À demain… un autre jour (À NOS Vies À Y Croire À NOS Âmes SŒURS t. 3) (French Edition)

Maman Léo

 

Fier comme un paon qui aurait pris du plomb dans l’aile, Oscar a regagné les bancs de l’école.

Léopoldine s’active à la préparation des bagages pour les petits, ils partent le soir même après la sortie des classes. Elle descend retrouver Nathan dans son studio. Un casque sur les oreilles, il ne l’entend pas arriver. Elle s’approche lentement, dépose un baiser dans son cou, glisse sa main sous son tee-shirt. Il pivote, l’attire sur ses genoux, la prend dans ses bras. Chargé de remords, il lui chuchote d’une voix rauque.

— Je vais t’offrir un nouvel instrument. Nous irons le choisir la semaine prochaine.

— Pas maintenant…

Olivia fait son grand retour dans leur famille. Ils avaient convenu de ne faire aucune allusion à l’affaire Jonas, la page est tournée, y revenir est inutile. Pas aussi à l’aise que de coutume, mais le sourire aux lèvres, la miss débarque équipée d’une valise de taille normale. Nathan se fixe dans le couloir.

— Je n’y croyais plus ! Il part, revient. Une dernière chose… tu n’as rien oublié ?

Olivia se précipite, l’ouvre à la vitesse de l’éclair, la renverse sur le sol. En farfouillant comme une taupe dans son terrier, elle finit par la retrouver au bout d’un certain temps. Victorieuse, elle brandit sa plaquette de pilules, sous leurs éclats de rire.

— Punaise, j’ai eu peur ! souffle-t-elle, en passant sa main sur son front. Je me voyais passer le week-end à Paris…

Ils sont sept à faire le voyage. Inutile de le préciser, la voiture est pleine à craquer. Sorbonne – toujours en voix – est relégué dans le coffre. Nathan songe sérieusement à lui administrer un calmant lors de leur prochain déplacement. La troupe ne cache pas sa joie et chacun a une bonne raison. Les filles vont retrouver leurs amis et amoureux ; Oscar va pouvoir s’éclater avec Théo et le petit Léo, et Anna va seconder Maude : son amie lui semble au bord du gouffre. Léopoldine espère juste passer un week-end détendu avec son mari, ses enfants et sa famille de cœur. Elle rêve de grandes promenades. Ses réserves d’air marin, de vent, d’embruns, d’odeurs ont dépassé leurs niveaux d’alertes depuis fort longtemps.

Dans la nuit noire bretonne, ils viennent de déposer Anna chez Maude et Pierre. Les petits dormaient, mais ses parents de cœur n’ont pas caché leur satisfaction de les retrouver.

Chacun s’occupe de son bagage. Sa princesse dans ses bras, Léopoldine rentre chez elle en lui murmurant :

— Nous voilà chez nous ma Puce… Sens-tu cette odeur ? Celle de la maison du bonheur…

Cette phrase n’échappe pas à Nathan. Léopoldine n’a pas le sentiment de vivre chez elle à Paris et le comble, elle n’est pas la seule. Oscar a dormi dans la voiture et a recouvré toute sa vigueur. Il poursuit Léo dans toutes les pièces en préparant son planning du week-end, avec en pôle position : retrouver Théodore au plus vite, et pouvoir lui offrir les fameuses baskets.

— Oscar, nous avons besoin de nous reposer. À ton réveil, s’il fait nuit… interdiction de venir dans notre chambre ! Tu ne passes pas la porte avant huit heures, sinon, tu petit-déjeunes comme un grand, le met en garde Nathan.

— Oui, mais je sais pas bien lire l’heure, essaie-t-il de le rouler dans la farine en faisant son petit malheureux.

— Ah bon… c’est nouveau ! En arrivant, tu nous as crié qu’il était 22 heures 53 et tu ne sais pas lire 8 heures ! C’est bien tenté mon poussin, mais je ne suis pas Léo. Tes yeux de chaton triste – même quand elle se doute que tu mens – ne produisent pas le même effet sur moi. Elle t’a appris l’heure l’année dernière !

Il gonfle les joues pour refréner un sourire, monte dans sa chambre se coucher. Il est déjà confortablement installé dans son lit quand ses parents viennent l’embrasser pour la nuit.

