À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)
Un goût amer
Jour de pluie sur Quiberon.
Nathan travaille dans la bibliothèque. Les plus courageux, Léandre et Dominic sont partis au marché avec Oscar et leur fils, sous des parapluies. Léopoldine profite de ce moment de calme avec sa princesse. Pendant son bain, Nathan les rejoint, prend des photos.
— Regarde comme elle adore l’eau. C’est un petit poisson. L’été prochain, je vais inscrire Oscar à la piscine. Apprendre à nager est important !
— Il n’aime pas, tu le sais.
— Je me baignerai avec lui, je m’adapterai. Ce sera une formalité.
Nathan sourit dans sa moustache en préparant sa phrase.
— Il passe des vacances extras. Il est amoureux de Zoé.
— Il te l’a dit ?
— Oui… et il m’a demandé si tu allais être jalouse, ajoute-t-il dans un éclat de rire. Il a bon goût, tu ne trouves pas ? Cette petite minette est craquante !
Léopoldine sait très bien qu’il la titille en espérant une réaction de mamma sicilienne. Elle se contente de sourire en rougissant.
La trempouille est terminée. Léopoldine sort sa princesse du bain, pas satisfaite de quitter le milieu liquide. Nathan se charge de l’habiller. Il s’est peu occupé de Mia bébé, Oscar encore moins. À la naissance de sa première fille, sa carrière l’a éloigné de longs mois. À celle d’Oscar, il ne vivait pas avec sa maman. Avec Jasmé, il peut faire autrement et ne s’en prive pas.
Les parents d’Olivia ne devant plus tarder, Anna et Léopoldine s’affairent en cuisine. Pour cette grande tablée, un pot-au-feu de la mer sera parfait. Le programme pour les petits est chargé : déjeuner chez Pierre et Maude, visite de Carnac, et pour terminer la journée en beauté, arrêt dans une crêperie. Aucun ne demande son reste. Ils partent sans un regard pour leurs parents et grands-parents.
Joséphine ne se mêlera pas au groupe. Elle a décliné l’invitation de Léo, préférant faire une longue sieste avec Rose.
À treize heures, Antoine et Laurence sont accueillis chaleureusement. Très vite, ils passent à table. Entre deux bouchées, Léopoldine et Anna leur donnent les détails des jours précédents. Laurence a eu Olivia au téléphone, mais elle campe sur ses positions. Malgré leurs suppliques, elle refuse de regagner Quiberon avant demain.
— Je ne la reconnais pas. Elle s’est contentée de me dire qu’elle est majeure et qu’elle rentrerait quand elle le voudrait. Jamais Olivia n’aurait tenu un discours de la sorte, elle semble très influencée par Jonas.
Rodé à ce genre de conflit, Simon discute longuement avec eux, les rassure. Tous les ados traversent des périodes comme celle-là, plus ou moins compliquées. Il leur recommande de ne pas la braquer, de lui dire qu’ils la comprennent, qu’elle ne sait plus où elle en est, mais qu’elle peut compter sur eux. Laurence et Antoine accueillent ses conseils avec reconnaissance. Léopoldine et Nathan ont dû gérer leur fille pendant leur week-end de mariage, ils en sont navrés, ne cessent de s’excuser. Souhaitant en connaître davantage sur Jonas, Laurence questionne Léopoldine et Léandre.
— Nous avons grandi ensemble. Il a fait médecine en même temps que moi, lui en Bretagne, moi à Paris. Ensuite, il est parti en Afrique. Il vient de reprendre le cabinet de généraliste de son papa. Avec Léandre, nous ne l’avons pas vu pendant plus de dix ans. Te dire quel adulte il est, nous ne le savons pas. C’est un bel homme, brillant, mais sa qualité première ne réside pas dans la stabilité. Quand je l’ai questionné sur la nature de ses sentiments envers Olivia, il m’a répondu qu’elle lui plaisait, qu’il la trouvait craquante, intelligente. Ce n’est pas un coup de foudre, je l’ai immédiatement senti. Le risque qu’elle y laisse des plumes est trop grand.
— Qu’ont donné tes recherches sur lui ? demande Léandre.
— Rien. Il n’a jamais eu le moindre problème avec la justice.
Laurence esquisse un sourire en observant Léandre et Dominic, puis croise le regard de Léo. Les deux femmes se comprennent. Olivia l’a abreuvé d’anecdotes concernant les beaux Léandre et Dominic.
