À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
Yéyette témoin
Le lendemain matin, le départ de Joséphine est accompagné de jérémiades. Quitter sa sœur de cœur n’est jamais une partie de plaisir et lorsqu’il s’agit d’une séparation de plusieurs semaines, la jolie rousse y met les formes. Le terme de sa grossesse approche, rester davantage à Paris n’est pas raisonnable, et son gynéco lui a intimé l’ordre de regagner la Bretagne. En se rendant à une réunion à l’hôpital, Simon se charge de la déposer à l’aéroport. Léopoldine lui caresse le ventre, peut-être pour la dernière fois. Contrairement à la naissance de Théodore, elle n’assistera pas à celle-ci. Léopoldine se fait une raison, Joséphine n’y parvient pas.
Bébé Jasmé sous la garde d’Anna, les jeunes parents se rendent à leur rendez-vous avec la maîtresse. En arrivant dans la salle, ils demandent à Oscar d’aller jouer dans la cour quelques minutes avec ses camarades, beaucoup restent à l’étude du soir. Les présentations s’avèrent inutiles, ils se sont rencontrés à maintes reprises. Très douce, elle les accueille avec gentillesse, les félicite pour la naissance de Jasmé. Rapidement et toujours sans se défaire de son sourire, Léopoldine réclame des explications sur cet incident. L’institutrice marque sa surprise d’un mouvement de sourcils.
— Les remarques de ses camarades ont blessé Oscar ?
— Ces commentaires homophobes n’ont pas lieu d’être. Ce qui nous gêne, c’est votre absence de réaction. Si un de vos élèves avait dit que le rugby ou la lutte sont des sports d’homosexuels, vous l’auriez repris. Là, l’association danse classique et homosexualité, ne vous heurte pas. Comment un sport peut-il être associé à une orientation sexuelle ?
En essayant de garder une contenance, la jeune femme ne sait que répondre. Désarçonnée, elle ne cesse de tripoter une mèche de cheveux.
— Ces stéréotypes nous insupportent. Chacun doit accepter la différence de l’autre, quelle qu’elle soit. Ces enfants sont la société de demain. C’est maintenant qu’il faut leur expliquer, après il sera trop tard. Vous devez intervenir aussitôt.
— Vous avez raison… je m’en excuse, se désole-t-elle en baissant un instant les yeux.
— Nous ne vous en tenons pas rigueur, mais si cette situation perdure, nous n’hésiterons pas à le changer d’établissement.
Sans éclat de voix, le message est passé. La jeune femme a, d’un coup, une idée susceptible de contenter tout le monde.
— En début d’année, Oscar m’a raconté que vous faisiez la lecture dans son ancienne école. Seriez-vous disponible pour venir le jour de votre choix ? En prenant appui sur des livres, vous pourriez leur parler de l’homophobie, de la théorie du genre et de votre parcours de chirurgienne.
— Absolument ! Laissons passer les vacances scolaires de la Toussaint et je reprendrai contact avec vous.
— Merci, nous mettrons ça en place avec la directrice de l’établissement.
La maîtresse est soulagée, les parents aussi. En partant à leur rendez-vous, Léopoldine avait prévenu Nathan. Laisser Oscar dans la classe d’une personne homophobe n’était pas envisageable. Son adolescence auprès de Léandre lui a laissé des plaies ouvertes et profondes. La cicatrisation ne semble pas pour demain. Ils se quittent en se saluant et en se disant à très vite.
Ils retrouvent Anna versant de l’eau bouillante dans la théière, elle vient de nourrir et coucher Jasmé.
— Votre rencontre avec la maîtresse ?
— Très bien, je n’ai pas prononcé un mot. Léopoldine est à la fois cassante et tellement douce. Elle n’a pas besoin d’argumenter des heures. La maîtresse l’a embauchée !
— S’énerver, hurler ne sert à rien. Au contraire, ils montent en pression, ne t’écoutent plus. Il faut juste signaler que nous avons tous nos limites. Tu sais qui me l’a appris, n’est-ce pas Anna ?
