À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
Deux petits Schtroumpfs
La soirée s’annonce rock’n’roll.
Depuis le réveil de sa sieste, Léopoldine ressent des contractions. Ne souhaitant pas affoler tout le monde, elle n’en dit rien, mais elles vont crescendo. Anna le remarque, son visage a changé.
— Tu ne te sens pas bien ?
Léopoldine s’empare de sa main, la pose sur son ventre tendu. Anna comprend immédiatement.
— J’ai l’impression qu’elle est à nouveau en travers, ajoute Léo avec une grimace.
Anna s’isole avec elle dans sa chambre. Effectivement, son bébé a repris sa position.
— Ce n’est peut-être rien, mais la prudence s’impose, tu dois te rendre à la maternité. File prendre une douche, je vais les prévenir…
Léopoldine s’exécute, Anna leur résume la situation. C’est la panique à bâbord et à tribord ! Le bateau tangue, il est à deux doigts du chavirage. Tous s’agitent dans tous les sens, alors qu’ils n’ont rien de spécial à faire. Planté comme un panneau de signalisation sur une autoroute, un jour de grande affluence, Nathan les regarde sans bouger.
— Mais qu’est-ce qu’il fout le neuneu ? s’énerve Joséphine en se plantant devant lui. Tu vas t’agiter ! Ta nana, la petite chose brune qui ressemble à une pastèque sur un cure-dent, va accoucher ! Elle lui passe la main devant les yeux. L’info est arrivée à ton cerveau, ou doit-on te faire un dessin ? Putain ! Comment peut-il monter sur scène ? Ce mec a une doublure !
— Pas aujourd’hui, c’est dans un mois, se contente-t-il de répondre, le regard fixe.
— Le voilà dans ses calculs… on n’est pas rendu ! s’indigne-t-elle en agitant les bras. T’as fait gynéco deuxième langue ? Non, alors, bouge ! S’il était urgentiste, le taux de mortalité à Paris aurait explosé ! M’enfin… Comment t’as fait pour Mia et Oscar ?
— J’étais pas là, précise-t-il d’une voix monocorde.
Elle le toise en hochant plusieurs fois la tête.
— Ça n’a pas dû être une grosse perte ! Le dicton « Mieux vaut être seul que mal accompagné » avec toi, il prend tout son sens !
— Arrête de l’asticoter ! râle Simon en l’écartant pour pouvoir approcher Nathan. Il est calme, je préfère.
— Pour être calme, il est calme ! C’est pas lui qui va se péter une cheville dans l’escalier en courant chercher la valise de sa nana !
— La valise… Quelle valise ? susurre le futur Papa.
— Oh putain… Le choc lui a grillé le peu de neurones qu’il lui restait !
Penchée en avant, Joséphine essaie tant bien que mal de capter son regard, toujours dans le vide.
— La valise avec les petits vêtements, et tout ce dont Léo aura besoin à la maternité. Sac de voyage, baluchon… ça te parle davantage ?
— Elle est où ?
Elle tourne sur elle-même de plus en plus exaspérée par son attitude et ses réponses.
— Tu me demandes à moi où elle est ? Tu vis ici ? Le boulet ! À ce rythme, elle va accoucher dans la bagnole !
— Simon… Léo ne va pas accoucher dans la voiture ? demande Nathan totalement hagard.
— Mais non, je vais vous accompagner.
José se plante devant Simon en lui donnant une tape sur l’épaule.
— La belle affaire ! Tu comptes lui prescrire un serrage de cuisses ? Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre ! En même temps, ils ont besoin d’un chauffeur. Vu la réactivité de Nathan, il est capable de se perdre au bout de la rue !
D’un coup, Joséphine a une lumière. Les mains sur les hanches et le ventre en avant, elle toise Simon.
— Pourquoi c’est toi qui les accompagnes ? C’est à moi d’y aller !
— Là, c’est sûr… elle accouche dans la bagnole ! À nouveau, il l’écarte de son chemin. Tu sais te rendre à l’hôpital sans GPS ? Non ! Lâche-nous Joséphine et prépare-toi une camomille !
Léopoldine est prête et le sac déjà dans les mains d’Anna, au garde-à-vous près de l’entrée.
— C’est rassurant ! s’exclame Joséphine. Le monde est porté par les femmes…
Simon derrière le volant, ils arrivent à la maternité en un temps record. Léopoldine est immédiatement prise en charge par sa gynécologue. Par chance, Pauline est de garde cette nuit. Comme elle le craignait, le verdict tombe rapidement : la césarienne apparaît inévitable. Le travail a commencé et la position du bébé ne permet pas d’autre solution. Ils ne vont même pas tenter de le faire bouger, Léopoldine s’y est opposée.
