À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)

Le grand jour

 

Réveillée par sa petite qui la réclame et par les deux petits garçons déjà très en forme, Léopoldine se félicite de s’être couchée de bonne heure. Jasmé se manifeste plus fort qu’Oscar et le petit Léo, elle commence par elle, prépare ensuite le petit-déjeuner pour la troupe. La cuisine embaume le café, le chocolat chaud et le pain grillé. Attirés par l’odeur, les autres habitants arrivent au fur et à mesure. Souriantes, les filles sont dans les starting-blocks et ont déjà enfilé leurs tenues bretonnes. Bloqué devant la baie vitrée, Dominic admire l’océan en dégustant son café par petites gorgées. Observer les mouvements des vagues, l’écume se formant sur leurs crêtes a un effet apaisant, hypnotisant.

— À quelle heure avons-nous rendez-vous à la Mairie ? demande-t-il de sa voix douce et son accent qui la fait toujours craquer.

— À midi. Nous partirons de la maison à pied vers 11 h 30. La chance est avec nous, le soleil est de la partie…

Sans donner d’explication, Léopoldine lui demande de surveiller les garçons, part avec sa fille dans son kangourou. Nathan se lève à son tour suivi de Léandre. De concert, ils demandent où est la future mariée.

— Je ne sais pas, répond Dominic en arquant un sourcil. Elle est partie avec Jasmé, sans me dire où elle allait.

Nathan et Léandre échangent un regard : ils savent. C’est un jour particulier pour Léopoldine, à la fois heureux et malheureux. Même si tous ses amis, tous ceux qui comptent sont présents, il y a toujours deux absents.

Sans rien avaler, Nathan s’habille, part la retrouver. Devant la tombe de granit rose, il la voit de loin, serrant Jasmé dans ses bras, le visage tourné vers le ciel. Il l’observe partir sur une autre tombe, revenir sur celle de ses parents. Ne souhaitant pas troubler cet instant de recueillement, il ne s’approche pas, choisit de l’attendre à l’entrée du cimetière. Lorsqu’elle le rejoint, bien sûr ses yeux sont rouges, il l’entoure de ses bras, de tout son amour, l’embrasse. Nathan imagine aisément les sentiments contradictoires qu’elle porte en elle. Dans ces cas-là, les paroles sont bien inutiles.

En arrivant chez eux, c’est l’effervescence, le restaurateur a investi la cuisine. Dans une heure trente, ils doivent partir et personne n’est habillé à l’exception de Mia et Olivia. Et pourtant, depuis une heure, les deux miss squattent les deux salles de bains pour peaufiner leurs maquillages et leurs coiffures. En faisant les cent pas dans le couloir, Léandre patiente en espérant pouvoir prendre sa douche. Des bribes de conversations viennent jusqu’à Nathan, il se fixe au pied de l’escalier en écoutant la suite. Olivia explique à Léandre qu’ils peuvent partager la salle de bains. En escomptant fort le convaincre, elle lui précise qu’il peut prendre sa douche en même temps qu’elle se maquille. Son sang ne fait qu’un tour, il fait une montée rapide à l’étage pour déloger la mini-tornade.

— Toi, tu files un mauvais coton ! Tu vas ramasser tes cliques et tes claques et aller te maquiller vers Mia. Je ne sais pas ce qui me retient de te coller sous une douche glacée pour te calmer !

— Eh ben… t’as mangé de la vache enragée au petit-déj’ ? s’offusque la miss, son mascara à la main. Super-détendu, le futur marié… Calme-toi, c’est pas le moment de nous faire un arrêt cardiaque !

Nathan se contente de lui faire signe de décamper au plus vite, sous les éclats de rire de Léandre, heureux de pouvoir investir les lieux. Nathan enchaîne en préparant Oscar et une fois prêt, il lui demande de rester jouer avec le petit Léo à l’étage.

Dans sa chambre avec Jasmé, l’ambiance est bien différente, la future mariée prend son temps. Elle l’habille tranquillement en lui expliquant que c’est un grand jour, son papa et sa maman vont se marier. Sans se presser, sans stress, elle s’habille, se maquille légèrement.