— C’est Auguste.
Léopoldine a une chose sur le cœur depuis très longtemps. L’instant n’est pas idéal, mais existe-t-il un moment pouvant convenir ?
— Anna, quelques semaines avant son décès, Auguste m’avait laissé entendre que je devais me préparer à travailler sans lui. Il voulait ralentir son rythme, profiter de votre famille. Il projetait de partir avec toi pour un grand voyage à travers les États-Unis.
— Nous en avons parlé quelques fois, je n’y croyais pas trop. Aurait-il réellement été capable de tout stopper ? Nous ne le saurons jamais…
— Ce jour-là, j’ai souhaité si fort que ce moment n’arrive pas. Je ne pouvais m’imaginer sans lui. Aujourd’hui, je voudrais juste qu’il soit là. Que je puisse lui parler, le serrer dans mes bras.
Les yeux de Léopoldine se transforment en torrent, entraînant avec elle son amie. Elles se serrent l’une contre l’autre, Anna lui caresse sa longue chevelure.
— Léo, je n’ai jamais été jalouse de votre lien. Je sais qu’il t’aimait et je sais combien il comptait pour toi. Ne t’en veux pas pour cette pensée, je la comprends.
— Tous nos souvenirs me paraissent si loin. Je regrette de ne pas avoir su profiter de chaque seconde à ses côtés. Des regrets qui parfois m’étouffent. Le temps n’efface rien, au contraire. Il me manque tous les jours davantage.
Nathan les laisse évacuer leur tristesse par les larmes. En général, après, elles se sentent mieux, et c’est le cas.
— Ma Léo, j’ai trop mal à ma gorge.
Oscar grimace, la main sur son cou. Léopoldine l’installe sur le plan de travail et avec une petite cuillère et la lumière de son téléphone, elle examine la source de sa douleur.
— Elle est rouge, mais rien de catastrophique.
Après vérification avec le thermomètre frontal, elle lui fait un clin d’œil.
— Pas de fièvre ! Tu as bien mis ton blouson pour aller dans la cour ?
— Oui. Il fait sa petite moue de papillon sur le point de quémander. Tu écoutes mon cœur avec le truc rouge ?
Avec un sourire en coin, elle sort de sa trousse son stéthoscope. Lui reviennent aussitôt des flashs.
— Tu te souviens la première fois… Quand je suis venue te voir dans la chambre de ton papa ? Le petit gourmand avait trop mangé de pop-corn.
Il enroule ses bras autour d’elle, frotte le bout de son nez contre son pull.
— Papa, il arrêtait pas de te regarder avec des cœurs dans les yeux, et quand il a trouvé ton totoscope sur le lit, il était tout content.
— Un stéthoscope… Pourquoi ?
— Parce qu’il allait te revoir… Il était déjà amoureux.
De ses doigts fins, elle pose délicatement l’appareil sur ses oreilles, lui fait écouter son cœur, puis ses poumons. Comme il y a deux ans, Nathan les observe depuis l’embrasure de la porte, et comme il y a deux ans, les cœurs dans ses yeux sont présents.
— J’veux pas de piqûre…
— On n’en est pas là ! Ton papa va aller chercher un « pschitt » à la pharmacie. Les piqûres ne doivent pas t’effrayer. Depuis la naissance de Jasmé, pour guérir plus vite, je m’en fais une tous les matins. Demain, tu pourras m’aider et tu verras, ça ne fait pas mal.
— Je pourrai tenir la piqûre ?
— Oui, oui.
— Quand je serai grand, je veux être docteur… et je te soignerai.
S’y voyant déjà, Oscar saute sur ses pieds, détale dans sa chambre. Nathan entend sa belle se parler à voix haute :
« Ne laisse personne te dire que tu n’es pas mon fils… ».
Sans bruit, il s’approche, l’enlace en se collant dans son dos. Tendrement, il dépose un baiser dans son cou, elle frissonne.
— Tu as suscité une vocation ? D’habitude, les petits garçons veulent être comme leur papa. Oscar a choisi, docteur, comme sa maman de cœur.
