À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
François Roche
À 10 heures pile, Nathan se presse dans les couloirs de la maternité en direction de la chambre de ses belles. Depuis deux jours, tous ses anciens collègues ont défilé. Léopoldine en a été heureuse, mais à présent, elle a hâte de se retrouver avec ses petits et Nathan. Ils sont sur le point d’évacuer les lieux, la porte s’ouvre sur un soignant en pyjama de bloc, de grande taille, aux yeux clairs et aux cheveux grisonnants. Léopoldine, raide comme la justice, se laisse embrasser. Il se tourne vers Nathan, attend qu’elle les présente. Voyant qu’elle ne s’y résout pas, il se lance.
— Ravi de vous rencontrer ! Il lui serre une poignée de main énergique. Je suis le professeur Roche, chef du service gynéco.
— Enchanté, répond cordialement Nathan.
Habituellement très avenante à l’égard de ses confrères, Léopoldine est vissée au sol, le visage fermé. Elle ne prononce pas un mot, se contente de le suivre des yeux lorsqu’il s’approche de Jasmé.
— Elle te ressemble. Peut-être une future chirurgienne ! Mon fils Andreas suit mes traces, lui sourit-il. Comme toi, il a deux ans d’avance !
— Souhaitons-lui de ne pas tomber sur une personne comme vous, qui va d’emblée le juger sur son jeune âge.
Léopoldine n’a pas pu s’en empêcher. Sa réplique est sortie d’une traite, sans qu’elle puisse contrôler l’agressivité de ses paroles. Inhabituel chez elle, Nathan marque son étonnement. Le professeur Roche pivote face à lui et gentiment, il l’en excuse.
— Léopoldine a été mon interne et je n’ai pas su trouver la bonne manière. À plusieurs reprises, je lui ai fait part de mes regrets, mais ça ne passe pas.
Nathan vient de comprendre. Le fameux con tyrannique du service gynéco qui l’avait chassée : c’est lui.
— Léo, si tu vidais ton sac une bonne fois pour toutes.
En le regardant dans les yeux, elle hausse les épaules dans un premier temps. François Roche dépasse le mètre quatre-vingt, Léopoldine semble minuscule devant lui. Le menton levé, la guerrière prend le pas sur la douce Léo, nullement impressionnée par le bonhomme.
La vie offre des occasions qu’il ne faut pas rater.
Sans se démonter, elle lâche tout d’un coup, une vraie mitraillette.
— Vous êtes un mauvais professeur. Vous terrorisez vos internes et parfois même les infirmières, les sages-femmes et tout ce qui peut ressembler à une ou un soignant. Ceux qui vous résistent, comme moi… vous les chassez !
— Tu te trompes. Et tu sais pourquoi !
— Vous m’aviez incendiée dans le bloc. Je ne me suis pas laissée faire, et vous m’avez envoyé une compresse au visage !
Il secoue plusieurs fois la tête en signe de négation. D’ordinaire très autoritaire, il lui parle avec une grande douceur.
— Ce n’était pas la raison. J’ai tenté de te l’expliquer, mais tu ne voulais rien entendre. Ta place n’était pas en gynéco, les bébés te faisaient perdre tes moyens. Tu n’aimais pas ce service et cela n’avait rien à voir avec moi.
— Ah d’accord… En gros, je devrais vous remercier. Pardon, je n’avais pas compris. Si Auguste ne m’avait pas récupérée, je flinguais mon année.
Cette conversation, Nathan la sent très mal. Il les regarde comme pendant un match de ping-pong.
— Avec Auguste, nous avions décidé d’un commun accord de ne pas te le dire. Tu te comportais comme un chat sauvage, il m’était impossible de t’approcher. Les années qui ont suivi, tu ne m’adressais plus la parole. Quand je te croisais, je lisais la haine dans tes yeux. Et pourtant, c’est moi qui ai demandé à Auguste de te prendre dans son service. J’avais conscience de ton potentiel, mais pas pour la gynéco.
— Comme c’est facile… Il n’est plus là pour confirmer !
— Anna est une amie très proche de mon épouse, elles ont travaillé ensemble. Pose-lui la question. Je n’ai jamais voulu nuire à tes études, au contraire.