Le miracle attendu se produit, ils sont tous prêts en temps et en heure. Les uns à côté des autres dans le salon, ils se regardent en riant. Le restaurateur se déplace au milieu d’un océan de marinières, avec l’impression d’être en plein tournage d’une pub pour un parfum Jean-Paul Gauthier. Sublime et vêtue d’un pantalon ajusté, Léopoldine porte le collier de perles de sa maman, et le gloss cerise qu’elle a appliqué sur ses lèvres rehausse son teint de porcelaine. Nathan, éternel jeune homme aux cheveux gris, porte à son poignet la montre du papa de sa belle. Connaissant sa valeur sentimentale, il en fut ému, touché, lorsqu’elle la lui passa au poignet.

Ils s’apprêtent à sortir, devant la maison, le reste de la bande est là. Léopoldine ouvre la porte d’entrée et c’est très drôle à voir, même la petite Rose porte un pyjama marin. Maude et Pierre ne cachent pas leur émotion en reconnaissant le collier et la montre. Furtivement, elle essuie une larme, lui se retient comme il peut. Maude et Anna portent toutes les deux les colliers offerts par les futurs mariés à leur retour de Venise. Léopoldine les effleure du bout des doigts en les embrassant. Tranquillement, ils partent en meute, sauf Joséphine. Sa récente césarienne l’oblige à faire le trajet en voiture avec son bébé.

Dans un joyeux brouhaha, ils pénètrent dans la mairie, le maire a respecté la consigne vestimentaire. Après une bise à chacun, la bande pénètre dans la salle des mariages. Léopoldine, sa fille contre son cœur, Nathan, Oscar sur les genoux, ils prennent place.

— Quelle merveilleuse famille… avec de nombreux enfants, la relève est assurée ! sourit le maire en faisant le tour de l’assemblée. Il détaille le premier rang, s’attarde sur Nathan.

— Il manque un témoin ?

— Joséphine arrive, elle se gare.

— J’arriiiiveee, hurle-t-elle.

— Joséphine ! s’exclame le maire en riant. Même si l’on ne te voit pas, on t’entend. Félicitations pour ta petite Rose, elle te ressemble. On espère qu’elle sera plus calme que sa maman, éclate-t-il de rire avec le reste de la troupe.

Une arrivée discrète relèverait du miracle, à présent, Joséphine se chipote avec Simon. Le malheureux s’est installé à côté de Nathan et ce placement ne lui convient pas. Plantée devant lui, elle lui fait signe de lui céder sa place. Avec une moue, Simon lui fait comprendre qu’il ne bougera pas. Norbert manifeste des gestes d’impatience. Il agite les épaules, tapote de ses doigts la table en pinçant les lèvres. Après un demi-tour sec, elle le fusille du regard.

— Tu as un autre mariage de prévu ? Si la réponse est non, inutile de t’agacer sur ta table, ça n’ira pas plus vite. Simon va bouger ses fesses de cette chaise et tu pourras continuer.

— Enfin… Joséphine ! Mets-toi à côté, lui désigne-t-il l’autre chaise.

— Pas question ! Je suis pénultième depuis des lustres, aujourd’hui, je suis pré-antépénultième.

— Qu’est-ce qu’elle raconte ? s’exclame le maire en se frottant le menton. Une chose est sûre… tu n’es pas comme le bon vin, tu ne t’améliores pas avec les années !

— Pas de panique ! glousse Simon. Je voulais juste la voir bisquer et ça marche à tous les coups.

Le sourire aux lèvres, il lui cède sa chaise, lui fait signe de prendre place. Satisfaite, elle soupire de contentement.

— Norbert, tu peux y aller !

Ahuri, la bouche semi-ouverte, il passe de Joséphine à ses parents.

— Maude et Pierre, je dois absolument vous remettre une médaille ! Je ne sais pas encore laquelle, mais je vais trouver ! Il réfléchit un instant. Peut-être celle de la famille ! Vous n’avez pas élevé de nombreux enfants, mais Joséphine compte pour dix !