Léopoldine en profite pour vérifier si l’artisan bordélique a vidé son grenier. C’est le cas, et la maison est nickel, presque trop. Elle opère un tour rapide dans toutes les pièces.

— Tu ne remarques rien ?

Nathan fait mine de ne pas comprendre.

— Quelqu’un a fait le ménage… il n’y a pas un gramme de poussière et les sols et les baies vitrées brillent.

Nathan la prend dans ses bras, lui embrasse les paupières.

— Rien ne t’échappe ! J’ai mandaté une jeune femme pour entretenir la maison. À chacun de nos séjours, nous sommes nombreux, et tout ranger nous plombe notre dernière journée. Elle ne rentre ni dans la bibliothèque ni dans notre chambre.

— Je t’aime comme d’ici à la lune. Je te l’ai déjà dit ?

— Pas assez à mon goût, roucoule-t-il en enroulant ses bras autour d’elle. J’ai demandé à Élise – notre fée en question – de faire le ménage toutes les semaines chez Joséphine. Maude est débordée avec les petits, et Ludwig ne touche plus terre au cabinet.

— Il est d’accord ? Financièrement, ce n’est pas top !

— Je me suis arrangé avec lui, je prends en charge ses salaires.

— Pour tous les frais de cette maison, je possède un compte exclusif. Demain, pour que tu puisses y avoir accès, nous irons à la banque. Le directeur est le champion du monde de la brosse à reluire. Avec une star en face de lui, il va nous sortir le grand jeu !

En enfilant sa chemise de nuit dans la salle de bains, Léopoldine ressent comme un manque, une angoisse, une boule dans la gorge, une chose qui la titille sans l’identifier. En se glissant sous sa couette, tout lui vient clairement. Son manque, c’est Joséphine. Pas de claquements de portes, pas d’arrivée tonitruante, pas de monologue interminable de la belle rousse dans les minutes qui suivent leur entrée dans leur maison. Toutes ces choses qui font d’elle une personne aussi exaspérante qu’attachante. Nathan ne le reconnaîtra jamais, mais il donnerait cher pour qu’elle sorte de ce maudit post-partum. Surtout pour Maude et Pierre, et ce pauvre Ludwig, qui essaie tant bien que mal de tenir à bout de bras sa famille. Les fêtes approchent, tous y pensent. La perspective d’un joyeux Noël semble bien compromise.

Dans son grand lit, son amoureux enroulé autour d’elle, Léopoldine, émerge d’une bonne nuit. Les vibrations des volets sous les assauts du vent, les craquements de sa maison, tous ces bruits qui lui rappellent qu’elle est à Quiberon. Ses paupières encore closes, elle distingue une source lumineuse. Les faibles rayons du soleil filtrent à travers les doubles rideaux. Bébé Jasmé gazouille, tète son pouce bruyamment, ce qui laisse entendre qu’elle a très faim. En glissant hors de la couette, elle s’approche en silence, se penche au-dessus du berceau. Ses petits yeux grands ouverts, elle s’agite dès qu’elle aperçoit sa maman. Comment résister à la douceur de sa peau, à son odeur ? Elle la colle contre son visage, toute chaude, puis la donne à son papa. Nathan la couvre de baisers en attendant le retour de Léo avec la boisson lactée, qu’elle sirote goulûment.

Il est huit heures, Oscar en pleine forme rejoint la chambre de ses parents. Le premier biberon est souvent réservé à Nathan, les bras de sa Léo sont libres, il ne met pas longtemps à s’y réfugier.

— Mon petit guerrier a bien dormi ?

— Oui. Ils sentent bon tes cheveux. Il s’allonge sur elle, son visage dans son cou. Ma Léo, comment elle t’appelle Jasmé ?

— Quand elle veut quelque chose, elle pleure…

Nathan identifie immédiatement le chemin qu’il emprunte. Ce moment lui trotte dans la tête depuis la naissance de leur fille. Il le scrute du coin de l’œil, attend la suite.

— Oui, mais quand elle va parler ? Oscar marque un temps d’arrêt, pose sa main sur son visage. Pourquoi j’peux pas t’appeler maman ?

Au saut du lit, sans crier gare, son cœur chavire. Son petit corps contre le sien, ses yeux prennent l’eau.

— C’est à cause de tes copains d’école, pour être comme eux ?

— J’ai plus ma maman… et tu m’as dit que j’étais ton fils, alors je peux t’appeler maman !