— Attends qu’il soit ado ! La guitare l’attirera davantage que la compresse et le scalpel. Tu veux bien aller à la pharmacie lui chercher un médicament pour sa gorge ? Je vais te préparer une ordonnance.
Il acquiesce et tout en l’observant sortir son ordonnancier, il la relance :
— Je t’ai entendue ce matin avec ton avocat. Quand veux-tu que l’on se marie ?
Elle s’arrête d’écrire, l’écoute, puis le regarde dans les yeux.
— Pendant les vacances de la Toussaint. Mon avocat sèche. À ce rythme, Oscar fêtera sa majorité avant d’avoir résolu ma demande. Tu es toujours d’accord ?
— Quand tu veux, où tu veux, demain si tu veux…
— Avant de nous lancer dans quoi que ce soit, je dois en parler avec Mia.
— Tu crains une mauvaise réaction ?
— Oscar sera légalement mon fils. Lui et Jasmé auront un statut différent du sien. Par sécurité, j’ai besoin de connaître son avis.
— En allant à la pharmacie, je vais monter lui dire de venir.
Mia arrive aussitôt, pas vraiment rassurée.
— Tu voulais me voir ?
— Installe-toi, tapote-t-elle le canapé. Elle lui prend la main, la regarde dans les yeux. Toi et ton frère, vous avez une place à part dans mon cœur, pas uniquement parce que vous êtes les enfants de Nathan.
— Tu commences à me foutre la trouille. J’ai fait un truc ?
— Écoute-moi ma Puce. Nathan est souvent absent. Toutes sortes d’événements peuvent m’amener à prendre des décisions pour Oscar, mais légalement, ça coince. Nous avons décidé que j’allais l’adopter. Les procédures peuvent prendre des années, et quasiment aucune chance d’aboutir favorablement sans être mariés. Nous voulons régulariser pendant les vacances de la Toussaint à Quiberon. Qu’en penses-tu ?
— Je préfère ça ! Elle s’affaisse sur le dossier. Je commençais à me demander ce qui allait me tomber sur le coin du nez ! Trop bien…
De retour de la pharmacie, Nathan est satisfait des paroles qu’il vient d’entendre. Mais la petite libellule cogite vite.
— Du coup, tu m’adoptes aussi ?
Léopoldine pince les lèvres, jette un œil rapide à Nathan.
— Ta maman n’apprécierait pas.
— Avec Jasmé et Oscar, vous serez une famille, et moi, je ne serai pas dans cette famille. Je ne suis pas obligée de lui dire.
— Ce ne serait pas bien, mais c’est toi qui décides.
— Papa, tu pourras le lui demander ?
— Ça doit venir de toi. Rien ne presse, tu as le temps d’y réfléchir. Laisse passer quelques jours. Avec ou sans adoption, nous sommes une famille.
Mia est une jeune femme sensée, les arguments de Léopoldine font mouche. Elle monte rejoindre ses amis.
— Tu lis en ma fille comme dans un livre ouvert. Mia souhaite le même statut qu’Oscar.
— J’espère juste que cela ne provoquera pas des tensions avec sa maman. Mia m’a demandé quand elle peut faire la connaissance de Jasmé. Tu peux régler ça avec elle ?
Il se redresse en s’étonnant de son sous-entendu.
— Tu ne veux pas qu’elle vienne ?
— Pour moi, Gaëlle est abstraite. J’aimerais que cela reste ainsi.
— Tu as peur qu’elle te déplaise ?
— Oui.
— Léo, c’est reculer pour mieux sauter. Un jour ou l’autre, tu la rencontreras. La naissance de Jasmé est une bonne occasion.
— Mon instinct m’indique le contraire. S’il te plaît, ne me force pas. Si elle souhaite rendre visite à Jasmé, ma présence n’est pas indispensable. Je sais à quoi elle ressemble, elle aussi. Je n’ai rien contre Gaëlle et je ne veux pas blesser Mia. À toi de trouver une solution.