L’après-midi est déjà bien entamé, le soleil leur fait grâce de quelques rayons. Autour d’un brownie géant, ils sirotent un thé en terrasse. Laurence et Antoine complimentent Léo pour sa maison. La description d’Olivia leur apparaît très réaliste. Profitant d’un moment de calme, Léopoldine leur donne la suite qu’elle compte apporter.
— Vous le savez, nous aimons beaucoup Olivia, mais pour quelque temps, il vaut mieux qu’elle ne vienne plus. Elle va reprendre le cours de sa vie, et si elle redevient la joyeuse et la rigolote Olivia, elle sera à nouveau la bienvenue.
— Entièrement d’accord avec toi, renchérit le papa. Laissons cette pénible histoire se tasser.
— Nous allons nous exiler quelques jours à la campagne chez mes parents, ajoute Laurence. Changer d’air nous fera du bien…
Contre toute attente, ils sont soulagés de la voir arriver une heure plus tard : rouge de honte, le regard rasant le sol. Pour qu’ils puissent s’expliquer en discrétion, Léopoldine leur propose de rester seuls, de s’installer dans le salon. La bande prend le chemin de la maison de Léandre.
Heureusement, chacun avait enfilé ses bottes en caoutchouc. Le petit sentier qui surplombe l’océan qu’ils empruntent est recouvert de fougères en fin de vies, trempées par la dernière averse. Elles forment une mer mordorée. Malgré l’éclaircie, Belle-Île n’est pas visible. Encore aujourd’hui, ce panorama provoque la même émotion à Léopoldine et Léandre. À pied, à vélo, ils ont sillonné ce chemin des centaines et des centaines de fois. Ils se revoient adolescents, courant sous la pluie ou sous un soleil ardent.
Ils arrivent devant la petite maison à la façade blanche, entourée d’un jardin. Ce dernier fait pitié. Les hortensias, les rosiers et le pommier sont à l’abandon : une bonne taille leur sera nécessaire. Pour le reste, après quelques passages de tondeuse, il retrouvera sa beauté d’antan. Les doigts de Léandre tremblent lorsqu’il tourne la clé dans la serrure. La porte grince et il fait trop sombre à l’intérieur, mais dès qu’il ouvre les volets, le groupe tombe en adoration. Sur deux étages, la bâtisse est composée d’un séjour, d’une cuisine au rez-de-chaussée et de deux chambres et d’une salle de bains au premier.
— C’est la demeure de mes rêves, s’emballe Simon. Pas trop grande, éloignée des autres maisons, un petit paradis pour les week-ends et les vacances.
Léandre est ému. Léopoldine lui tient la main pour faire le tour des pièces. Cette odeur, cet intérieur, il est assailli de flashs. La belle endormie est restée dans son jus. La décoration est à repenser, mais peu de gros travaux sont à prévoir, hormis la rénovation de la cuisine et de la salle de bains. Revenir dans cette maison où il a grandi, avec ses amis, cela lui est moins pénible. Dominic est enchanté. Planté au centre de la pièce, il s’y voit déjà. En souriant, il adresse un clin d’œil à Léopoldine.
— Tu as raison, il est temps qu’elle revive. Nous allons programmer des travaux et si tout va comme nous le souhaitons, nous pourrons y passer l’été prochain, avec vous tous.
La troupe prend le chemin de la plage, y retrouve Maude et Pierre gérant tant bien que mal, la joyeuse et bruyante tribu. Le petit Léo n’a rien d’un têtard comateux. Bien qu’étant le plus jeune de la bande, Pierre leur signale gentiment qu’il n’est pas le dernier à entraîner les autres dans ses bêtises. Ses papas peuvent déjà envisager de le changer en arrivant chez eux. Même ses bottes en caoutchouc sont pleines d’eau de mer : impossible de le maintenir sur le sable. Dès qu’ils portent leurs regards ailleurs, il se précipite dans les flaques de la marée. Pour le reste de la journée, le sourire de Pierre en dit long. La brochette de minus s’est montrée adorable, très intéressée par la visite des alignements. Les dolmens et les menhirs n’ont plus de secrets pour eux. Pour le moment, la seule chose dont ils parlent, c’est la super crêpe au caramel beurre salé qu’ils ont englouti.