— Excellent raisonnement ! Je suis ta maman papillon…

Sans rien montrer, Nathan se délecte de leurs échanges, de l’amour qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Juste après la naissance de Jasmé, il a craint que leur relation s’essouffle ou ne perde en intensité. S’occuper d’un nouveau-né prend beaucoup de temps, Léopoldine est sortie très tôt de la maternité après sa césarienne et Oscar était demandeur de ses bras, de sa présence. Elle n’a jamais saturé. Léo a cette capacité à tout stopper pour l’écouter, parfois pour des requêtes totalement futiles, comme la perte d’un objet dans la maison. Un jour, leur fusion s’affadira peut-être ou deviendra plus conflictuelle : l’adolescence apporte son lot de troubles. En espérant que cela ne soit pas pour demain, il préfère ne pas y penser. Comme un nectar dont il connaît la rareté, il en savoure chaque goutte. Il peut entièrement se reposer sur elle : son amour, son âme sœur.

Les tignasses hirsutes, les miss font elles aussi leur apparition et s’installent sur leur lit sans demander la permission de quoi que ce soit.

— Ne prenez pas racine ! Manifestement, personne ne semble s’en soucier, mais ce n’est pas une pièce où l’on vient discuter les uns après les autres !

Pas franchement perturbées par la tirade de Nathan, les filles continuent de s’extasier sur Jasmé.

— Quand Mia dort chez toi, vous allez vous vautrer sur la couette de tes parents ?

— Quelle idée ! Même seule, je n’y vais pas…

— J’avais cru le comprendre. Il y a une odeur, un truc qui vous attire dans notre chambre ?

En se mordillant la lèvre, Olivia plisse son joli nez couvert de tâches de rousseur.

— Ouais… Ça sent l’amour ! C’est un moment en famille… j’adore !

Nathan explose de rire en voyant Léopoldine mettre sa main devant sa bouche pour ne pas lui donner l’impression qu’elle se moque.

— Fais gaffe ! Elle ne va pas tarder à te demander si elle peut t’appeler maman !

Les filles n’ont pas l’intention de lever le camp, alors il toussote, en les fixant avec insistance, mais elles n’en font pas de cas. Nathan décide de prendre le taureau par les cornes.

— Sous cette couette, je suis à poil… et je vais sortir de mon lit. Si dans trois secondes vous n’avez pas détalé, tant pis pour vous !

Olivia s’éjecte, manque même de tomber à la renverse, sous les éclats de rire de Mia et Léopoldine.

— Si j’avais su l’effet que cette éventualité pouvait produire sur toi, je l’aurais inscrit sur la porte !

— À poil… je n’y suis pas prête. T’es bien foutu, mais quand même.

Elles s’éclipsent dans la cuisine en gloussant. Nathan n’avait aucune envie de sortir de son lit, il se presse contre sa belle en râlant.

— Elles sont collantes… Les petits, je veux bien, mais elles !

Toute la famille se retrouve autour du petit-déjeuner. Comme à chacune de leurs arrivées, la maîtresse de maison prépare sa liste de courses. Oscar réclame de la pâte à tartiner depuis des lustres, sans résultats positifs. Aujourd’hui, il sent qu’il peut parvenir à ses fins. Léo lui fait les gros yeux, mais le petit comédien est bourré de talents.

— Juste cette fois, maman, j’ai mal à mon menton.

En avalant leurs céréales, Mia et Olivia observent son jeu et ses mimiques. Persuadées que Léopoldine allait refuser tout net, les miss stoppent leurs gestes. Olivia garde la bouche ouverte et Mia laisse tomber sa cuillère dans son bol. En papillonnant des yeux, elles la dévisagent en attendant son explication, et elle va devoir être convaincante.

— Qu’est-ce qui vous choque ? Qu’il m’appelle maman ou l’achat de la pâte à tartiner ?

Elles se regardent un moment, éclatent de rire. La réponse est collégiale.

— Nous t’en réclamons depuis deux ans ! Chaque fois, tu nous as répondu : « c’est trop gras… pas bon pour la santé… pensez à votre ligne ! ». Oscar te fait les yeux doux et tu craques ! On vient de prendre un cours…

— Je veux le récompenser, il a été très courageux. Léandre arrive avec sa famille et Théo va très certainement passer deux jours ici. C’est pour leur goûter, se disculpe-t-elle mollement.