Léopoldine ferme les yeux en essayant de se remémorer ce moment. Elle se souvient l’avoir vu sortir du bureau d’Auguste. Pour elle, il avait tenté de le dissuader et non de la recommander. Elle se frotte les paupières plusieurs fois.
— C’est mon devoir de professeur de dire à une interne qu’elle n’est pas faite pour cette spécialité. Je n’ai rien fait de plus. La manière était peu académique, je te le concède, mais reconnais-le aussi… tu ne m’as pas facilité la tâche.
Léopoldine en a assez entendu.
— Cela n’a plus d’importance.
— Venez dîner à la maison avec Anna et Simon ?
Alors là, c’est le bouquet !
Voyant Léopoldine déstabilisée par ces révélations, Nathan prend le relais.
— Nous devons partir. Ravi de vous avoir rencontré !
Il serre à nouveau une poignée de main à Nathan, dépose un baiser sur la joue de Léo.
— Bon retour chez vous…
Sans se retourner, les épaules basses, il disparaît dans le couloir. François Roche souhaite faire la paix avec elle, mais une fois de plus : il a échoué. Nathan a ressenti le trouble de cet homme autoritaire, qui ne doit pas s’en laisser conter. Sans connaître les faits exacts, il ne commente pas.
— Ça va mon cœur ? s’inquiète-t-il en posant un baiser sur son front.
Léopoldine n’a pas bougé d’un millimètre. Elle bat des paupières, secoue la tête pour chasser ce moment.
— Go ! Rentrons ! Avant qu’un autre emmerdeur vienne se confesser !
En traversant lentement le long couloir – la jeune maman n’est pas au lendemain de courir le marathon –, les soignants les saluent. Certains sont étonnés de son départ anticipé. Pas peu fier, Nathan porte leur bébé emmitouflé dans son cosy. Seul son petit visage est visible. Pas de sortie par le parking principal, ils prennent l’ascenseur, empruntent un corridor discret, donnant accès à une aire de stationnement réservée au personnel. Nathan est garé devant, ils ont juste à s’engouffrer dans leur voiture et disparaître dans la circulation parisienne.
La veille, des paparazzis ont tenté d’obtenir des informations à l’accueil de la maternité. Avec intelligence, la réceptionniste leur a fait savoir qu’ils arrivaient après la bataille, en leur assurant que la maman et le bébé avaient déjà rejoint leur domicile.
Sans se presser, ils traversent Paris. Marche par marche, Léopoldine monte l’escalier qui mène à leur appartement en faisant une pause sur le palier intermédiaire.
— Avec Anna, nous allons gérer Jasmé et Oscar. Je ne veux pas te voir t’agiter dans tous les sens.
Comme la première fois qu’elle y est venue, deux ans plus tôt, le parquet craque sous ses pas. Sur la table du salon, Nathan a déposé un magnifique bouquet de fleurs blanches, ses préférés. L’appartement est nickel, et le petit berceau installé dans leur chambre, il a redoublé d’efforts.
— Merci… Tu es un papa et un amoureux formidable.
Impatiente de voir la jolie chambre de Jasmé, elle grimpe l’étage en se cramponnant à la rampe. Il la suit, le poupon dans les bras. En souriant, elle détaille les minuscules vêtements impeccablement alignés dans la penderie. Les tiroirs ne sont pas en reste. Les pyjamas, les bodys ont trouvé leur place de manière organisée et méticuleusement pliés. Elle y découvre de nouveaux ensembles. Nathan a fait une razzia dans un magasin pour bébé, estimant la garde-robe de Jasmé trop peu fournie en vêtements chauds. Ce n’est plus le cas. Il a pris soin de choisir beaucoup de bleu, pour satisfaire le goût de sa belle, mais aussi du rose, qu’il adore.
— Tout est parfait ! le félicite-t-elle en collant son visage contre le sien.
La sonnette d’entrée les sort de leur bulle d’amour. Ils savent : c’est Joséphine.
— Prends patience, elle repart bientôt.
— C’est quand bientôt ?
À peine dans le salon, le bras de fer entre les deux lurons redémarre. Elle veut prendre Jasmé, Nathan s’y refuse. Comme une abeille convoitant un pot de miel, elle le suit de pièce en pièce, sans succès.
— Elle dort et sera mieux dans son berceau. Pense à ses petits tympans tous neufs…
— Léo, dis quelque chose ! l’implore-t-elle. Ses tympans, ses tympans, il faut bien qu’elle s’habitue à ma voix !