Tous éclatent de rire en voyant l’intéressée dodeliner de la tête en marmonnant :

— Cause toujours, tu m’intéresses…

Il reprend son sérieux, déplace quelques feuilles.

— Bien… Ma chère Léopoldine, c’est avec une très grande joie que je célèbre ton mariage aujourd’hui avec Nathan. Je te revois, adolescente, faire les quatre cents coups avec tes amis, Joséphine et Léandre, ici présents. Tu es une jolie jeune femme, forte, brillante et généreuse, comme l’étaient tes parents… mes amis. Je pense fort à eux à cet instant. Il marque une pause, gagné par l’émotion que lui provoquent ses dernières paroles. La seule chose que nous pourrions te reprocher, c’est de ne pas épouser un Quiberonnais. Léopoldine, qu’est-ce qui t’a pris ?

— Allons, Norbert, soit sérieux ! réplique aussitôt Joséphine.

— La tornade, je ne t’ai rien demandé, lui rétorque-t-il en se marrant. C’est bien ça, Monsieur le futur marié… C’est une tornade ?

Nathan lui sourit en hochant la tête.

— Joséphine, tu n’as pas fait mieux. Tu as été nous le chercher en Suède, et Léandre en Angleterre. Vous faites bien un trio ! Il sourit en les regardant tous les trois. Nathan, vous allez devenir l’homme le plus envié de Quiberon. En avez-vous conscience ? Vous avez fait de Léopoldine une magnifique mère de famille, et bientôt, une femme mariée.

Amoureusement, Nathan la regarde en souriant, lui prend la main, l’embrasse.

Le maire poursuit avec le discours habituel des mariages. Puis il demande à Léopoldine et Nathan de se lever, il n’y a plus un bruit dans la salle.

— Léopoldine Jasmé Louis Forêt de Réan, consens-tu à prendre pour époux, Nathan Salinger, ici présent ?

Elle regarde un instant sa fille, Oscar, Mia qui a les larmes aux yeux, puis finit par Nathan.

— Oui… murmure-t-elle en fermant les yeux.

— Nathan Salinger, consentez-vous à prendre pour épouse, Léopoldine Jasmé Louis Forêt de Réan, ici présente ?

— Oui…

Après un rapide échange d’anneaux, tout le monde se précipite pour les embrasser dans une cacophonie formidable, et sans une larme pour personne. Léopoldine les avait prévenus qu’elle ne voulait voir personne pleurer, mais certaines se sont retenues, en tête : Maude et Anna.

Les jeunes mariés et les témoins signent, puis tout le monde prend le chemin de la maison aux volets bleus. Tout en marchant, Nathan ne cesse de la regarder. Il n’y croyait plus, et pourtant, c’est arrivé : Léopoldine est sa femme.

L’apéritif est servi sur la terrasse, au soleil. Dans la salle à manger, en embaumant toute la pièce, de nombreux bouquets de fleurs blanches décorent la table. Léopoldine en prend deux, s’éclipse discrètement. Nathan la voit faire, la rattrape devant la maison, suivie par Léandre.

— Vous me pistez ? leur dit-elle en riant.

— On ne va pas te laisser y aller seule, répond Léandre, mais si vous préférez, je vous laisse tous les deux.

— Tu peux venir, le rassure son amie. Un des bouquets est pour ta grand-mère.

Les jeunes mariés et Léandre déposent les bouquets sur les tombes, non sans émotion, puis regagnent en silence la joyeuse et bruyante bande, qui trinque à leur bonheur. Les jeunes mamans s’isolent un moment pour nourrir leurs filles, puis installent leurs berceaux côte à côte dans la chambre parentale. Elles sont si mignonnes, toutes les deux dans leurs petits vêtements rayés. Nathan les rejoint, les prend en photo.

— Regarde-les… Elles sont comme nous, une brune, une rousse, sourit Léo.

Nathan ne peut s’empêcher de culpabiliser. Contrairement à leurs mamans, elles ne grandiront pas ensemble.