— C’est trop tôt. Le bébé n’est pas à terme, se désespère Nathan à peine revenu sur la planète Terre.
— Tout va bien, je n’ai aucune inquiétude à ce niveau ! Pauline pose une main rassurante sur son épaule. Je vous laisse, je dois m’habiller. Voulez-vous assister à la naissance ?
Léopoldine l’avait préparé à cette éventualité, peut-être pas suffisamment. Absent, lors des naissances de ses deux premiers, celle-ci, Nathan était bien décidé à ne pas la louper. Mais dans un bloc de chirurgie, c’est une tout autre histoire. Il s’ébouriffe frénétiquement les cheveux, se frotte le visage en soufflant. La gynécologue le regarde en se demandant s’il ne va pas tomber dans les pommes avant même d’y être entré. Simon propose aussitôt :
— Tu nous acceptes tous les deux ?
— Plus on est de fous, plus on rit ! s’exclame-t-elle pour détendre le futur papa. Mais l’humour de la jeune femme ne l’atteint pas.
— Je vais le préparer. S’il y a le moindre problème, je le ferai sortir…
Sa consœur se contente de lui lever le pouce en signe d’approbation. Pendant qu’ils s’habillent comme deux petits Schtroumpfs, Nathan se lamente : ils n’ont même pas choisi le prénom. Il souffle en permanence. Simon hésite à lui donner un décontractant, puis renonce.
Entrer dans le bloc ne servirait pas à grand-chose s’il est dans le gaz.
Dans l’appartement, Joséphine pleure de rire. Simon vient de leur envoyer une photo de Nathan, ridiculement coiffé d’une charlotte bleue.
— Il n’aime pas le jaune, mais le bleu ciel, ce n’est pas mieux. Il est aussi heureux qu’un canard sur le point d’avoir la tête posée sur le billot. Espérons qu’il n’en ressorte pas avec une dent ou une arcade en moins !
Les plus calmes, Anna et Maude font dîner les petits. Les adultes et les adolescents sont trop perturbés pour avaler quoi que ce soit. Une longue nuit d’attente se profile.
Bras en croix, sous péridurale et oxygène pour elle et le bébé, Léopoldine est déjà installée sur la table quand Nathan et Simon pénètrent dans le bloc. Assistée d’un chirurgien, la gynécologue attend qu’ils soient assis pour débuter la césarienne. En moins de dix minutes, la minette est sortie du ventre de sa maman. Pauline leur annonce fièrement :
— 23 heures 34… Bienvenue jolie Minette ! Elle est superbe, tonique, et elle est dotée d’une douce voix ! éclate de rire la jeune femme derrière son masque.
Les yeux de Nathan brillent d’émotion. Ce petit mélange de tous les deux qu’il a tant désiré est là, braillant et gesticulant. Aussitôt présentée à sa maman, Léopoldine se contente de sourire en clignant des yeux. Simon lui retire son masque à oxygène, lui donnant la possibilité de l’embrasser.
— Allez avec elle, et venez me dire…
De chaque côté du bébé, Simon et Nathan observent les premiers soins. Le tout nouveau papa flotte au-dessus de son corps, ses deux filles sont nées le même jour. Après les examens de routine, il la voit faire ses premiers pas dans la vie. La petite est placée dans une couveuse, au chaud pour quelques heures. Simon prend une dizaine de photos, qu’il envoie immédiatement à Anna. Une sage-femme vient demander à Nathan s’ils peuvent enregistrer ses prénoms.
— Quels prénoms ? On n’en a pas !
— Avant d’entrer au bloc, Léopoldine nous en a donné quatre. Nous attendons votre accord pour les inscrire définitivement, dit-elle en tournant les pages. Voilà : Jasmé, Mia, Oscar, Louis.
Nathan ferme les yeux en acquiesçant. Bébé Jasmé est en parfaite santé, tout s’est bien passé et sa belle amoureuse s’est résolue à choisir ce prénom qu’il aime tant.
La gynéco a terminé son travail de couture. Léopoldine vient d’être transférée en salle de surveillance post-interventionnelle. Nathan la rejoint, la petite au chaud dans la couveuse. Une puéricultrice sort Jasmé pour la mettre dans les bras de sa maman quelques minutes. Elle sirote comme une flèche le minuscule biberon de vitamines. Ils la détaillent pendant plusieurs minutes. Le bonheur qu’ils partagent à cet instant leur illumine le visage. Leur fille est superbe, toute rose, avec des cheveux châtains comme Oscar.
— Merci mon amour, lui murmure-t-il en posant un long baiser sur ses lèvres. Elle est magnifique…
— Elles t’ont dit pour ses prénoms ?