La meute se déplace lentement sur la plage. Léopoldine et Nathan marchent dans les bras l’un de l’autre, leur fille dans le porte-kangourou, endormie contre lui. Malgré le vent qui leur brouille l’audition, ils entendent Simon rire avec Anna et Léandre en se moquant de Dominic. Le pauvre court désespérément après leur garçon, avant qu’il ne soit recouvert par une vague. La tête basse, Mia vient se coller à son papa. Il la saisit par la taille, l’embrasse. Pour elle, les vacances prennent un goût amer : Olivia va partir. La situation l’exige, mais son amertume n’en demeure pas moins grande.
À leur retour dans leur maison, Olivia rassemble ses affaires à l’étage, Mia la rejoint. Ils les entendent regretter, tristes de devoir se quitter si vite. C’est un crève-cœur pour Léopoldine et Nathan. Ils prennent sur eux, font bonne figure, ne voulant pas laisser le mauvais rôle uniquement aux parents d’Olivia. La jeune fille pleure longtemps dans les bras de Léo et Nathan, s’excuse de nombreuses fois. Même Anna se laisse envahir par l’émotion de leur séparation.
Après leur départ, la maisonnée reprend le cours de la soirée et un changement de tenues pour les garnements s’impose. Léopoldine s’apprête à leur faire la lecture. Les différentes activités et la promenade dans les embruns les ont bien énervés : un temps plus calme avant le dîner leur apparaît nécessaire. Elle se prépare à prendre place sur un fauteuil, la sonnette de la porte tinte. Le livre à la main, elle ouvre, et se retrouve nez à nez avec Jonas. À peine a-t-elle prononcé son prénom, tous les hommes rappliquent dans le couloir derrière elle.
— Des gardes du corps ? Pas de panique, les gars, je ne suis pas dangereux ! s’exclame-t-il avec un mouvement de recul. Bonjour Léandre, heureux de te revoir…
— Je ne peux partager ton sentiment.
— Tu te crois drôle ? s’énerve Léo d’un ton sec, glacial. Qu’est-ce que tu veux ?
— Rencontrer les parents d’Olivia…
— J’espère que tu fais preuve d’une meilleure réactivité en tant que médecin, dans le cas contraire, le taux de mortalité à Quiberon va grimper ! Ils sont en route pour Paris.
— Je pensais qu’ils restaient jusqu’à demain, qu’ils allaient profiter de la Bretagne quelques jours !
— Profiter ? T’es totalement à côté de la plaque ! Ils ont fait un voyage express pour récupérer leur fille. Pendant très longtemps, la Bretagne aura un goût spécial pour eux.
— Vous vous êtes monté la tête, Olivia est majeure. Si elle a envie de passer le week-end avec moi, ni toi ni ses parents ne pouvez le lui interdire.
— Nous le pouvons, la preuve ! Dans ce contexte, la majorité ne signifie rien. Depuis qu’elle te côtoie, elle est déboussolée et ment à tout le monde. Sans compter les cours qu’elle sèche pour te retrouver à Paris. Votre jolie romance aurait duré combien de temps… six mois à tout casser ? Une fois qu’elle aurait bien foutu son année en l’air, tu l’aurais gentiment renvoyée chez papa et maman. Jamais, tu n’aurais vécu avec elle au grand jour et tu l’as emmenée en week-end à Saint-Malo pour cette raison. Là-bas, personne ne te connaît. Ose me dire que tu l’aurais présentée à tes parents, à tes amis trentenaires ? Quand je t’ai dit qu’elle envisageait de plaquer ses études pour te rejoindre, tu aurais dû réagir. Elle n’est ni autonome ni mature, c’est encore une enfant… Ouvre les yeux !
— Si tu cherches à la comparer à toi, la pauvre n’a aucune chance. D’un coup, tu es passée de 16 à 25 ans ! À son âge, tu étais comme de la glace, dure et coupante… froide et sans cœur.
Nathan et les autres hommes ont regagné le salon. Quand les paroles de Jonas viennent à lui, son mari s’exclame :
— Oula… Tous aux abris ! Le genre de remarque qui la fait bondir !
Les yeux de Léo ont viré au noir direct. Elle envoie même des flammes. Avec un mouvement de tête, elle hausse le ton.
— La vie ne m’a pas laissé le choix ! Olivia, elle l’a. Elle peut poursuivre la vie insouciante d’une jeune femme de dix-huit ans. Toi, tu la manipules !
— C’est elle qui m’a embrassé la première et non l’inverse.
Maintenant, il me prend pour une conne…
— Sous la menace d’une arme ?