Le repas est animé par le rire tonitruant de Simon, la voix grave de Joséphine, les gloussements de Mia et Olivia. Le restaurateur s’est surpassé et a respecté à la lettre la demande de la jeune mariée : un déjeuner festif, mais léger, sans viande. Des fruits de mer, des poissons et des assortiments de légumes délicieusement cuisinés se succèdent sur la table. C’est presque une journée d’été. Ils déjeunent à l’intérieur, mais la baie vitrée grande ouverte, les petits peuvent entrer et sortir à leur guise.

— Léo, c’est toi qui as choisi ton alliance ? demande Joséphine.

— C’est Nathan et j’ai choisi la sienne.

La mariée porte à son annulaire une alliance sertie de diamants et le marié, un jonc épais. Toutes deux des pièces uniques, faites à partir de bijoux de la famille de Léopoldine.

Au moment du café, la jeune mariée fait le tour de la table, les observe chacun en particulier. Ses parents de cœurs, Maude et Pierre qui ont eu bien du mal à contenir leurs larmes à la mairie. Anna, sa douce amie, resplendissante au côté de Simon, ils forment un si beau couple. Joséphine qui s’agite sur sa chaise en grimaçant, la faute à la cicatrice de sa césarienne. Ludwig qui se bouche les oreilles en cherchant des yeux un endroit plus calme. Léandre, son beau, son merveilleux Léandre, qu’elle aime tant. Avec son amoureux, ils se moquent de la belle rousse aux gestes brusques. Depuis quelques minutes, elle éponge la table avec sa serviette : le verre devant elle n’a pas résisté longtemps à ses assauts. Elle passe aux deux petites libellules rieuses, avec des cœurs dans les yeux. Elles boivent les paroles de Léandre et Dominic. Et enfin Nathan, son amoureux, à présent son mari, qu’elle aime à la folie. Celui pour qui elle a tout changé dans sa vie depuis deux ans. Celui qui la regarde de l’autre côté de la table depuis un long moment et se demande à quoi elle peut bien penser. Celui qui n’a qu’une envie, être seul avec elle. Elle lui sourit, il lui rend son sourire, lui dit doucement : « bibliothèque ». Dans l’indifférence totale du groupe, ils se lèvent de table. À peine la porte fermée, Nathan la prend dans ses bras. Ils échangent un baiser profond, entrecoupé de soupirs de plaisir, ne peuvent se détacher l’un de l’autre. Ils s’embrassent encore et encore, plus rien n’existe autour d’eux. Il chuchote en la serrant contre lui.

— Prépare-toi, nous allons partir pour la nuit…

— On ne peut pas, lui dit-elle en lui embrassant le cou.

— On peut et on va le faire, j’ai tout organisé avec Simon et Anna. Ils vont dormir ici et nous, nous partons passer la nuit dans un magnifique hôtel. Toi et moi seul… comme il y a deux ans, lorsque tu m’as embrassé pour la première fois dans ton appartement.

— Jasmé… Je ne veux pas la laisser.

— Elle ne se rendra compte de rien. Maude et Anna vont la dorloter.

— Nous n’allons plus chez Anna à Bordeaux, lui dit-elle en frottant son nez contre sa joue.

— Non. J’ai changé d’avis.

Ils embrassent leur fille et Oscar, en lui expliquant qu’ils partent pour la nuit. Sans que personne ne se rende compte de rien, en moins de dix minutes, ils sont déjà sur la route. Dans la voiture, Léo regarde sa main, son alliance. Celles de ses parents sont toujours là, mais elles ont changé de main.

Quarante minutes plus tard, à la réception d’un ancien manoir transformé en hôtel, ils font leurs premiers pas de couple marié. Nathan se délecte en annonçant à la réceptionniste : « Madame et Monsieur Salinger ». Peu importe le nom qui figure sur leurs papiers d’identité. Pour lui, elle est Léopoldine Salinger.

Au dernier étage, leur suite possède une vue époustouflante sur l’océan. En contrebas, les vagues se brisent sur les rochers en formant de l’écume. À peine ont-ils posé leurs sacs, deux personnes investissent les lieux avec des tables de massages.

— Déshabille-toi, lui murmure son mari à l’oreille.

