À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)

Une très grosse bêtise

 

Le dîner est beaucoup plus calme, les petits sont adorables. Ils mangent tranquillement sans rechigner devant leurs assiettes de brocolis, et ce n’est pas leur plat préféré. Oscar avait une sainte horreur de tous les légumes verts, mais il progresse. Léopoldine ne manque jamais une occasion de les féliciter.

— Qu’est-ce qui te fait sourire ? lui demande Nathan.

— Je pense à moi et Théo, quand nous étions tous les deux… des moments merveilleux.

— Merveilleux, fantastique, adorable… Combien de fois par jour, dis-tu ces mots ?

— Je songe à enrichir mon vocabulaire. Les mots : magique, divin, extraordinaire, prodigieux, te conviendraient davantage ?

En lui souriant, il secoue la tête en signe de négation.

Cette sympathique soirée est interrompue par un appel de Mia et Léopoldine n’aura pas besoin de tous ces synonymes.

— Mia, vous venez toujours demain avec Léandre ?

— Oui, oui. Nous serons là en début d’après-midi.

Elle marque une pause en se raclant la gorge.

Petite voix, caca à l’horizon…

— Léo, nous avons fait une très grosse bêtise. Aide-nous à calmer papa avant notre arrivée.

Léopoldine se redresse légèrement, remonte ses petites lunettes sur son nez en collant au maximum le téléphone contre son oreille, de manière qu’il ne puisse pas entendre.

— Je t’écoute ma Puce.

— Hier soir, nous avons pris ta voiture pour aller chercher Olivia. Il faisait nuit et quand nous nous sommes garés dans la rue, nous n’avons pas vu une quille en béton. La portière du côté conducteur est abîmée… très abîmée. Je suis désolée. Léo, je te demande pardon…

Oh le bourbier… Ne pas manifester le moindre signe de catastrophe…

— Effectivement, très mauvaise idée. Je vais faire mon possible, mais je ne te promets rien. Pour la voiture, ne t’inquiète pas. À demain ma Puce… Je t’aime.

Le visage impassible, elle s’est contentée de garder une attitude détachée, tout en sachant qu’elle va passer sur le gril, et qu’une scène va s’ensuivre. Nathan la fixe en fronçant les sourcils.

— Pourquoi tu lui parles de ta Mini ? Il cogite deux secondes. Oh putain ! Ils l’ont prise ? s’exclame-t-il en espérant son hypothèse fausse.

En y mettant les formes et en essayant de minimiser la situation, elle lui expose les faits. Mais malgré cela, il est sur le point d’exploser.

— Alors là… chapeau ! Ils ont piqué ta bagnole et l’ont cabossée… Et les seules paroles qui te viennent, c’est de la rassurer ? Elle devrait s’inquiéter au contraire ! hurle Nathan.

Furieux, il balance sa serviette sur la table. Les roucoulades ont laissé place aux babines retroussées et aux yeux injectés de sang. Nathan ne termine même pas son assiette.

— Demain, j’aurais une conversation poussée avec elle.

— Ne me fais pas l’affront de me prendre pour un débile. Elle t’a appelée pour plaider sa cause, mais cette fois, ça ne marchera pas. La terre va trembler et pas seulement pour elle. Pourquoi ne me l’as-tu pas passée ?

Pour éviter d’envenimer le tout, Léopoldine conserve un calme olympien. Elle se contente de replacer ses couverts dans son assiette.

— Je ne veux pas qu’elle change d’avis et qu’elle reste à Paris de peur de nous affronter, tout simplement…

— Maël vient d’avoir son permis. Il n’a jamais circulé dans Paris et ta voiture n’est pas assurée pour un jeune conducteur ! éructe-t-il.

— Je sais tout ça… Nathan, ne gâche pas nos fêtes avec cette histoire.

— Tu me laisses toujours le mauvais rôle. C’est facile pour toi ! La gentille Léo et moi l’emmerdeur qui ne fait que râler.

— Je vais dans ton sens, mais ta manière de réagir ne me convient pas. Je ne sais pas faire, désolée !

Elle se lève brusquement, commence à débarrasser la table. Son attitude fuyante l’énerve d’autant.

— Pour toi, l’affaire est classée ? Tu m’as filée l’info et tu vas dormir sur tes deux oreilles ?

