent. Nathan reconnaît Léandre, il la tient par le cou, l’embrasse. Il distingue la voix grave de Joséphine, elle les filme en se marrant. Puis arrive un grand garçon blond, son instrument en bandoulière. Il s’installe à côté de Léo, lui dit en rigolant : « Léopold, es-tu réglée sur mon diapason ? ». Ils jouent tous les deux, certains dansent, d’autres chantent : une joyeuse bande d’ados, bien dans leurs têtes. Ils profitent du coucher du soleil dans un cadre exceptionnel.

— Voilà ! Ce film résume à lui seul mes motivations. La musique était notre élément fédérateur. Il n’y avait plus de dispute, plus rien n’avait d’importance.

— Qui est ce garçon qui jouait avec toi ?

Elle ferme immédiatement les yeux pour ne pas pleurer, mais rien n’y fait.

— C’est Raphaël.

Elle se lève, attrape la boîte de mouchoirs sur le plan de travail de la cuisine, s’essuie le visage et revient s’asseoir.

— Une leucémie foudroyante l’a emporté à vingt ans. Quand il est tombé malade, nous sommes allés le voir à l’hôpital. Une visite bouleversante, nous avons peu parlé. Faible et méconnaissable, Raphaël avait conscience de la gravité de son mal, et nous aussi. Au moment de nous quitter, nous savions qu’on ne se reverrait pas. Des adieux déchirants, et quand je l’ai embrassé, il m’a demandé de jouer pour lui avec sa guitare à ses obsèques.

Elle marque une pause pour reprendre son souffle, Nathan l’écoute les larmes aux yeux.

— Il est mort trois semaines plus tard. Je n’avais pas touché un instrument depuis deux ans, mais j’ai tenu ma promesse. C’était le premier jour du printemps… il faisait doux. Dans les moments de silence, on entendait le ressac et les cris des goélands qui tournoyaient au-dessus de nous. La cérémonie civile était à la fois belle… et d’une tristesse sans nom. Certains ont lu des poèmes, d’autres, de très beaux textes qu’il aimait. Tous ces jeunes qui pleuraient en chantant, nous avons dû nous y reprendre à plusieurs fois… L’année qui a suivi son décès, j’ai douté, et même envisagé de mettre un terme à mes études. J’en voulais à la médecine de ne pas l’avoir sauvé. Et j’ai appris. Dans ce métier, chaque jour on affronte la mort, et chaque jour on sauve des vies, mais pas toutes.

— La mort fait partie de la vie. Certains partent beaucoup trop tôt… Nous devons l’accepter, nous résilier.

Elle enclenche la deuxième cassette. Léandre chante et elle l’accompagne à la guitare. La vidéaste amateur – Joséphine – essaie de joindre sa voix à celles de ses amis. Ils lui intiment l’ordre de se contenter de filmer en rigolant.

— Joséphine chante aussi faux que Léandre chante juste ! Je suis épaté ! Je regrette de ne pas avoir fait appel à lui sur notre album. Son timbre très particulier me plaît.

Léopoldine revient avec sa petite boule d’amour qu’elle couvre de baisers. Heureuse de pouvoir prendre sa fille dans ses bras sans son plâtre, elle imagine déjà le bain de ce soir avec eux. Elle pense aussi au bébé qu’elle porte, et qui fait leur joie.

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