Elles ne mettent pas longtemps à oublier la pâte à tartiner.

— Léandre et Dominic ? Trop cool ! répondent-elles encore en chœur.

— Si vous pouviez garder vos distances, ce ne serait pas du luxe, ajoute Nathan en se désespérant d’avance.

— On n’a jamais rien fait qui justifie ta remarque, ironise Olivia.

Il pose sa tasse en la faisant claquer sur le plan de travail.

— Est-ce que tu te fous de ma gueule ? Ai-je besoin de te rappeler l’épisode de la salle de bains avec Léandre le jour de notre mariage ? Limite, tu lui proposais de lui frotter le dos sous la douche, et Mia le compare à un gâteau qu’elle aimerait manger !

Le rire de Léopoldine résonne dans tout le rez-de-chaussée. Les miss échangent un regard rapide et sans ciller, Olivia en remet une couche.

— Toi, tu ne seras jamais gay ou ta vue baisse ! Ces deux mecs sont des bombes, je n’allais pas laisser passer une occasion pareille ! Quand je pense que Léo a dormi avec les deux… À poil !

Elle s’affale sur son bras, se frappe le front contre la table.

— Je me demande combien de temps cette « put… » de nuit va me poursuivre, soupire Nathan en tapotant la table de ses doigts.

— Je t’ai pas dit, s’exclame Mia en s’adressant à son amie. Ils vont avoir un bébé garçon dans quelques semaines. Léandre nous a montré des photos, il est trop mignon.

— Un copain de plus pour Jasmé… ça va être chouette tous ces bébés, renchérit Léo.

— Vous en voulez d’autres ? demande la mini-tornade en engloutissant une cuillère de céréales. Jasmé est tellement chou, ce serait dommage de s’arrêter en si bon chemin.

— C’est sans doute pour les mêmes raisons que tu es fille unique, ironise Nathan.

— Tu cherches à éviter de répondre ? lui sourit sa fille.

— J’aimerais beaucoup… Ça t’embêterait ?

— Oh non, pas du tout. Et toi, Léo ?

Belle-maman a perdu sa langue. Elle pique du nez sur sa feuille en laissant le sujet en suspens. Mia insiste en lui touchant le bout des doigts.

— Je ne sais pas… On verra.

Les Miss détalent enfin de la cuisine, Léo peut terminer sa liste de courses, sous le regard moqueur de Nathan.

— On avait dit qu’on attendait combien de temps ?

— Le professeur Delacre est un éminent neurologue. Je ne le connais pas personnellement, mais je pense pouvoir t’avoir un rendez-vous en urgence. Tes absences m’inquiètent. Pour garder son sérieux, elle ne lève pas les yeux. N’avons-nous pas eu cette conversation il y a trois jours ?

Il se colle à elle en boudant, elle émet un petit rire aigu. Malgré tout, l’idée qu’il veuille un autre enfant lui plaît. Elle aussi en a envie, mais rien ne presse.

Tout le monde déserte la maison en même temps. Nathan doit récupérer Léandre et sa famille à la gare, mais avant cela, il dépose Oscar chez Maude et Pierre, les baskets de Théodore sous le bras. Les miss passent la journée avec leurs amis, elles ne réapparaîtront pas avant la nuit, Léopoldine en profite pour commander et réceptionner ses courses.

Sitôt auprès de sa douce, Léandre s’est donné pour mission de cuisiner avec elle, mais cela s’avère laborieux. Il ne cesse de l’embrasser, de la serrer contre lui. Encore secoué, il peine à oublier la fâcherie. Léo lui sourit en lui ramenant en arrière quelques boucles rebelles.

— On ne va pas avancer. Je n’y pense plus, fais-en de même.

— Et avec Nathan ?

— J’essaie de lui mettre des limites qu’il passe son temps à repousser. C’est notre vie, notre mode de fonctionnement.

— Et José ?

— Léandre, elle aussi ne changera pas. Elle est, et sera toujours la mouche du coche. Je l’aime avec ses défauts et ses qualités. Oui, elle m’a blessée, mais elle est malade. Quand je sombrais, Joséphine et ses parents étaient là pour moi. Ma reconnaissance est infinie et j’en tiens compte.

— Ma capacité à pardonner est inférieure à la tienne.