Pour l’heure, sa préoccupation est d’ordre administratif et tergiverser n’est pas son style. Léopoldine appelle la mairie de Quiberon en demandant les pièces qu’ils doivent fournir pour leur prochain mariage. Simple et rapide, l’affaire est bouclée en quinze minutes.
Le soir même, alors qu’ils sont à table tous les quatre, ils l’annoncent à Anna et Simon. Ce n’est plus un secret, tout le monde s’y attend plus ou moins.
— Anna, à la Toussaint, toutes les zones seront en vacances. Tu auras la garde de tes petits, mais je ne peux pas convoler sans toi. J’ai besoin que tu sois mon témoin avec Léandre. Penses-tu pouvoir venir ? Oscar et Théo seront ravis d’accueillir Zoé et Jules.
Les yeux pétillants, Anna glisse ses doigts dans les siens.
— Si Apolline et Côme ne veulent pas me confier leurs petits, je viendrai seule. Tu peux compter sur moi…
Les futurs mariés se regardent du coin de l’œil en souriant, puis pivotent vers Simon. Très solennellement, Nathan pose une main ferme sur son épaule.
— Tu es mon meilleur ami, mon frère. Grâce à toi, j’ai rencontré la femme de ma vie, et il me faut quelqu’un pouvant canaliser Joséphine. Elle sera mon témoin avec toi…
Les éclats de rire fusent, mais Simon ne met pas longtemps à capter le cadeau empoisonné qu’il vient de lui offrir.
— Vais-je accepter ? Joséphine, la canaliser… je n’ai pas de pouvoirs magiques. Elle me fait penser à une tornade qui fait du rodéo sur un ouragan. En la conduisant à l’aéroport, j’ai dû verrouiller les portes de ma bagnole pour l’empêcher de descendre s’engueuler avec un livreur qui nous bloquait dans une rue. Simon devient plus sérieux. Compte sur moi… je ne manquerai ça pour rien au monde.
Depuis plusieurs heures, ils dorment à poings fermés. Installée sur son ventre, sa boule d’amour, et sur son épaule, Oscar le papillon parle dans son sommeil. Nathan commence par transférer son fils à l’étage, puis la poupée qui n’ouvre même pas un œil.
— Les places sont chères, chuchote-t-il.
— Tu l’as bien couverte ?
— Elle est couverte et chaude comme une brioche.
— Chaude ? Normalement chaude… ou chaude, bizarre ?
— Comme une petite merveille qui vient de passer deux heures dans le cou de sa maman. Je lui donne son prochain biberon ?
— Pas cette nuit, je me lève facilement.
À deux heures, Léopoldine la nourrit une première fois, puis à six heures. Elle aime ces moments. La maison calme, dans le silence absolu d’une nuit d’automne, juste à la lueur d’une lampe, en tête-à-tête avec son bébé, elle la renifle. De longues minutes, elle la contemple, ne se lasse pas de son petit front plissé. Ses petites joues roses qui se remplissent un peu plus chaque jour : un petit loukoum sucré à souhait. Pendant qu’elle boit, elle lui raconte ses parents, lui parle de sa ressemblance avec sa mamie, surtout ses yeux. Elle libère sa parole, se l’impose sans tristesse. Léopoldine a besoin de les faire vivre de cette manière. Comme elle s’attarde, Nathan se lève. De l’embrasure de la porte, il l’observe, l’écoute. Sans l’interrompre, il reprend sa place sous la couette. Léopoldine a senti sa présence, les craquements du parquet l’ont trahi.
Elle a regagné son lit depuis seulement trente minutes, un petit papillon en grande forme se sent prêt pour sa piqûre. Léopoldine venait à peine de s’assoupir.
— Il est trop tôt mon cœur. Tu peux t’installer entre nous, mais sans parler, sinon tu patientes dans ta chambre. Regarde, dehors il fait nuit…
Son choix est rapidement fait. Entre eux, il se blottit tantôt contre elle tantôt contre lui, mais ses yeux restent ouverts. Lorsqu’il entend Anna préparer le petit-déjeuner, il lève le camp à sept heures trente, en les laissant dormir deux heures.
