Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 1 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Prologue

Isolée dans le silence de ma cellule, je lis d’un œil absent les mots calligraphiés sur mon ouvrage. Mes pensées ne sont pas à la lecture, tendue que je suis vers un son, de l’autre côté de la porte. Un son que je guette, que j’attends.

La froide humidité qui règne est repoussée à grand-peine par le feu qui crépite dans la cheminée. D’un geste machinal, je resserre autour de moi les pans de ma robe. Je n’ai pas à me plaindre. Mon rang me permet de jouir d’une geôle propre, large et confortable. Je dispose de livres pour me distraire, à la lueur de bougies lorsque le jour ne perce plus la croisée de l’unique fenêtre verrouillée. Je dors sur un vrai lit, et non de la paille moisie et infestée de vermine comme le commun des prisonniers.

Je relis sans cesse la même page, incapable de me concentrer sur les lettres tracées à l’encre. Demain, je le sais, aura lieu mon exécution. Le prince l’a fixée le jour de son mariage. Pendant son mariage, même. Une nouvelle preuve de sa perversité. Quel être sensé mêlerait ainsi la mort à ses noces ?

Mes doigts, sur le papier en vélin, tremblent de rage.

Le prince – dont je me refuse à prononcer le nom même en pensée – m’a annoncé hier, avec son cruel sourire, quelle serait ma sentence. Une exécution raffinée digne d’une sorcière de noble rang, selon lui. Je n’en attendais pas moins d’un tel dépravé.

La condamnation ne m’effraie pas. Il me serait si facile d’y échapper ! Faire sauter la lourde porte de ses gonds, mettre hors d’état de nuire quiconque se placerait en travers de ma route, voler un cheval, fuir… Si facile. Mon corps a peut-être vieilli, mais ma puissance, elle, n’a pas faibli. Au contraire, l’accroissement de mes connaissances magiques, au fil du temps, l’a décuplée.

Non, si je reste, c’est pour elle. C’est le bruit de son pas que je guette, l’attente de sa venue qui m’empêche de me concentrer sur mon livre.

Mes yeux quittent la page qu’ils ne lisaient pas, s’égarent malgré eux vers le mur de pierre nue. Ils cherchent le miroir familier. Disparu.

D’un geste sec, je referme le livre. Les pages émettent un bruit mat qui résonne dans ma cellule.

Je force mon regard à se tourner vers la lourde porte en chêne assombri par les ans et renforcée de barres en ferronnerie.

J’espère qu’elle va venir. J’espère qu’elle acceptera de m’écouter. Et surtout, j’espère qu’elle comprendra. Qu’elle me pardonnera.

Cela fait beaucoup d’espérances pour une seule personne.

J’ai passé tant d’années dans les ténèbres du désespoir… Toute cette attente, cette aspiration à l’absolution, apparaît comme un contrepoids à ces jours, ces mois perdus à ressasser ma douleur, à nourrir ma rancœur.

Du bout des doigts, je caresse la reliure de cuir de mon livre. Les lettres, à l’intérieur, ne forment que les fragments d’un récit qui, mis bout à bout, conte l’histoire de Verukonig, le pays que le prince est appelé à gouverner, quand son père aura trépassé. Un contenu inoffensif, à ses yeux. Il sait que mes grimoires sont restés là-bas, à Siebenflus, et a veillé à ce que je ne puisse en dénicher d’autres tant qu’il me tiendrait entre ses mains. Il ignore, le naïf, qu’un livre d’histoire recèle son propre pouvoir. Pour qui est en mesure de lire entre les lignes, cet ouvrage en apparence si banal révèle le véritable visage du vainqueur. Ses failles, ses vices.

Un sourire mince, froid comme une lame, étire mes lèvres, tandis que l’expérience d’une vie de combats afflue.

J’en ai connu, des hommes qui réécrivent les faits dans les chroniques commandées à leurs scribes, qui effacent les exactions qu’ils ont commises pour obtenir leur victoire, déforment leur opposant pour le changer en monstre, éliminent toute trace des alliés providentiels qui ont contribué à leur triomphe, mais qui, une fois la paix établie, n’ont été récompensés au mieux que par l’oubli, au pire par la mort. Nulle mention de femmes, dans ce récit, ni de sorcières. Rien d’étonnant pour un royaume qui, à l’instar de Siebenflus, s’efforce de contenir ses sujets de sexe féminin dans une case bien délimitée, bien étroite et qui écrase les sorcières d’un coup de talon brûlant.

Je laisse là mon livre, me lève et me dirige vers la fenêtre. La vitre, entre les croisillons, est bordée de buée. Le froid, à l’extérieur, doit être cinglant. Le printemps se rapproche, mais l’hiver résiste encore. Mes yeux cherchent le sol, si loin, tout en bas.

Au-dehors, la vie suit son cours. Les allées boueuses éclaboussent les passants et les jambes des chevaux. Le château vit, tandis que, dans ma cellule, le temps semble s’être arrêté.

J’attends, le cœur gonflé d’espoir.

J’attends et, pour la première fois depuis bien longtemps, la pâle lumière de ce premier jour de printemps me paraît aussi éclatante qu’un soleil d’été. C’est tout juste si je ne perçois pas le parfum des fruits mûrs, au lieu de celui du bois qui se consume dans le foyer.

*

Un coup léger à ma porte me tire de la somnolence qui m’a surprise, alors que je tournais le dos aux flammes, enveloppée de leur chaleur réconfortante. Aussitôt, je me redresse, le cœur battant.

Le garde de faction ouvre le vantail avec déférence, et je sais que c’est elle, avant même que sa petite silhouette s’avance.