— Le temps apaisera ta rancœur. On ne balaie pas si facilement vingt ans d’amitié, ça reviendra.

Dans un joyeux tintamarre, Dominic, Nathan et les trois petits investissent la cuisine. Les ventres affamés s’extasient. Les bonnes odeurs du poisson, des courges Butternuts couvertes de miel, d’herbes et de feta qui rôtissent dans le four les mettent en appétit.

Fier comme Artaban, Théodore se plante devant sa marraine. Les yeux explosés, il lui fait signe de regarder ses pieds.

— Merci ma Léo… je les aime trop !

Elle lâche tout pour le prendre dans ses bras.

— C’est Oscar qui y a pensé…

Les deux garçons se sourient en se tenant par la main, mais le petit Léo se sent en reste. Lui aussi rêve de se pavaner avec ces pompes trop géniales. Il s’approche d’elle, tire sur son jean en affichant tout le malheur du monde.

— J’aime pas mes miennes, et j’ai mal à mes pieds, elles sont « cro » petites.

Ses deux papas éclatent de rire. Dominic – le plus strict – se lance dans une plaidoirie.

— Léo, c’est toi qui les as choisies. Elles sont neuves et tu les adorais.

Leur fils secoue la tête sans discontinuer.

— Quand celles-ci seront abîmées ou trop petites, on verra !

Léandre et Dominic ont à cœur de ne pas le pourrir. Il est toujours difficile de résister à une petite frimousse qui réclame en suppliant. Ils les lui achèteront sans doute, mais pas dans l’immédiat. Nathan affiche un sourire narquois en observant sa femme retourner à sa cuisine un poil déçue. À la seconde où le petit Léo lui a joué la scène du malheureux sans chaussures, elle s’imaginait déjà les lui offrir. Le dernier mot revient aux papas, l’affaire en reste là.

Léopoldine remarque les mines contrariées de Nathan et de Dominic. Elle a capté quelques paroles qui laissent entendre que Maude et Pierre ne tiennent pas la grande forme. Elle attend la fin du repas des monstres pour les questionner.

— Ils ont pris dix ans, s’en émeut Dominic. Difficile d’imaginer qu’ils rentrent de vacances. José leur en fait voir de toutes les couleurs, elle est infernale. Ludwig ne cesse de leur dire qu’il va partir, Maude est désespérée. Pierre nous a même avoué regretter d’être revenu s’installer à Quiberon.

— Je n’ai pas de solution et Joséphine est trop remontée contre moi. Maude va pouvoir se reposer, se confier à Anna quelques jours.

En début d’après-midi, Léopoldine et Nathan laissent la jeune troupe sous la garde des deux beaux gosses. Main dans la main, ils partent à leur rendez-vous chez le notaire pour l’achat de la maison et dans la foulée à la banque.

Édouard les accueille chaleureusement, les introduit dans son bureau où les attend la dame âgée. Léopoldine n’a pas eu la chance de côtoyer ses grands-parents, en la découvrant, assise telle une poupée ancienne dans le fauteuil club vert, elle fond littéralement. Toute menue, sa chevelure blanche est attachée en un chignon, elle s’est faite belle pour l’occasion. Elle tient sur ses genoux son petit sac à main en vernis noir. Sitôt près d’elle, Léopoldine ne cesse de lui sourire. Comme deux vieilles amies, alors qu’elles se connaissent peu, elles papotent sans tenir compte d’Édouard et Nathan. Ils s’arment de patience en se jetant des œillades.

— Vendre mon bien n’a pas été une décision facile à prendre, j’y ai vécu cinquante-trois ans, mais je la laisse en de bonnes mains. Vous êtes très attachée à notre ville, et même si vous y faites des travaux, elle ne sera pas défigurée. Une chose m’intrigue, puis-je vous poser une question ?

— Évidemment !

— Votre maison est grande, très belle. Pourquoi cet achat ?

— Malheureusement, elle ne l’est pas suffisamment pour accueillir notre famille et nos amis. La fille de mon mari est adulte. Un jour, elle sera peut-être la sienne. Elle est idéalement située, à côté de celle de mon frère de cœur, Léandre, et à cinq minutes de la mienne.

— Quel dommage qu’il ne l’habite pas ! Que devient-il ?

— Il est Parisien et papa d’un garçon.