Jasmé s’agite dans son berceau, sa maman la prend vers eux. Anna, toujours au petit soin, lui apporte son biberon. Ils passent tous les trois un moment exquis au chaud avec leur bébé qu’ils ne se lassent pas de dorloter.
La graine de docteur n’a pas dit son dernier mot. Il est de retour et rappelle à sa patiente qu’il doit lui faire une piqûre.
— Je vais d’abord prendre mon petit-déjeuner.
Elle lui ébouriffe les cheveux en voyant sa bouille pyrrhonienne. Méfiant, son papillon commence à s’imaginer qu’elle le mène en bateau. Il n’argumente pas, se contente de ne pas la lâcher d’une semelle.
Simon et Léopoldine sont attablés, Mia les rejoint seule, le reste du groupe d’ados dort à l’étage. La petite libellule arbore sa tête des mauvais jours. Les cheveux en bataille, elle agite ses épaules en farfouillant son bol de céréales.
— Ça ne va pas ma Puce ?
— Les garçons repartent demain en Bretagne… J’ai le cafard.
Comme le ferait Nathan, Léopoldine la prend dans ses bras, la câline longuement.
— Les séparations ne sont jamais simples.
— Suivre mes études en Bretagne, c’est possible ?
Sa belle-mère avale bruyamment une gorgée de thé en grimaçant. Elle pose délicatement une main sur sa joue.
— Tu es inscrite dans une université prestigieuse. Aucun petit amoureux ne doit te faire changer tes projets.
— Tu as abandonné ta carrière pour papa.
— J’étais enceinte, et « j’ai décidé » de profiter de ma famille. Je peux la reprendre quand je veux. Vous allez trouver des moments pour vous retrouver, des week-ends prolongés et toutes les vacances scolaires. Avec ta charge de travail et un nouveau rythme, les semaines vont passer très vite.
Mia affiche une moue dubitative.
— Joli discours… mais toi et papa, vivre séparés, c’est comme escalader l’Everest en tongs. S’il est trois jours sans te voir, il perd le sens commun. Sais-tu que les membres du groupe angoissent à chaque déplacement ?
Simon éclate de rire en hochant la tête.
— Nous ne sommes pas une référence. C’est vrai, tu as raison. Te l’expliquer, je ne le peux pas.
— Loin des yeux, loin du cœur !
— Ce n’est pas forcément la réalité, ajoute Simon en posant une main rassurante sur la sienne.
— S’ils viennent à Paris, nous pourrons à nouveau loger chez toi ?
— Évidemment…
Pas franchement convaincue, Mia regagne l’étage sous le regard perplexe de Simon et Léopoldine. N’ayant pas perdu une syllabe de la conversation, celui qui est le plus contrarié par ses paroles : c’est Nathan. Il s’installe sur un tabouret de la cuisine, se frictionne le visage.
— Entre mon fils qui demande tous les deux jours si nous allons habiter Quiberon, ma fille qui veut faire ses études là-bas, et Léo qui ferait ses bagages à la vitesse de la lumière… je vais finir tout seul à Paris ! Mia a raison… les membres du groupe vont se tirer !
— Quatre mois ensemble, ça laisse des traces. Elle va avoir un nouveau rythme, tout va rentrer dans l’ordre…
Simon est déjà passé à autre chose.
— Dis-moi Léo ! Oscar te parle de sa maman ?
Il a hésité. Sa démarche se veut bienveillante, Léopoldine ne s’en offusque pas. Elle ne réagit pas immédiatement, regarde par la fenêtre, se trouble un instant.
— Parfois, il me demande où elle est, si elle le voit. J’essaie de lui répondre le plus sincèrement possible et de manière joyeuse. Son évocation ne doit pas être synonyme de tristesse et de larmes. Mais j’ai très souvent une boule dans la gorge. J’espère qu’il ne le ressent pas.