— Elle va bientôt prendre son biberon, tu pourras le lui donner, la rassure Léopoldine.
— Si elle se lave les mains avant ! menace Nathan en déposant sa fille dans son nid douillet.
— Lui… je sens qu’il va me gonfler. Que dis-je ? Il me gonfle déjà ! s’agace Joséphine en se laissant tomber sur le canapé à côté de son amie.
À peine dix minutes plus tard, les jeunes font leur entrée dans une cavalcade. Tous penchés au-dessus du berceau de Jasmé, ils ne tarissent pas d’éloges. Olivia la voit pour la première fois.
— Je craque ! Regardez ses petites mains… et son petit nez !
— Oui, oui… Ses petits doigts, ses petits pieds, tout est petit ! râle Nathan, en lui faisant signe de reculer. Elle a aussi de tout petits poumons, et ils ont besoin d’un air, non vicié !
La miss éclate de rire en observant l’expression atterrée de Joséphine. Cette dernière tourne lentement la tête en direction de son amie.
— Léo, tu as le droit de la toucher ou il a l’exclusivité ? Le neuneu a bien repris du poil de la bête !
— Ma maman veut venir la voir. Léo, elle peut ? poursuit Olivia en scrutant la réaction de Nathan.
— Pas cette semaine, je fatigue vite. Qu’elle me téléphone, nous fixerons un rendez-vous toutes les deux, lui répond gentiment la jeune maman.
— Oui, qu’elle appelle avant, ajoute-t-il en se frottant le visage. Je sens que ça va être un vrai défilé ! Quand je pense à tous les microbes qu’ils vont trimbaler…
Joséphine regarde en coin son amie, lui glisse doucement en articulant.
— On n’est pas sorti du sable ! Il se barre quand en tournée ?
— Je ne bouge pas les deux prochains mois, rétorque Nathan.
— Oh putain ! Il va monter la garde au pied du berceau, votre vie va être un enfer ! « JE SUIS LE CERBÈRE DU BERCEAU », ajoute Joséphine en l’imitant.
— Toi, tu viens de perdre ton ticket pour le biberon ! Beaucoup trop flippante pour avoir un nouveau-né dans les bras, s’insurge-t-il en disparaissant dans son studio.
Quand arrive l’heure de la sortie de classe pour Oscar, Nathan part le récupérer et dix minutes plus tard, le petit garçon hurle son prénom depuis la cage d’escalier. Sans même retirer ses chaussures et son blouson, il lui saute au cou, suivi de Nathan, soufflant et transpirant.
— Nous avons fait tout le trajet en courant.
— Mon petit papillon, je suis là. Léopoldine le couvre de baisers. Va vite prendre ton goûter !
Oscar reste collé à Léopoldine toute la soirée. Pendant le dîner, Joséphine n’en revient pas, mais elle y met les formes. Le sujet reste sensible. Encore aujourd’hui, Léo ne supporte aucune remarque, même bienveillante.
— Inutile de sortir ton bazooka… mais tu ne trouves pas bizarre qu’il soit plus attaché à toi qu’à Nathan ?
— Pour quelle raison tordue, devrais-je trouver ça bizarre ? Tu te poses la question avec le petit Léo, Léandre et Dominic ?
— Ce n’est pas pareil…
— Développe !
— Il est attaché aux deux, et aucun n’est son véritable père. Toi, tu es sa belle-mère, et c’est toi qu’il aime le plus. Il te connaît depuis deux ans !
— Joséphine, ce genre de conversation m’agace prodigieusement. Ton raisonnement est débile !
— Merci beaucoup ! Entre ton mec et toi, je ne suis pas à la noce !
— Que d’autres cogitent ces conneries, je peux l’admettre, mais pas toi ! Comment peux-tu encore me parler de filiation ?
— Je sais tout ça, mes parents t’adorent, mais là, c’est différent. Rappelle-toi le premier été à Quiberon, il ne voulait rien faire avec Nathan. Il était cramponné à toi, comme un bébé koala à sa maman.
Léopoldine se frotte les yeux, puis lâche d’une voix frêle.
— Si c’est possible, j’aimerais lancer une procédure d’adoption.
— Qu’est-ce qui serait possible ?