— J’ai appris pour votre bébé et votre mariage… Félicitations à tous les deux. J’ai bien connu vos parents. Un couple adorable, quelle tristesse…

Ses paroles la touchent, ses yeux s’embrument et le bout de son nez rougit.

— Pardon, mon petit, je ne voulais pas vous peiner, s’excuse-t-elle en posant sa main douce et ridée sur la sienne.

— Ce n’est rien. J’aime que l’on me parle d’eux…

Édouard profite de ce moment pour leur lire l’acte de vente, les deux femmes signent, et tout est réglé en une heure. Quand elle remet les clés à Léopoldine, l’émotion n’est pas feinte.

— Partez tranquille ! la rassure-t-elle en l’embrassant affectueusement. Nous en prendrons bien soin.

— Merci Léopoldine… Tous mes vœux de bonheur !

En retard pour leur rendez-vous à la banque, les jeunes mariés se pressent dans les rues quiberonnaises. Le directeur, un homme d’une quarantaine d’années, de petite taille, très sympathique, les accueille plus que chaleureusement. Il les attendait derrière la porte : c’est tout juste s’il n’a pas déroulé le tapis rouge. À peine dans son bureau, elle lui explique les modifications qu’elle souhaite sans prendre de détour. Pendant que sa secrétaire fait une copie de la carte d’identité de Nathan, il poursuit en lui proposant toutes sortes de placements. Sans plus attendre, Léo met fin à son monologue.

— Nous avons déjà eu cette conversation. Aujourd’hui, nous venons pour le changement de mon compte et rien d’autre.

— Évidemment, Madame Forêt de Réan-Salinger. Je comprends.

Après quelques signatures, ils prennent congé. Le directeur les raccompagne jusqu’à la sortie et leur ouvre même la porte en les remerciant mille fois.

Ils rigolent une fois sur le trottoir.

— La guerrière l’a menacé de le décapiter avec son sabre ? Ce mec crève de trouille !

— Je n’ai jamais eu le moindre problème avec lui. Je n’ai de cesse de lui dire de m’appeler Léopoldine, il n’y arrive pas. La peur de me perdre comme cliente, je ne vois que ça.

Léopoldine a hâte de leur faire visiter sa nouvelle acquisition. Anna et Maude les rejoignent avec la petite Rose, Léopoldine la prend aussitôt contre elle. Elle s’époumone depuis leur départ de la maison, mais dès que Léopoldine lui parle, elle s’arrête.

— Regarde Nathan, elle a changé en quinze jours. Mamie Maudy s’est bien occupée de toi, ma princesse.

Maude fond en larmes. Impuissants face à la dépression de leur fille, ils perdent pied. Chamboulé par son désarroi, Nathan la serre dans ses bras, Léopoldine lui caresse le dos avec toute l’affection qu’elle a pour elle.

— Maudy, nous sommes désemparés. Joséphine prend son traitement ?

— Oui… je ne sais pas. Parfois, elle dort toute la journée, le lendemain, elle est hystérique, enragée. Elle nous téléphone en hurlant. Ludwig va partir, il n’en peut plus. Nous allons les perdre, sanglote-t-elle.

— Avez-vous des nouvelles des parents de Ludwig ?

— Ils voulaient venir et récupérer les petits jusqu’aux vacances. Joséphine les a insultés en leur interdisant de mettre les pieds chez elle. Elle perd totalement la raison, Martha m’a rappelé en pleurs. Si encore, elle s’occupait un peu de Théo. Elle ne l’a pas vu depuis des jours. Il me questionne et je ne sais plus quoi inventer, s’excuse-t-elle de cette faiblesse en se mouchant et en s’essuyant les yeux.

— Théo ne comprend pas tout, mais lui mentir est une erreur. Je vais lui parler.

Par le sentier qui surplombe la falaise, en profitant des jolies couleurs de l’automne, ils cheminent lentement en marchant contre le vent. Il leur fouette le visage et leur glace les os. Le ciel est si bas, ils ont presque le sentiment de pouvoir le toucher du bout des doigts. Le brouillard au loin s’approche à grands pas. Dans quelques heures, il englobera discrètement la lande et se glissera par nappe dans les rues de la ville.