La conversation a suffisamment duré. Elle quitte la pièce, monte retrouver les garçons pour les lectures promises. Trente minutes plus tard, elle redescend, Nathan s’est réfugié dans la bibliothèque. Elle n’a qu’une peur qu’il appelle sa fille pour l’incendier et qu’elle change ses plans.

Elle termine de ranger la cuisine, donne le dernier biberon à Jasmé, part se coucher à l’étage avec sa petite. Elle hésite un instant à aller le retrouver dans sa tanière.

Sa colère n’est pas retombée. Avec un peu, beaucoup de chance, demain, le loup sera moins agressif.

Elle peine à s’endormir, se réveille plusieurs fois dans la nuit, toujours seule dans son grand lit : Nathan ne la rejoint pas. Léopoldine ne veut pas lui laisser le mauvais rôle, mais son désir de préserver le lien qui l’unit à Mia prend le pas sur le reste. Elle sait lui dire non, la remettre à sa place au besoin, et elle l’a déjà fait, mais lui faire une scène comme il le prévoit, ce n’est pas dans ses cordes.

Au lever du jour, Oscar et Théodore viennent la retrouver, s’étonnent de l’absence de Nathan. Léopoldine élude la question en leur proposant de descendre petit-déjeuner.

Nathan est déjà parti courir, et ce n’est pas bon signe.

Notre lit n’est pas défait. Soit il a dormi sur le canapé du bureau, soit il n’a pas dormi. Dans les deux cas : tous aux abris.

Il est de retour trente minutes plus tard, embrasse les garçons et Jasmé, sans s’approcher d’elle.

Sa colère n’est pas retombée, on va l’entendre depuis Saint-Malo.

Le visage appuyé sur la paume de sa main, elle le suit des yeux sans oser lui parler. Elle reçoit un message de Mia lui demandant comment son papa a pris la chose. Léopoldine se contente de lui renvoyer un petit bonhomme tout rouge.

Les préparatifs des fêtes l’occupent largement le reste de la matinée. Avec Maude, elles finalisent les menus, les listes de courses et les commandes.

Pendant le déjeuner, les conversations des garçons et les babillages de Jasmé meublent les silences. Elle essaie de capter son regard, mais il est noir, et Nathan fait en sorte de ne pas croiser le sien.

L’année se termine en beauté ! Léandre et Dominic vont avoir un souvenir mémorable de leur premier Noël en Bretagne.

Peu avant 14 heures, les Parisiens se garent dans l’allée. Mia fait pitié. Le visage rouge, signe qu’elle a versé des larmes sur le trajet. Léopoldine n’a pas le temps de les embrasser et de les mettre en garde, Nathan sort de la maison en trombe. Sans les saluer, il hurle :

— Bibliothèque ! Tous les deux !

Dominic et Léandre n’ignorent rien de l’accrochage, Mia leur a tout raconté. En arrondissant la bouche, Léandre les suit du regard. Grâce à Dieu, pour les garnements, c’est la fête de se retrouver, et cela égaye l’arrivée particulière des vacanciers.

Un compte rendu du sermon sera bien inutile, toute la maisonnée en profite, sans en perdre une miette. Maël en prend plein son grade. Même les petits qui viennent d’intégrer l’étage redescendent en courant. Oscar n’a jamais entendu son papa dans une fureur pareille. Il tourne des yeux apeurés en direction de sa maman.

— Mia lui a cassé sa guitare ?

— Ne parle pas de malheur ! lui sourit Léo pour le rassurer. Ce n’est rien. Montez jouer…

Quinze minutes plus tard, Mia et son amoureux en ressortent rouges comme des pivoines. Après s’être excusé auprès de Léopoldine, Maël ne prend pas racine. Mia s’effondre dans les bras de Léandre.

— Le spectacle étant terminé, installez-vous à l’étage. Je vais t’aider à refaire ton lit, j’y ai dormi cette nuit.

Mia capte aussitôt.

— Vous vous êtes disputés à cause de moi ?

— Les petits n’étaient pas rassurés, il y a un gros vent depuis deux jours.

Sa précision ne convainc personne. Inutile d’être devin pour sentir qu’il y a du rififi dans l’air. Léopoldine leur explique la présence de Théodore chez eux. C’est une très bonne nouvelle pour Léandre et Dominic, ravis de retrouver Maude et Pierre.