Il plisse les yeux en faisant mine de ne pas comprendre.
— Mais vas-y ! Pose-toi en victime ! Dans cinq minutes, tu vas me sortir des inepties du genre : « Elle m’a sauté dessus et moi, pauvre homme fragile, je n’ai pas pu résister ! ». C’est toi l’adulte, c’est toi qui as le pouvoir ! Tu aurais dû prendre tes distances, tu aurais dû dire stop ! Elle n’est pas amoureuse, juste impressionnée de pouvoir séduire un beau mec de trente-quatre ans, médecin, qui peut lui offrir un week-end dans un hôtel quatre étoiles !
— Eh ben… t’as loupé ta vocation. La magistrature te tend les bras, ironise-t-il en glissant ses mains dans ses poches. Léo, je ne sais même pas pourquoi je discute de tout ça avec toi, cela ne te concerne en rien. C’est une vengeance ? Tu m’en veux de t’avoir quittée pour Léandre ?
Elle papillonne plusieurs fois des yeux, n’en croit pas ses oreilles.
— Fais appel à ta mémoire. Quand tu m’as avoué ton coup de foudre, j’avais l’air perturbée, peinée, au fond du trou ?
— Non, mais avec toi… je ne possédais aucune clé. Ton cœur était cadenassé. Je naviguais à vue dans un épais brouillard.
— Dans ce cas, laisse-moi t’apporter quelques lumières. Si tu y avais réfléchi deux secondes, tu aurais compris. Léandre ne se serait jamais engagé dans une histoire avec toi en me sachant au trente-sixième dessous. Toi et moi, nous n’étions plus amoureux. C’est aussi simple que ça !
— Qu’est-ce qui motive ton acharnement ?
— À cause de toi, Olivia et Mia sont séparées, tu nous prives tous de sa présence. C’est terminé, tu as joué, tu as perdu. Vous auriez dû rentrer hier soir comme je te l’ai demandé. Tu ne pourras plus la contacter. Son numéro de portable ainsi que tous ses comptes sur les réseaux sociaux vont être changés. Un conseil… ne t’avise pas de t’adresser à Mia. Si tu t’obstines, là, tu pourras dire que je m’acharne sur toi. En souvenir de notre amitié passée, reste à ta place et je resterai à la mienne, mais ne t’approche plus de ma famille. Va-t’en ! Pars immédiatement de ma maison !
Léopoldine lui claque la porte aux nez. Le livre à la main, elle reprend une contenance, rejoint la bande qui la regarde en souriant.
— Quand je vous dis que la guerrière me fout la trouille, éclate de rire Nathan.
— Ma Léo, c’est qui ? On peut lire ?
Oscar l’attire par la main en direction d’un fauteuil.
— Personne, il n’est personne. En avant pour l’histoire…
— Léo l’effaceur est passé. Pauvre mec… Le voilà supprimé de la planète Quiberon, rigole Simon.
La jeune maman s’assied au milieu des enfants. Oscar sur ses genoux, plusieurs contes se succèdent. Un délicieux moment dont même les adultes profitent. Les petits participent chacun leur tour. Nathan l’observe avec les yeux de l’amour. Simon s’approche de lui, lui pose une main ferme sur l’épaule.
— Et oui… elle est à toi.
Une soirée détendue, un dîner léger, paisible. Léandre et Léopoldine s’installent un moment devant le piano pour quelques morceaux à quatre mains. Une fois la jeunesse couchée, ils se retrouvent autour d’une infusion et du dernier biberon de Jasmé. Attendri, Léandre ne se lasse pas de la regarder avec son bébé. Ils sont rejoints dans le salon par Nathan et Mia, pas au mieux de sa forme. Léopoldine tente de la réconforter.
— As-tu parlé d’Olivia avec tes amis ?
— Ils ne comprennent pas. Sous le choc, Armel cherche une explication. Ils se demandent tous si elle reviendra un jour…
— Je tiens toujours mes promesses, il faut juste laisser du temps au temps. Dans une semaine, vous allez vous retrouver à la fac et tout reprendra comme avant.
— Oui oui, je sais, renifle la petite libellule, le cœur bien triste.
— Si Jonas essaie de prendre contact avec toi, ne t’engage pas dans un dialogue avec lui. Dis-le-nous immédiatement…
Elle reste collée à Léandre un moment, puis chacun regagne sa chambre pour une nuit de sommeil bien mérité.
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