La maison aux volets gris est adorable et le jardin autour très bien entretenu. Les lavandes côtoient les hortensias, les rosiers, et même un lilas, tout ce qu’elle aime. Léopoldine les imagine reprendre vie au printemps. Elle tourne rapidement la clé dans la serrure, pousse la porte. Ils la découvrent ensemble, elle l’a achetée sans la visiter. Ils cheminent lentement. Au rez-de-chaussée se trouve une entrée avec un escalier en bois qui monte à l’étage, un séjour de taille moyenne avec une porte-fenêtre donnant sur une cuisine et à gauche, une chambre et une salle de bains. Au premier, les deux chambres sont assez grandes et séparées par une petite salle de bains. Elle ne possède pas de grenier, mais un garage et un atelier de jardinage.

— Le mur de la cuisine va sauter pour faire une grande pièce à vivre. Je l’imagine lumineuse, moderne. Les fenêtres vont toutes être changées, la porte-fenêtre, transformée en baie vitrée. Les salles de bains et toutes les pièces seront rénovées dans des couleurs claires et douces. Qu’en penses-tu, Anna ? La maison te plaît ?

— Tout à fait ce que nous cherchions !

— J’ai l’obligation de la conserver dix ans, si entre-temps vous trouvez la vôtre, nous la garderons pour Mia. J’ai déjà contacté Tancrède, les travaux vont débuter rapidement. Il est particulier, mais c’est un excellent architecte.

— Oh non… pas lui… tu n’as pas quelqu’un d’autre ?

Nathan ne le supporte pas. Il râle en agitant les bras.

— Je ferai tout par téléphone et par courriel. Si je dois le rencontrer, tu viendras avec moi.

Enchantée par cette visite, Léopoldine leur propose d’aller chez elle prendre une collation. Sur le chemin, Rose n’apprécie pas la bise qui vient de lui frôler les narines. Elle hurle tout le trajet retour, sous les commentaires ironiques de Nathan. Ils se regardent tous en riant. Le doute n’est point de mise : cette petite a hérité de la puissance vocale de sa maman.

Pendant leur absence, Dominic et Léandre ont pâtissé avec les garçons et les gourmands ont déjà englouti une partie de leur production. Les adultes prennent place dans la cuisine. Léopoldine lance immédiatement la bouilloire pour le thé, pendant que Nathan se charge des biberons des bébés.

— Regarde ma princesse, ta cousine Rose est là, lui chuchote Nathan doucement en l’embrassant.

Maude fond en larmes à nouveau. En s’essuyant les yeux, elle s’approche de Léopoldine.

— S’il nous arrive quelque chose, tu t’occuperas de Rose et Théodore ?

— Mais oui Maudy… et aussi de José, je te le promets !

Elle la prend longuement dans ses bras, presse sa joue contre la sienne. Elle rêve de pouvoir leur retirer ce fardeau qui les oppresse, à la limite de la suffocation. La petite fée se débat dans une impasse et l’horizon ne lui paraît pas si évident.

Oscar dévale les escaliers.

— Maman Léo, mon pansement est tombé, regarde !

— Ce n’est rien… je vais t’en mettre un autre. Tu m’as promis de ne pas courir en chaussettes. Ton menton est encore fragile, le gronde-t-elle avec douceur, termine par un baiser sur le nez.

Elle l’installe sur un tabouret et en deux secondes, le problème est réglé, le petit garçon repart aussi vite qu’il est venu. Elle range tranquillement la trousse à pharmacie, quand ses yeux reviennent à la bande, Maude s’inonde à nouveau et le reste de la bande n’est pas au mieux. En plissant le front, elle se demande ce qui provoque ces yeux humides, puis interroge Nathan du regard.

— « Maman Léo » a fait son effet !

Debout devant le plan de travail, elle pose sa main sur son cœur en souriant.

— Je ne l’ai ni souhaité ni cherché… C’est sa décision, il en a besoin. Si un jour il change d’avis, ce ne sera pas un problème. Qu’il grandisse le plus heureux possible est la seule chose qui me motive.

— La peur de soigner des enfants t’a quittée ?

Elle s’approche de Maude, la prend par la taille.

— Totalement ! J’ai même vacciné Jasmé, sans aucune appréhension.

Chacun, un bébé dans les bras, Dominic et Léandre s’entraînent à accueillir le leur. Ils leur font le récit de leurs démarches, ce n’est plus qu’une question de semaines, mais le temps leur semble bien long. Léopoldine leur propose d’appeler Pierre, qu’ils restent dîner, mais Maude décline : Pierre ne se sent pas bien.