— J’adore… tu le sais bien…
De longues minutes, l’un contre l’autre, les heureux parents s’extasient sur ses minuscules doigts fripés, sa peau si douce, si fine, son odeur. Les soignants n’aiment pas interrompre ces moments de bonheur intenses et de découvertes, mais il le faut. Jasmé doit rejoindre la couveuse pour la maintenir au chaud quelques heures et Léopoldine doit prendre du repos. À regret, il abandonne ses deux amours en les embrassant, retrouve Simon dans le couloir. Comme un spationaute venant de quitter la capsule dans laquelle il était enfermé depuis des mois, Nathan évolue en apesanteur. Dans ce long couloir, il marche en titubant.
En me levant ce matin, aurais-je imaginé que je serai papa pour la troisième fois avant la fin du jour ?
Sur le chemin du retour, Nathan observe défiler les rues désertes sans parler. Sa petite poupée est née parisienne, mais le sang breton coule dans ses veines. Nathan la visualise, faisant ses premières balades sur la plage, blottie contre sa maman. S’il l’avait pu, il serait resté dormir avec elles, ne voulait plus les lâcher. Il pense aussi aux parents de sa belle, ils doivent cruellement lui manquer. Simon quitte des yeux la route pour le regarder.
Nathan est heureux, tellement heureux, il en a perdu la parole. Son cerveau fume, mais ses lèvres restent soudées.
— Félicitations, mon frère ! Votre fille est superbe. Tu vas vite les retrouver…
— Si tu n’avais pas été là, je ne sais pas si je serais rentré dans le bloc…
— Mon copain Luc, urgentiste comme moi, quand sa femme a accouché, il est tombé dans les pommes, rit-il aux éclats. Elle l’engueulait en lui demandant si c’était une plaisanterie. Ce n’est pas ma première césarienne, mais je le reconnais… Lorsque Pauline a sorti Jasmé, l’émotion m’a emporté.
Trois heures du matin, dans l’appartement, le spectacle vaut quelques clichés. Maude, Anna et Joséphine sont allongées sur leur lit. Sur les canapés et les fauteuils, les jeunes squattent le salon. Les trois petits dorment dans la chambre d’Oscar et Pierre patiente en somnolant dans celle de Mia. Avec des têtes de déterrés, Léandre, Ludwig et Dominic boivent le énième café de la nuit. Comme si quelqu’un venait de crier au feu, tous se mettent debout dans un brouhaha phénoménal. Nathan leur fait signe que cela ne va pas être possible, il n’y comprend rien.
— Je vais commencer par Mia. Je t’écoute mon cœur ! dit-il en la prenant par la taille avec une infinie douceur.
— Elle est née avant minuit ?
— Oui, le même jour que toi. Le secret, c’était son prénom ?
Les yeux chargés d’émotion, elle lui montre les inscriptions sur le bracelet. En portant toute sa fierté d’être à nouveau papa, il s’adresse à la cantonade :
— Jasmé Mia Oscar Louis est née à 23 heures 34, et elle pèse 2 kilos 980. Elle est belle, toute rose et Léo va très bien. Tout s’est bien passé.
— Elle va bien… elle va bien… C’est pas toi qu’on vient de découper comme une boîte de conserve, râle Joséphine. Tes facultés neurologiques sont de retour, c’est déjà ça ! Et tu as mémorisé les quatre prénoms, son poids et l’heure de sa naissance. La vache… notons ce triple exploit !
Tout le monde éclate de rire, Léandre lui adresse un coup de coude pour la faire taire. Nathan et Simon leur montrent toutes les photos qu’ils ont prises, dans une série d’exclamations :
« Qu’elle est belle ! Regardez son petit nez, sa petite tête minuscule ! Elle a les yeux bridés de Léo… ».
Le cas Nathan intéresse davantage Joséphine.
— Drôlement courageuse, la petite bernique ! Rentrer dans le bloc sans tomber dans les pommes, tu m’épates ! T’as piqué le masque à oxygène de ta nana ?
— Non, éclate de rire Simon, il avait le sien. L’anesthésiste est un copain, il avait prévu le coup !
Les railleries de Joséphine et Simon glissent sur lui comme une pluie fine sur les plumes d’un canard, qui n’a pas perdu sa tête.
— Demain, vous pourrez aller les voir, mais pas tous en même temps. Ceux qui repartent iront en premier.
— Partir… se redresse Joséphine en articulant. Que nenni ! Ludwig va repartir avec Théo et mes parents. Moi, je reste ici !
Léandre et Dominic se liquéfient sur place. En se massant les tempes, le bel anglais espère avoir mal compris.
— Ici… chez Nathan ou ici, chez nous ?
Le regard en coin, Nathan réagit dans la seconde en posant des mains compatissantes sur leurs épaules.
— On affiche complet, toutes les chambres sont occupées. Les gars, elle est pour vous !
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