Léandre passe un long moment avec Nathan dans la bibliothèque, quand il réapparaît, son amie le questionne du regard. Il s’isole avec elle dans sa chambre.

— Il est super remonté contre toi et Mia. Elle t’a montré la photo de ta voiture ?

— Non… Pourquoi ?

— Qu’est-ce qu’ils ont foutu ? Ce n’est pas une bosse, la portière est défoncée. Prépare une injection de calmant en arrivant à Paris !

Intriguée, et pas moins paniquée, Léopoldine monte les marches quatre à quatre. Devant la photo, elle porte la main à sa bouche.

— Oh la vache ! Tu lui as montré ?

— Je tiens à ma vie ! Léo, comment peut-on faire ? Je paierai les frais.

Sa belle-maman l’entraîne près du lit, l’incite à s’asseoir.

— Mia, ce n’est pas réparable, la portière devra être changée. Comment est-ce arrivé ?

— Il faisait nuit. En voulant se garer en marche arrière, il a tapé une quille, un truc en béton.

Léopoldine n’y croit pas. Son stress empêche Mia de lui avouer la vérité, sans doute pour protéger Maël. Elle n’insiste pas, mais un petit remontage de bretelles s’impose.

— Mia, ce n’est pas une question d’argent, mais de confiance. La voiture n’est pas assurée pour Maël et même si elle l’était, je n’aurais jamais donné mon accord. Conduire dans Paris est périlleux lorsqu’on n’en a pas l’habitude et ton amoureux a trop peu d’expérience. Nathan est furax parce qu’il a peur pour toi. Je ne cautionne pas sa méthode, mais il a raison. En plus, pour pouvoir passer des fêtes un peu plus cool, nous allons devoir le lui cacher et je déteste ça. Interdiction formelle de prendre nos voitures, jusqu’à nouvel ordre.

La miss hoche la tête en se blottissant dans ses bras.

Bon… maintenant, le père…

Un casque sur les oreilles, Nathan ne l’entend pas arriver, elle s’assied à côté de lui. Dans un premier temps, il ne la calcule pas. Elle appuie sur le bouton pour couper la musique, le fait pivoter face à elle. Elle pose sa main sur son visage, puis lui soulève le menton pour capter ses yeux.

— En deux ans, je t’ai pardonné de nombreuses fois et je ne regrette rien. Je t’aime et j’aime notre famille qui n’est pas parfaite. Une famille, c’est un peu ce que tu en fais. Parfois, c’est simple et parfois, c’est compliqué. Tu dois être capable d’étouffer ta colère contre moi et Mia. Elle n’aurait jamais accepté qu’il emprunte ma Mini, j’en ai la certitude. Il y a autre chose. Lui hurler dessus n’y change rien, elle campe sur son explication. Je ne veux pas et je ne peux pas passer les fêtes dans cette ambiance.

Léopoldine le sent se détendre. Il se met debout, l’attire contre lui. Nathan est un homme doux, calme, prévenant et empathique. Il fait toujours preuve de bienveillance et de tolérance. Léopoldine ne l’a jamais vu s’emporter de la sorte. Sa peur pour Mia se transforme en cyclone qu’il ne parvient pas à maîtriser. Son visage contre le sien, elle poursuit doucement :

— Elle va revenir vers toi, ne la repousse pas. Elle s’en veut beaucoup.

— Ça commence à passer…

Léopoldine retrouve sa bande dans le salon. Tous l’interrogent du regard, elle se contente de lever le pouce en souriant. Léandre et Dominic lui adressent un clin d’œil en retour.

Après un goûter gargantuesque – chocolat chaud et pain d’épices –, une virée s’impose pour défouler la joyeuse et remuante marmaille. Le vent est fort, glacial. L’heure est aux écharpes, bonnets, moufles et doudoune bien chaude. La jeune maman adore ce temps, mais hésite à emmener Jasmé.

— Nathan, nous sortons les garçons… tu peux surveiller Jasmé ?

— Mia est de la balade ? demande-t-il sans se retourner les yeux rivés à son ordinateur.

— Oui, prendre l’air lui fera du bien.

— Je vais venir aussi.

Sa colère est passée, il veut se réconcilier avec sa fille, lui parler plus calmement.