— Veux-tu que je l’ausculte ?

— Ce sont tous les problèmes avec Joséphine qui le rongent.

La porte se referme, elle s’ouvre aussitôt. Maude et Anna viennent de partir, Olivia et Mia sont de retour dans la maison aux volets bleus.

Dominic se charge des douches des garçons, Léopoldine et Léandre cuisinent, aidés par le duo de Miss en pâmoisons. Elles boivent littéralement les paroles de Léandre, ne cessent de s’extasier à chacun de ses commentaires. Nathan les observe en souriant. La cohabitation avec Léandre et Dominic s’apparente à un orchestre synchronisé à la perfection. Leurs points communs sont nombreux et les questions sur l’organisation des menus ne se posent pas : leurs régimes alimentaires se ressemblent. Tous maniaques, ils ne supportent pas le désordre, et comme Léo, ils peuvent tout arrêter pour s’occuper exclusivement des enfants. Tout coule avec eux. L’ambiance est un doux mélange de rigueur, de bienveillance et d’amour. Aucun n’a besoin d’élever la voix. Ils expliquent beaucoup, en certains cas plusieurs fois de suite, sans perdre patience. Comme pour le déjeuner, ils font manger les terreurs et dîneront tranquillement entre adultes. Léopoldine leur a promis de leur lire trois histoires courtes. Un temps plus calme s’avère indispensable avant l’extinction des feux. Par chance, ils s’endorment souvent avant la fin.

Au moment de se mettre à table, Nathan ordonne à Mia et Olivia de changer de place. Elles sont collées à Léandre et Dominic et la plaisanterie a suffisamment duré. Il s’assied à côté du bel Anglais, sa femme près de son ami et les deux jeunes filles se retrouvent en face des deux hommes. Les têtes boudeuses qui s’ensuivent les font rire.

— Pas de sortie ce soir ? s’étonne Léopoldine ironiquement.

— Peut-être après le dîner, réplique simplement Mia.

— Qu’est-ce qui motive votre envie de nous coller ? Mes beaux yeux peut-être ? ironise Nathan, blasé par leur attitude.

— La jalousie est un très vilain défaut ! On profite d’eux quand ils sont là ! lui répond Olivia du tac au tac en lui tirant la langue.

Pendant le repas, Olivia fixe Dominic.

— À la réflexion, je préfère t’avoir à côté de moi. Ôte-moi d’un doute ! Tu prévois de sauter par-dessus la table pour m’arracher mes vêtements ?

— Ben ouais… j’aimerais bien.

Olivia a bredouillé dans sa moustache, sans se rendre compte qu’ils ont tous entendu.

— Olivia ! s’exclame Nathan en se redressant. Dans la bibliothèque, Léo conserve une collection de dictionnaires médicaux. Consulte ceux sur les maladies sexuellement transmissibles, ça te calmera cinq minutes !

— Je fais plaisir à mes yeux, Léo m’a dit que j’avais le droit.

Les éclats de rire des Miss qui piquent des fous rires, les chipotages de Nathan avec Olivia, leur font oublier pour quelques heures les drames que vit leur famille de cœur à quelques mètres d’eux. Elles demandent à Léandre des anecdotes de leurs adolescences, mais il n’y répond pas favorablement. Évoquer Joséphine n’est pas dans l’humeur du jour.

Après le départ de Mia et Olivia, les quatre adultes traînent à table, les discussions s’enchaînent les unes après les autres. Léopoldine leur fait part de son hésitation. Joséphine n’ignore pas leurs présences et elle attend peut-être qu’elle fasse le premier pas. La nuit porte conseil.

Avant de se coucher, Léopoldine reste un long moment à observer leur fille endormie. Ses petits poings serrés à hauteur de son visage, elle sourit aux anges.

— Regarde, elle doit rêver…

— Quand cette petite personne va-t-elle intégrer sa chambre ?

— Pourquoi, elle te gêne ?

— Juste pour savoir…

— Si loin de nous, à l’étage ? Je ne peux pas te donner une date. Ne te laisse pas gagner par ton impatience, il se peut que ce ne soit pas pour demain…

Nathan ne moufte pas, il récidivera dans quelques semaines. La patience n’est certes pas sa qualité première, mais sa ténacité l’emporte le plus souvent.

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