Pendant une heure, en se regardant parfois, ils se font dorloter par les mains expertes des masseurs : un moment de détente absolue. Dans l’immense baignoire, ils terminent cette petite séance, d’où ils peuvent admirer les vagues, et les voiliers passer au loin. De son corps de future maman, il ne reste rien. Juste une petite cicatrice rose de sept centimètres sur son bas-ventre.

La nuit s’annonce magique pour les jeunes mariés, fous amoureux l’un de l’autre. Pas un téléphone ne sonne, pas d’entrée intempestive de qui que ce soit, ils peuvent profiter de chaque seconde. Elles resteront gravées dans leur mémoire.

Dans le même temps, dans la maison aux volets bleus, personne ne s’est rendu compte de leur absence. Au bout d’une heure, Joséphine demande sous les regards amusés de Simon et Anna.

— Où sont passés les jeunes mariés ?

— Ils sont partis, lui répond platement Anna.

— Quoi ? s’exclame la miss en se redressant. Les mariés nous ont plantés ! Vous étiez tous au courant ?

— José… soupire Léandre, en secouant la tête. C’est leur jour… On a juste à être heureux pour eux.

— Ils sont partis à l’hôtel ? demande-t-elle à Simon en fermant un œil. Tu sais où ?

— Inutile de me faire ton œil de fouine, je sais où, mais tu ne le sauras pas ! Nathan nous a bien précisé de ne pas te le dire. Et tu peux oublier leurs portables, ils sont éteints jusqu’à demain.

— À vous entendre, je suis ingérable. Vous me faites pitié, glousse-t-elle en se pinçant le nez.

— Incontrôlable, rectifie Dominic en se marrant. Le mec de la mairie a raison, tes parents ont dû vivre un calvaire. Félicitations, Maudy et Pierre, vous avez résisté à la tornade.

Ils se marrent tous en levant leur verre à Maude et Pierre, eux aussi hochent la tête en riant.

— C’est papa qui a eu l’idée de cette nuit à l’hôtel, sourit Mia. C’est tout à fait lui, il est fou amoureux de Léo.

— C’est tellement romantique ! ajoute Olivia, la bouche en cœur. Il a réussi à lui passer la bague au doigt, c’est un exploit !

— Comme tu dis ! renchérit Joséphine. Ce n’était pas gagné… Léo avait l’idée de se marier en horreur.

— Pas seulement de se marier, poursuit Olivia. Ils étaient ensemble depuis quelques mois, nous étions toutes les deux dans le jardin. Au milieu de notre conversation, je lui ai demandé pourquoi elle n’a jamais vécu en couple avant Nathan. Au début, elle a éludé la question, m’a répondu qu’elle vit entre deux villes, et le reste du temps, elle travaille. Je lui ai fait remarquer qu’il est possible de rencontrer l’homme de sa vie sur son lieu de travail. Et là, elle m’a fait une réponse franche :

« L’idée de partager mon espace de vie me révulsait. Je n’avais pas envie d’un mec squattant mon canapé et bouffant des chips devant un match de foot avec ses copains. Je ne voulais pas d’un homme qui laisse traîner ses chaussettes sales sur le sol de ma salle de bains, et me demande à 19 heures 02 : “ Qu’est-ce qu’on bouffe ce soir ? ”, en tirant la gueule parce qu’il n’y a pas de viande. Avoir à expliquer le pourquoi du comment dès que je levais le petit doigt me filait la nausée. Et le pire, je ne supportais pas de les entendre tirer des plans sur la comète, alors qu’on se connaissait depuis un mois. Dès qu’ils s’imaginaient avec nos deux enfants et demi dans un joli pavillon de banlieue, le chien et la voiture familiale dans le garage, je détalais au plus vite. Chez moi, c’était chez moi et chez personne d’autre. Ma vie c’était ma vie et je ne voulais la partager avec personne. Je voulais vivre seule ». Du coup, je lui ai demandé comment elle a fait avec Nathan. Elle a ajouté en souriant :