Son poupon chaudement habillé dans sa combinaison de cosmonaute et à l’abri du vent sous son grand manteau, ils enfilent tous leurs bottes en caoutchouc. En hiver, ils les portent avec de grosses chaussettes suédoises en laine. Équipée, la famille esquimaude dévale le sentier en faisant voler le sable. La marée est basse, l’odeur de varech bien présente et la plage s’étend sur des kilomètres. Nathan attire son poussin triste à l’écart, la prend dans ses bras. Collée à son Léandre, Léopoldine n’est pas en reste. Ils éclatent de rire en voyant Dominic courir après les garçons pour les empêcher de mettre les pieds dans l’eau. Léopoldine surprend le regard tendre de son ami sur son compagnon. Ils représentent pour elle une dyade amoureuse parfaite. L’impatience de Léandre à accueillir leur bébé l’émeut, ils sont fous de joie. Ce poupon représente leur plus beau cadeau de Noël, mais Léandre se questionne aussi. L’arrivée d’un enfant peut être un chamboulement dans la vie d’un couple et le sera également pour le petit Léo. Léopoldine marche un long moment, les yeux rivés dans le ciel en l’écoutant.

— Tu penses à tes parents ?

— Je me demande s’ils nous voient. S’ils se disent : « Ces deux-là, toujours ensemble, comme les deux doigts de la main ». Ils me manquent infiniment.

— Regarde le bel arc-en-ciel ! s’exclame Léandre en le pointant. Si ça, ce n’est pas un signe !

La balade est interrompue par la chute de Dominic. En courant après son fils, il a malencontreusement mis le pied dans un trou d’eau. Étalé de tout son long, il se relève sous leurs éclats de rire. Tel l’homme des sables, même son visage est couvert de grains dorés. Léopoldine et Mia en pleurent, tant le spectacle est tordant. Il râle tout seul et en anglais. Le froid mordant ne lui permet pas de rester avec des vêtements mouillés. De la taille, jusqu’aux pieds, il est trempé. Léandre termine la balade avec Mia, pour le plus grand bonheur de la jeune fille. Nathan retrouve son amoureuse et leur petite.

— Jasmé n’a pas froid ? s’inquiète le papa poule.

— Elle est toute chaude, le rassure-t-elle en touchant sa petite joue. Le sang breton coule dans ses veines. Ce ne sont pas quelques bourrasques qui vont la pétrifier.

Nathan les serre dans ses bras de longues minutes en fermant les yeux.

— Pardonne-moi pour hier soir et ce matin. J’oublie trop facilement la chance que nous avons de t’avoir dans nos vies.

Après les avoir calmés devant un dessin animé en anglais, les bains des petits sont assurés par Léandre. Nathan ayant déclaré forfait depuis l’inondation de la veille, il s’est bien gardé de lui raconter. Force est de constater, il n’est pas plus doué. Léopoldine l’entend râler depuis le rez-de-chaussée. Équipée de son téléphone pour filmer la scène, elle monte à pas de loup pour les surprendre. Le spectacle vaut le détour. Les loupiots tapent des pieds dans la baignoire – toujours trop remplie – et Léandre patauge dans une flaque d’eau. Son pantalon est trempé de mi-cuisses jusqu’à ses pieds.

— Arrête de te marrer ! rigole-t-il en essayant de maintenir les petits. Apporte-moi de quoi éponger le tsunami…

Nathan et Mia se précipitent en se moquant.

— Demain… douches pour tout le monde ! Tu m’as bien eu sur ce coup ! reproche-t-il à Nathan. Tous les trois dans la baignoire, c’est fastoche… mon œil ! Ces petits monstres ont ajouté de l’eau !

— Arrêtez… Sinon, Léo ne vous lira pas d’histoires ce soir, tente Nathan pour se faire pardonner ce petit guet-apens.

Les trois petits le toisent trois secondes et continuent de plus belle à s’agiter en l’éclaboussant. Équipée de tout le nécessaire pour éponger le dégât des eaux, Léopoldine vole à son secours.

— On se calme, se fixe-t-elle en les regardant dans les yeux. Si vous êtes bien sages à partir de maintenant, je vous donne un chocolat en récompense…

— On peut choisir celui qu’on veut ? lui demande Oscar intéressé.

— Absolument… Et aussi une histoire pour chacun, confirme-t-elle avec assurance.

Les petits se laissent rincer sans moufter, Léandre les aide à enfiler leurs pyjamas à grande vitesse. Les gourmands ne pensent plus qu’à une chose : la douceur cacaotée promise.