Elles ne l’ont pas entendu arriver, les trois femmes se regardent. Anna et Joséphine comprennent : Léo n’en a pas parlé à Nathan. Le nez dans son assiette, elle ne répond pas. Joséphine met immédiatement les pieds dans le plat.
— Que dirais-tu si Léo voulait adopter Oscar ?
— Comment ça, l’adopter ?
Joséphine roule des yeux en rigolant d’avance.
— Le neuneu est de retour. On est mal !
— Méfie-toi ! Ton passe « invitée » peut expirer en un claquement de doigts !
Léopoldine met un terme à leurs gamineries en intervenant sèchement. C’est un sujet suffisamment sensible et sérieux à ses yeux pour ne pas en rire.
— Il serait mon fils légalement, comme Jasmé. En ton absence, je pourrai prendre toutes les décisions pour lui. Je ne serai jamais sa maman, mais il sera mon fils. Pour moi, il l’est depuis longtemps, mais d’un point de vue juridique, je ne suis personne. L’attestation d’Éloïse ne me satisfait pas.
Si Léo en parle, elle a fait des recherches dans ce sens.
Intrigué, il s’assied à côté d’elle.
— Tu connais la procédure ?
Ses épaules s’affaissent, accompagnées d’un soupir.
— Pour un enfant mineur, je ne sais pas si c’est possible sans être marié. Mon avocat se renseigne, mais il est dans une impasse.
L’œil canaille, Joséphine et Anna se toisent, puis leurs têtes pivotent dans sa direction en souriant.
— Inutile de me fixer avec vos gros yeux de dessin animé mangas, Léo ne veut pas se marier.
— Dans quoi je m’embarque ? soupire la jeune maman. Mon lit m’appelle, je vous laisse.
Pour elle, le débat est clos, elle se lève aussitôt. Vu son état de fatigue, Anna lui propose de prendre Jasmé pour la nuit, ce qu’elle accepte en la remerciant.
Avant de rejoindre l’appartement de Léandre, la curiosité de Joséphine explose son compteur. Elle coince Nathan dans le couloir.
— Vous avez parlé mariage ?
— J’en parle tout seul, Léo déteste cette idée.
— Tu sens cette bonne odeur ?
Nathan ferme un œil en essayant de la sonder.
— Celle d’un mariage… Rien ne la fera renoncer à adopter Oscar. Ce qu’ils partagent est trop fort.
Tout émoustillée, Joséphine s’y voit déjà. Elle esquisse quelques pas de danse. Son gros ventre se balançant de gauche à droite, Nathan ne peut s’empêcher de sourire.
— Je vais passer une super nuit. Cette conversation m’a fait un bien fou ! Oxymore un jour, oxymore toujours ! Contrairement à Léo, j’adore les mariages !
En se couchant, une surprise attendait Léopoldine. Une petite boîte dorée avait été déposée sur son oreiller. Elle y a trouvé une chaîne et un médaillon en forme de cœur. À l’intérieur, son bel amoureux a fait graver les prénoms des trois enfants.
Lorsqu’il la rejoint, beaucoup plus tard, elle se colle à lui, le médaillon autour du cou.
— Merci… Je l’adore…
— Aucun bijou ne peut exprimer le bonheur que tu m’apportes. Et il y a de la place pour d’autres prénoms…
Il est le milieu de la nuit, elle sombre rapidement sans chercher à savoir à quels prénoms il fait allusion.
Huit heures, le lendemain matin.
— Ma Léo, le berceau n’est plus là !
Le front plissé, Oscar lui désigne l’emplacement vide.
— Mon petit papillon s’inquiète pour sa sœur. Jasmé a dormi dans la chambre d’Anna, j’étais trop fatiguée. Tu es prêt à partir pour l’école ?
— Oscar… Tu l’as encore réveillée, le sermonne son papa gentiment. Va vite mettre tes chaussures !
— Attends, ajoute-t-il tout triste. C’est toi qui viens me chercher ce soir ?
— Je ne pense pas, peut-être demain. Passe une bonne journée mon poussin ! Je t’aime. File, tu vas arriver en retard !
Elle embrasse ses deux amours et ils partent aussitôt. Elle sort de son lit avec précaution en roulant d’abord sur le côté. Elle reste assise sur le bord un instant. Ressentant un léger vertige, elle respire profondément, puis retrouve Anna dans la cuisine en se déplaçant lentement.