« Nathan ne mange pas de chips et il n’aime pas le foot. Son meilleur ami est Simon et je l’aimais avant de le rencontrer. Le jour où il laissera traîner un vêtement sale, il fera plus chaud qu’aujourd’hui, il est plus maniaque que moi. Pour la bouffe, tu sais de quoi il retourne. Il ne rêve pas d’une famille, il en a déjà une, et la partage avec moi. Il ne projette pas d’adopter un chien, il a un chat et j’ai toujours rêvé d’en avoir un. Il n’a jamais envahi mon espace, nous vivons dans la même maison. Nathan n’est pas un mâle dominant. Sa part de féminité s’équilibre avec ma part de masculinité. C’est ce que l’on appelle… l’harmonie parfaite ! ».

Mia est songeuse, une question lui brûle les lèvres.

— Léo et papa sont comme une moitié d’orange. À eux deux, ils forment le fruit parfait, mais d’après vous, on peut avoir plusieurs moitiés d’oranges ? Sinon, c’est flippant !

— Je le crois, lui sourit Anna en glissant ses doigts dans ceux de Simon.

Ils passent la soirée tous ensemble, dans les éclats de rire des uns et des autres. Sans complication, Maude et Anna gèrent les petits, ils s’entendent comme larrons en foire.

Vers 21 heures, Olivia prend Anna et Maude à part.

— Je ne dors pas là ce soir.

Sans bouger la tête, elles se regardent du coin de l’œil.

— Mia vient avec toi ?

— Non, mais Léo est au courant.

Sans moyen de la retenir, elles la laissent partir, mais une petite voix intérieure leur dit qu’il se passe un truc louche. Après s’être concertées, elles retrouvent Mia dans le salon, en discussion avec Léandre et Dominic. Elles sont directes, ne cherchent pas à prendre des voies détournées pour lui tirer les vers du nez.

— Olivia passe la nuit où ?

En pinçant les lèvres, ses yeux passent de Léandre à Dominic.

— Nous n’aurions pas dû la laisser partir ? s’inquiète Anna en s’approchant d’elle.

— Léo est au courant, mais ça ne lui plaît pas. Olivia est partie retrouver Jonas.

Anna ne le connaît pas, mais le changement brutal de visage de Léandre et Maude ne présage rien de bon.

— Notre Jonas… le voisin ? demande Léandre en lui tournant le visage pour voir ses yeux.

— Oui.

— Quel est le problème ? demande Anna de plus en plus inquiète en s’asseyant à côté de lui.

— Il a mon âge et il est médecin. C’est un homme, alors qu’elle est une gamine. Excuse-moi Mia, lui dit-il en voyant qu’elle fait une drôle de tête. Olivia n’est pas une adulte.

Maude se frotte les mains en réfléchissant. Ses yeux reviennent à Léandre.

— Tu en penses quoi ? Tu le connais bien, que doit-on faire ?

Il réfléchit un instant en fixant le sol, se tourne à nouveau vers Mia.

— Elle a déjà passé la nuit chez lui ?

— Oui… et aussi à Paris. Il y a quelques jours, elle l’a avoué à Léo et papa. Ils lui ont passé un savon. Si elle n’en parle pas à ses parents, Léo ne voudra plus qu’elle vienne ici.

Tous comprennent la situation inconfortable des jeunes mariés vis-à-vis des parents d’Olivia. Comme son amie, Léandre le croyait gay, il est très surpris.

— Je n’en reviens pas ! Mia, ils sont ensemble depuis longtemps ?

— Quelques semaines… Juste avant la naissance de Jasmé.

Habituellement, si friande de toutes ces histoires croustillantes, Joséphine n’a pas participé à la conversation. Épuisée, la journée a été longue pour elle. La jolie maman accuse le coup, s’apprête à retrouver sa maison avec sa famille. Simon se propose de lui faire son injection et son pansement le lendemain matin.

— Merci infiniment, mais je préfère attendre Léo. Je suis une chochotte, comme la petite bernique qui vient de convoler.

La belle journée de fête se termine ainsi. Léandre donne le dernier biberon à Jasmé, Anna et Simon prennent leur quartier dans la chambre des jeunes mariés.

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