— Il est bien dans ses baskets. Tu n’y es pas pour rien…
Les garçons partent courir, elle en profite pour appeler Léandre. Sans lui donner de motif, Léopoldine lui enjoint de venir chez elle. Rendez-vous est pris pour la fin de matinée.
Après une douche rapide, elle s’installe sur son lit avec son assistant. Nathan est de retour de son jogging et regrette d’être rentré. Même si l’injection n’est pas pour lui, il a déjà l’estomac au bord des lèvres. Méthodiquement, elle prépare la seringue, la fait tenir à Oscar. Après une désinfection de la peau de son ventre, elle la pince, plante l’aiguille, lui indique qu’il doit presser le piston pour injecter le liquide.
— Et voilà ! Tu viens de réaliser ta première piqûre !
Tellement fier de lui, son petit bonhomme a le sourire bloqué, et ne veut pas s’arrêter en si bon chemin.
— On recommence demain ?
— C’était la dernière… une autre fois !
Sa mission accomplie, le mini Doc’ détale, fier comme un pou. Nathan l’aide à se relever en affichant un air amer.
— C’est l’injection qui te met dans cet état ?
— Mon fils est un guerrier, comme toi. C’est la demande de Mia qui me chagrine.
— C’est son premier petit amoureux sérieux. Au fond d’elle, je ne pense pas qu’elle envisage de lâcher la Sorbonne. Ta fille avait juste besoin d’entendre des paroles rassurantes.
En faisant son entrée dans l’appartement, Léandre est sidéré. Léopoldine arbore un jean slim noir, celui qu’elle portait avant sa grossesse.
— Sans déconner, Léo… tu as ton corps de poupée !
— J’ai le ventre encore gonflé, mais c’est tout.
Elle l’entraîne dans le salon, Nathan les rejoint. En glissant sa main dans la sienne, ses yeux brillent d’émotions.
— Mon Léandre… je vais avoir besoin de toi.
— Je n’aime pas ton préambule. Mon trouillomètre s’affole, dit-il en replaçant d’un geste gracieux quelques boucles brunes.
— Je ne peux pas me marier sans toi. Acceptes-tu d’être mon témoin avec Anna ?
— Ah… Je comprends mieux ! Il se tasse sur lui-même en riant. Quelques jours avant son départ, Joséphine s’est levée en pleine nuit pour piquer l’ordinateur de Dominic. On commençait à avoir l’habitude de ses déplacements nocturnes, elle mange en continu, c’est un estomac sur pattes. Manque de bol, il y avait un mot de passe. Elle a tellement insisté, Dominic a reçu un message sur son portable lui indiquant une tentative d’intrusion. Il n’a pas mis longtemps à foncer dans sa chambre pour le récupérer. Le lendemain matin, il l’attendait au saut du lit pour une explication. Dans un discours confus, elle lui a raconté qu’elle devait se dénicher de toute urgence une robe de cérémonie. Il lui a fait remarquer que pour le moment, sa taille allait être difficile à trouver.
— Elle ne lui a pas dit pour quelle occasion ?
— Non. Et c’est très bizarre… Elle qui aime sonner le clairon, elle n’a rien lâché…
Il entoure son visage de ses mains, l’embrasse.
— Je serais là, ma Léo. Nous serons là, évidemment. En fermant un œil, il réfléchit deux secondes. Tu as des tendances suicidaires ? Tu veux en finir avec la vie ?
— Pourquoi ?
— Si José n’est pas ton témoin, je ne donne pas cher de ta peau !
— Avec Simon, ils formeront le binôme de Nathan, mais elle l’ignore !
— Le témoin de la star, elle va nous en parler pendant six mois. Par contre Léo, on ne loge pas chez eux. Dominic ne s’est pas encore remis de son séjour avec nous, dit-il en se frottant le front. Tu sais qu’elle a flingué notre machine à café.
— Celle que vos amis vous ont offerte pour votre crémaillère ?
— Normalement, on ne peut pas, et pourtant, elle a enclenché la pastille à l’envers, et a forcé le mécanisme de fermeture. Résultat, tout le truc fuit de partout… une vraie passoire.