Mia profite de la bonne humeur ambiante pour demander si Maël peut passer la nuit chez eux. Son papa voulant se racheter de sa scène cataclysmique, il lui indique qu’il peut venir dîner s’il le souhaite. Sa belle lui sourit à l’autre bout de la cuisine. Il vient la retrouver, glisse ses doigts dans ses cheveux, s’attarde sur sa nuque, pose un tendre baiser sur ses lèvres.

— Je t’aime, ma poupée aux yeux bridés qui m’a fait un bébé…

— On peut vous laisser si vous voulez ? rigole Dominic en entrant dans la pièce. L’ambiance est aux antipodes de chez Joséphine. Avec elle, on sursaute dès qu’elle touche un truc, chez vous, on tient la chandelle… un cocon d’amour.

Les monstres déjà nourris, calmés et bordés, dès l’arrivée de Maël, ils passent à table. Les conversations sont centrées sur la musique. L’album de Nathan doit sortir dans quelques semaines, Léopoldine écoute d’une oreille distraite. Elle donne le biberon à Jasmé, va, et vient en les observant de temps en temps. Léandre l’interpelle :

— Je cherche le titre d’une chanson. Un garçon amoureux d’une fille qui se marie avec un autre. Tu la connaissais par cœur au piano et tu nous l’as même jouée en terminale pendant un spectacle.

— Mes regrets de Michel Polnareff. Une sublime mélodie…

— Tu veux bien nous la jouer ? À coup sûr, tes doigts s’en souviennent.

— Je ne sais pas… Je l’appelais ma chanson triste.

— Je la chante avec toi, ajoute Nathan pour l’inciter à accepter. J’adore cette chanson.

Ne souhaitant pas se faire supplier, elle s’exécute. Devant le clavier, elle ferme les yeux pour mieux visualiser la partition. Sans les ouvrir, elle joue les premières notes en chantant seule.

« Inutile de te lever pour m’écouter

Navré de te déranger une si belle soirée

Ta robe de mariée est faite pour épouser

Mes regrets, mes regrets… »

Puis la voix de Nathan se mêle à la sienne, et elles se mélangent formidablement bien. Autour de la table, tous retiennent leur respiration en les écoutants.

— Je comprends pourquoi tu l’appelais la chanson triste, réagit Mia. Elle me file le bourdon !

— Vos voix ensemble… c’est beau, ajoute Léandre.

— Je sais… mais Léo ne veut pas chanter avec moi, même pas pour faire des chœurs… à mon grand désespoir…

Léopoldine n’est plus là, juste physiquement. L’intermède musical l’a propulsée dans ses souvenirs d’adolescence. Elle revoit son papa lui notant des indications sur la partition et n’a plus qu’une idée en tête : la retrouver. Elle quitte la table sans un mot, file dans la bibliothèque. Dans des gestes rapides, elle ouvre tous les placards, les tiroirs, reste debout à détailler les étagères. Ne la voyant pas revenir, Nathan la rejoint.

— Mon cœur, qu’est-ce que tu cherches ?

— La partition…

— Est-elle nécessaire ? chuchote-t-il en lui caressant la joue.

— Mon papa avait fait des annotations.

D’un coup, elle se souvient. Léopoldine fait lentement glisser l’échelle sur son rail, attrape une grosse boîte verte qu’elle n’a pas ouverte depuis plus de dix-sept ans. Délicatement, elle la pose sur le bureau et en soulève le couvercle. À l’intérieur, des centaines de partitions sont empilées. Elle en feuillette plusieurs, s’impatiente et la retrouve. En soupirant, elle la caresse du bout des doigts, la replace dans la boîte. Les heures qui suivent, Léopoldine joue du piano dans ses pensées avec son papa. Elle n’est pas triste, elle est ailleurs. De temps en temps, des éclats de rire lui font tourner la tête, mais rien de plus. Léandre et Nathan l’observent toute la fin de soirée en se regardant. Son ami regrette sa demande. C’est un heureux souvenir pour lui, mais pour elle, c’est autre chose. Immanquablement, il la ramène à ses parents. En prétextant de la fatigue, elle leur souhaite bonne nuit, se couche avec son bébé pelotonné sur elle. Une vague nostalgique l’envahit malgré elle, même la douceur de sa petite Puce ne la réconforte pas.

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