— Bonjour ma belle…
— As-tu bien dormi ?
— Très bien. Merci, Anna, merci pour tout. Raconte-moi ta nuit avec Jasmé.
En lui servant une tasse de thé, elle adopte un ton joyeux. Anna a pris plaisir à s’en occuper, ne s’en cache pas.
— Je lui ai donné un biberon à deux heures et un autre à six. Elle dort avec Simon et j’ai laissé le babyphone allumé. C’est une petite chouquette adorable. Quand elle pleure, c’est presque un miaulement, même Oscar n’a pas dû l’entendre.
— Je te le confirme. Ce matin, il cherchait le berceau.
La conversation avec le professeur Roche la taraude. Nathan revient à cet instant, mais qu’importe, il s’installe vers elles.
— Anna, hier avant de quitter la maternité François Roche est venu dans ma chambre.
Léopoldine marque un temps d’arrêt en observant sa réaction. Anna fuit son regard, se frotte les mains. Elle tire un tabouret, s’assied près d’elle.
— Je sais. Son épouse, Sibylle, m’a téléphoné pour me le raconter.
— Sa version est vraie ?
Ses yeux ne fuient plus.
— Oui. C’est lui qui a demandé à Auguste de te prendre dans son service.
— Pourquoi ne jamais me l’avoir dit ?
— Ne les juge pas… Tous les deux ont agi de la sorte pour ton bien. Il faut remettre les événements dans leurs contextes. Ils ont cru bien faire et cela s’est retourné contre François.
— Me mentir toutes ces années, c’était bien ?
— Pour Auguste, ce n’était pas un mensonge. François et lui avaient une grande affection l’un pour l’autre. Contrairement à ton ressenti, c’est un bon professeur. C’est vrai, il n’est pas un enseignant facile, encore moins un tendre, mais cela ne lui retire pas ses autres qualités. Tu ne possédais pas de prédisposition pour la gynéco, et il l’a immédiatement remarqué. Chaque fois qu’il a voulu t’en parler, tu t’es braquée. Un jour, il nous a raconté qu’un bébé était né cyanosé, le cordon autour du cou. Cette naissance compliquée t’a marquée plusieurs jours. Il te manquait peut-être de la maturité, de la distance, un certain recul, nécessaire et même indispensable pour soigner de manière sereine des nouveau-nés.
— Tu n’as jamais travaillé avec moi, tu répètes ses propos.
— Tu vois Léo, tu te braques. Il nous était impossible de prononcer son nom. Tu ne nous aurais même pas écoutés.
— Il m’a détesté à la seconde où il m’a vue.
— Il est professeur. Son rôle ne consiste pas à chouchouter ses internes. Sois honnête ! Avais-tu droit à un traitement différent des autres ?
Léopoldine retient ce quelque chose qui menace de déferler. Anna pose sa main sur la sienne, la lui caresse de son index.
— Physiquement, François et Auguste ressemblent à ton papa. Tu t’étais butée contre François parce que tu le voyais en lui, mais son caractère te déstabilisait. Avec Auguste, tu avais retrouvé la bienveillance, la douceur paternelle que tu n’avais plus, qui te manquait tant. Cela a faussé ton jugement par rapport à François.
Léopoldine ne se retient plus, elle fond en larmes.
— François avait rapidement compris leur erreur de te le cacher. À plusieurs reprises, il avait demandé à Auguste de t’en parler, mais il reculait systématiquement devant l’obstacle. Il t’aimait, ne voulait pas te perdre pour un détail. Elle lui serre plus fort la main. Tu peux l’entendre et leur pardonner. François ne mérite pas ta haine. Il a toujours reconnu tes talents, enviait Auguste de t’avoir à ses côtés. Le vers avait déjà gagné le fruit et Auguste lui a laissé porter le chapeau du méchant. Aujourd’hui, tu connais la vérité, il en serait très heureux.
Elles se serrent dans les bras.
Nathan n’a pas prononcé une parole. Petit à petit, il en sait un peu plus sur sa belle. Son parcours n’a pas été un long fleuve tranquille. La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Malgré toutes les tempêtes, elle a trouvé sur son chemin des personnes formidables. Elles ont su – parfois à son corps défendant – la guider dans la bonne direction.
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