— Vous serez avec nous. Anna et Simon logeront chez Maudy et Pierre. Tout est arrangé avec eux.
— Quelle a été la réaction de Maudy ?
— Des larmes de joie… Nous allons faire un zoom avec Joséphine pour le lui annoncer. Je sens qu’on va bien rire !
Nathan se charge d’installer l’ordinateur sur la table du salon, et lance la connexion. La future maman répond rapidement.
— Salut ma belle, tu vas bien ?
— Salut tout le monde ! J’ai les boules quand je vous vois tous ensemble.
— Nous allons nous marier à Quiberon pendant les prochaines vacances, je viens de l’annoncer à Léandre.
— Hein… Déjà ? Tu ne vas pas me faire ça ? J’ai l’air d’une baleine ! Je ne vais jamais trouver une robe à ma taille, râle-t-elle. Elle se redresse, les yeux explosés. Putain ! Je vais aller à ton mariage en Birkenstock ? Oh non… Léo, change de date !
— Tu peux même porter des bottes en caoutchouc, et une marinière fera l’affaire.
— Toi et ton mec, des rabat-joie ! Enfin bon, pourquoi pas ?
Léo donne des coups de coude discrets aux garçons.
— Je viens de demander à Léandre d’être mon témoin avec Anna…
La jolie rousse vire lentement au blanc et ses émeraudes, au gris. Elle explose littéralement sous leurs éclats de rire.
— Anna… ton témoin ? Ben voyons ! Pourquoi pas l’autre couillon d’urgentiste tant qu’on y est ? Ah ben nan, Nathan va le choisir ! Et ils sont là… les trépanés, à me balancer ça… comme ça ! Tu étais « mon » témoin, et tu es la marraine de « mon » fils. JE SUIS TA SŒUR, BORDEL ! Ton cœur est en kevlar ou quoi ?
— Heureusement qu’elle ne peut pas se téléporter, on serait mal ! marmonne Léandre en contenant son fou rire.
— José, tu ne peux pas être…
Elle réplique aussitôt, sans que Nathan puisse terminer sa phrase.
— Alors toi, ne la ramène pas… Va gratter ta guitare ! Occupe-toi de tes accords à la con et laisse-nous régler ça !
Joséphine lui claque le bec en gesticulant. Léopoldine et Léandre en pleurent. Elle ne s’arrête plus, en le menaçant à travers l’écran de son index.
— Toujours à décider pour tout le monde ! C’est ton idée de me court-circuiter ?
— Ben oui ! « Court-circuiter » colle parfaitement à ton profil, se marre-t-il. Je n’aurais pas dit mieux !
— Et il le reconnaît ! Léo, pourquoi tu l’écoutes ?
— Il pensait te faire plaisir…
Elle se frotte un œil, fixe l’écran en se décomposant.
— Vous avez picolé hier soir pour fêter la naissance de Jasmé ? D’où ça peut me faire plaisir ? Tu te débrouilles comme tu veux, mais je suis ton témoin !
— Calme-toi ! S’interpose Nathan en essayant de garder son sérieux. Ce n’est pas bon pour ton bébé.
— Et il continue de ramener sa fraise ! Je vais devenir ton pire cauchemar ! Ne traverse pas devant ma bagnole… un accident est si vite arrivé !
Léandre et Léopoldine peinent à reprendre leur souffle.
— Écoute-moi ! Joséphine, tu…
— Nan, je ne t’écoute pas ! Ton explication, je m’en tape ! Je suis le témoin de Léo, point !
Nathan marque une pause, puis prend une respiration et lui débite d’une traite :
— Tu seras mon témoin avec Simon…
Là, elle bloque totalement. Ils la voient se figer puis hurler :
— LUDWIG ! LUDWIG ! JE VAIS ÊTRE LE TÉMOIN DE NATHAN !
D’un bon, elle se lève. Sa chevelure rousse reste en suspensions quelques secondes. Elle se prend les pieds dans le fil de l’ordinateur, le fait tomber, manque même de renverser la table basse et tout son contenu.
— Elle est en orbite, continue de rire Nathan.