Elle entre dans ma cellule. Elle reste debout et joint les mains en un geste de fille sage, tandis que le geôlier referme la porte derrière elle.

Je l’invite à prendre place sur le siège face au mien. Elle s’exécute, en silence. Lorsque ses mains sont de nouveau blotties l’une dans l’autre dans son giron, je ne peux m’empêcher de l’observer attentivement.

Elle est toujours aussi belle. Sa peau légèrement sombre, telle l’écorce neuve d’un arbrisseau, au grain velouté et sans défauts. Ses cheveux noirs, épais et brillants. Sa bouche, charnue, chaleureuse. Ses joues ont encore la rondeur de la jeunesse. Toutefois, à y regarder de plus près, je distingue sur ses traits une fatigue qui ternit la lumineuse innocence de son teint. Et des ombres, dans ses yeux noisette, qui ne s’y trouvaient pas auparavant.

— Vous m’avez fait mander. Que me voulez-vous ?

Ses yeux aussi froids que des marrons glacés me sondent. Ce regard se plante dans ma poitrine comme une esquille. Elle n’a pas tort d’éprouver cette défiance à mon égard. Notre relation a été tout sauf tendre, et je le regrette amèrement. C’est précisément la raison pour laquelle je l’ai fait venir. Pour m’amender. Pour qu’elle comprenne et, peut-être, pardonne.

Pour lui offrir ce que je n’ai pu obtenir qu’en payant le prix fort.

Je me penche, tends le bras et saisis délicatement l’une de ses mains. Ses doigts se raidissent dans ma paume et, dans ses yeux, passe une lueur méfiante. Sa bouche s’incurve en un léger pli de colère.

Mon cœur se serre. Tout cela, c’est ma faute. Le résultat de mes erreurs, de mon égoïsme, de mes souffrances, tous projetés à la tête d’une innocente jeune fille. Ma résolution de tout lui avouer s’affermit. Le choix, ensuite, sera le sien.

— Quelqu’un t’a-t-il fait du mal ?

Elle retire sa main d’un geste sec. Son joli visage se fronce sous la colère, comme si quelque peintre aigri avait soudainement décidé d’en brouiller les traits. Étais-je d’une telle laideur, moi aussi, quand j’ai reporté sur elle ma haine de moi-même et mes regrets ?

— Vous voulez dire en dehors de vous ?

Sa voix est aussi dure et incisive qu’une lame. Elle, qui n’a jamais tenu une arme de sa vie ni prononcé un mot plus haut que l’autre, révèle tout à coup une maîtrise redoutable de l’art de l’escrime verbale. Le coup porte. Je déglutis douloureusement et me renfonce, avec lenteur, contre le dossier du siège.

— Ce n’était pas un cadeau empoisonné, m’excusai-je piteusement.

Je bafouille, face à son courroux. Cela ne m’est jamais arrivé auparavant de perdre pied avec tant de facilité.

Je prends une profonde inspiration, me ressaisis.

— C’était un gage d’affection.

Cette fois, ma voix ne me trahit pas. Enhardie, je poursuis :

— J’ai voulu te donner les clés de la liberté. Au lieu de ça…

Mes épaules ploient.

— Au lieu de ça, réplique-t-elle, je me retrouve ici, dans le royaume de Verukonig. Près de Siebenflus, certes, mais promise à un prince que je n’avais encore jamais vu et que je n’aime pas.

Ses mots m’accusent et me condamnent d’emblée. Comment l’en blâmer ?

Elle se penche vers moi, mais reste droite, rigide. Sa robe couleur d’ivoire souligne l’éclat de son regard, jadis doux comme du velours, et aujourd’hui aussi dur qu’un poing levé.

Je frissonne. Pourtant, le feu continue de pétiller joyeusement dans la cheminée.

— Maintenant, dites-moi pourquoi vous m’avez fait mander. Sans quoi je m’en vais.

Je n’ai plus le choix. Si je ne parle pas de suite, elle quittera la cellule et emportera avec elle l’espoir de ce pâle et humide jour de printemps.

L’espoir d’un nouveau départ.

Je tente, à nouveau, de lui prendre la main ; elle se rencogne dans son siège. Je lisse les pans de ma robe – mauve comme les regrets, ma couleur, mon fardeau – et me lance, sans pouvoir me défaire de la terrifiante sensation que je saute du haut d’un parapet brumeux. Vais-je m’écraser sur des rochers ou rouler sur de l’herbe moelleuse ?

— Je sais qu’entre nous deux, cela n’a pas toujours été facile.

Elle tord les lèvres, mais garde le silence.

— Cela n’était en rien ta faute, bien sûr. C’était la mienne, et la mienne seule. Je souhaite t’en demander pardon.

Elle veut protester ; je lève la main pour l’interrompre. Il est déjà si difficile de lui ouvrir ainsi les portes de mon passé.

— Avant cela, je voudrais te conter une histoire. Cette histoire, c’est la mienne, comme celle de personnes dont la destinée a influé sur ma vie. Cette histoire, je ne vais pas te la raconter pour me blottir derrière le paravent des excuses ni pour t’attendrir. Simplement pour que tu saches qui je suis. Afin de te donner toutes les clés nécessaires pour comprendre pourquoi j’ai agi ainsi avec toi. Pourquoi je t’ai haïe. Pourquoi je t’ai blessée. Je ne cherche pas ta pitié. Je souhaite m’amender. La suite, le pardon peut-être, toi seule en décideras. Or, tu ne peux poser un tel jugement sans connaître tous les faits. Il était une fois, donc, dans le lointain pays de Vielacier, une jeune femme de vingt et un ans nommée Violaine. Et elle désirait apporter sa pierre à l’Histoire…

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