— Je t’entends, rigole-t-elle en ramassant l’ordinateur, et ce n’est manifestement pas sa première chute. Oh la vache ! Vous voulez me faire accoucher aujourd’hui ?
Rouge d’émotion, elle se ventile avec la main.
— Merci ! Tu es mon frère de cœur. En même temps, je ne sais pas si c’est possible, vu que tu es déjà mon beau-frère ? dit-elle tout haut, en se parlant à elle-même.
— Il y a cinq minutes, j’étais un trépané et elle menaçait de me buter. Avec elle, tu passes de la guillotine au trône en une fraction de seconde.
La situation est trop comique, Léopoldine poursuit le jeu.
— C’est toi qui as raison, nous allons changer. Vous serez mes témoins avec Léandre, Anna et Simon, ceux de Nathan. Excuse-moi ma belle, parfois, je m’égare, ajoute-t-elle le plus sérieusement du monde.
Son sourire se fige. Elle trouve rapidement les arguments pour la contrer.
— Prendre un couple comme témoin, c’est d’un classique. Mieux vaut les séparer. Tu penses à Anna ?
— Elle comprendra. Anna aime beaucoup Nathan, ça lui fera plaisir…
— Et alors, moi aussi je l’aime beaucoup ! Arrête tes conneries…
— Il y a cinq minutes, il était sous les roues de ta bagnole, la titille Léandre.
— Félon de père en fils ! Rentre chez toi ! Ton mec a très certainement besoin de toi pour faire votre lit au carré ou ranger vos produits d’entretien par ordre alphabétique. Ils me fatiguent… Je vais accoucher aujourd’hui ! souffle-t-elle en passant sa main sur son ventre.
Entre deux éclats de rire, Léopoldine tente une nouvelle argumentation, mais José la stoppe à nouveau.
— Ne change rien ! Punaise… quelle bande de lourdingues !
Tous les trois s’essuient les yeux. Ils pleurent de rire en la voyant à présent se démener pour rester le témoin de la star.
— José, je préfère t’avoir comme témoin.
— Elle va me casser les roupettes encore longtemps ? Saperlipopette !
Les deux garçons stoppent net leurs éclats de rire, se redressent, se regardent en écarquillant des yeux.
— Elle a bien dit « roupettes » et « saperlipopette » ? s’exclame Nathan, suivi de son rire grave, que Léo aime tant.
— Elle l’a dit ! renchérit Léandre, écroulé. Qu’est-ce qu’il lui arrive ?
— C’est mémé Yéyette ! Elle a déjà ses pompes, maintenant, elle parle comme elle. Elle se réincarne peut-être ?
— Si elle en a, ce n’est pas mémé Yéyette, c’est pépé… Léandre tourne la tête en direction de l’écran. Comment s’appelait ton arrière-grand-père ?
— Vous avez de la chance d’être à 500 kilomètres ! Rigolez bien, mon heure arrive ! Et laissez tranquilles mémé Yéyette et pépé Tonin. Lui aussi avait des soucis de pieds. Pépé Tonin, c’était de l’arthrose.
— La voilà branchée sur tous les problèmes de pieds de ses aïeux. On est foutus, éclate de rire Nathan en se laissant tomber dans le fond du canapé. J’adore discuter avec elle, ça part dans tous les sens !
— Et elle, elle se marre… Léo, on est d’accord, tu ne changes rien !
— Reconnais-le, tu préfères être son témoin plutôt que le mien ?
— Pas du tout, se redresse-t-elle avec la mauvaise foi qui la caractérise. Je veux juste rendre service, et ne pas faire de la peine à Anna.
— On t’embrasse, ma Jo… Embrasse tes hommes pour nous.
Accompagnée d’une très bonne nouvelle, Anna les rejoint dans le salon. Tout est réglé avec ses enfants, Apolline et Côme. Ce sera la première fois qu’elle aura en garde Zoé et Jules avec Simon en Bretagne. Elle s’est longuement entretenue avec Maude, ce prochain mariage met tout le monde en joie.
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