Bad Queen (French Edition)
Chapitre 13
À défaut de l’avis de Violaine et peu satisfaite de celui de ses conseillers qui la poussaient vers le mariage, Rosalia sollicita finalement l’opinion de ses vassaux. Violaine n’approuva pas ce geste, mais se garda bien de l’exprimer. Elle ne fut pas surprise de constater que la reine reçut uniquement des réponses qui l’enjoignaient à éviter une mésalliance avec un royaume aussi pauvre et infesté de monstres que Talamh Dorcha. Violaine ne comprenait pas que Rosalia demeure aussi aveugle aux véritables motivations de ses vassaux, qui espéraient tout simplement qu’elle jette son dévolu sur l’un d’eux ou leur fils aîné, s’ils avaient déjà une épouse. Veuve et couronnée, Rosalia attirait toutes les convoitises, car chaque homme savait qu’une fois remariée, le trône leur appartiendrait.
— Je me sens comme une biche entourée de loups, soupira la souveraine, alors qu’elle jouissait d’un instant de détente, ses dames de compagnie brodant à ses côtés.
— Vous pourriez régner seule, Votre Majesté, nota Violaine.
Cela n’était jamais arrivé à Vielacier, mais elle jugeait une femme tout aussi apte qu’un homme à gouverner. Une opinion tranchée qui lui avait valu bien des remontrances.
— Impossible, répondit la reine, la voix pleine de regret.
Elle ne développa pas, et Violaine replongea dans son travail d’aiguille en pinçant les lèvres. Rosalia n’était peut-être pas très douée en ce qui concernait le jeu des doubles discours et des objectifs secrets dissimulés dans des phrases alambiquées, mais elle pourrait apprendre, si on lui en laissait la latitude. Elle pourrait, avec le temps et le bon guide, régner seule.
Elle manquait d’ambition comme d’assurance, élevée dans l’idée de constituer la moitié silencieuse du couple royal, élégante, porteuse d’héritiers, mais résolument muette. Les pressions multiples dont elle faisait l’objet ne lui donnaient guère envie de se rebeller, au point qu’elle n’envisageait même plus de concrétiser son rêve de visiter les îles, à l’Est.
— Ils ont sans doute raison, reprit Rosalia en revenant au sujet de ses vassaux, épouser Rowan serait une mésalliance. Tout vaste et plein de joyaux cachés qu’il soit, son pays compte trop de défauts.
— Vous avez raison, Votre Majesté, intervint une dame de compagnie.
Une noble que Violaine méprisait, car elle passait son temps à couvrir les suivantes de la reine de mots mielleux pour mieux déverser son fiel dès que celles-ci avaient le dos tourné, espérant, par là, se hisser quelques marches plus haut encore sur l’échelon hiérarchique.
Rosalia sourit et laissa à nouveau son regard s’égarer par la fenêtre.
Le lendemain, un messager quittait Rosehaÿ pour porter à Ruadh, capitale de Talamh Dorcha, le refus courtois de la reine à la proposition de mariage de Rowan.
Violaine guetta, les jours suivants, les retombées de cette réponse. Bien que sa vision ne lui ait apporté aucun indice concernant la raison de la chute de la ville, elle savait que les armoiries de Rowan étaient rouges, comme l’écusson porté par les soldats de sa vision. Elle dormit peu, et ses nerfs éprouvés par l’attente donnèrent lieu à quelques accrochages avec d’autres membres de la cour. Même Sylvain, qui paraissait à présent lui mener une cour discrète en dépit de ses efforts pour l’en décourager, en fit les frais.
Quand arrivèrent les premières observations des espions de Valfleuri placés à Talamh Dorcha, celles-ci confirmèrent les craintes de Violaine. Rowan avait particulièrement mal pris le refus de Rosalia.
— Je crains, conclut le maître des espions en achevant de synthétiser les derniers rapports de ses ouailles, qu’une invasion armée ne soit en préparation.
Rosalia avait mandé Violaine dès les premiers retours alarmants, malgré le silence de la jeune femme quant à l’avenir de Valfleuri. Aussi assistait-elle à la plupart des entrevues.
— Nous devons renforcer nos liens diplomatiques. Il faut éviter une guerre ouverte, nos forces sont par trop déséquilibrées.
À ces mots, Violaine conserva un visage de marbre, ce dont elle se félicita, car la reine lui jeta un regard scrutateur au même moment.
— Proposons donc un cadeau, à défaut de lien marital. Une partie de nos greniers.
Le grand diplomate s’inclina :
— Voilà de sages paroles, Votre Majesté. Je pense qu’avec une telle ouverture, nous pouvons nourrir quelque espoir d’éviter le conflit armé.
Le maître des espions fit la moue, moins convaincu. Violaine, elle, ne l’était pas du tout. Quels que soient les efforts consentis par la souveraine, elle les savait vains.
L’entrevue se termina sur la décision unanime d’envoyer une délégation diplomatique à Ruadh, dans l’espoir de calmer les ardeurs conquérantes de Rowan.
Ce soir-là, Violaine s’attabla et étala devant elle ses cartes de tarot, espérant y lire quelque indice supplémentaire quant au futur de Rosehaÿ.
Elle fit le vide dans son esprit, tira trois cartes, guidée par son intuition. Quand elle les retourna, elle hésita un instant. Malgré tout le talent de l’artisan, les illustrations différaient de celles du jeu offert par sa mère, avec lesquelles elle s’était familiarisée dès son plus jeune âge.
Elle se reprit, étudia les symboles.
L’épée, l’anneau, le miroir.
Violaine pensa d’abord que le tirage exprimait la proposition de mariage de Rowan, refusée, et l’invasion militaire consécutive. Mais elle ne comprenait pas ce que le miroir figurait, alors qu’il symbolisait la sincérité et l’âme, bien loin du spectre du combat, amené par l’épée, et du lien qui scelle une union, induit par l’anneau. Devait-elle y voir un signe l’exhortant à parler à la souveraine de sa vision ?
Elle secoua la tête tout en manipulant les trois cartes. Son intuition lui soufflait qu’elle se trompait dans l’interprétation. Elle prit la carte qui figurait l’épée, l’examina de plus près, sans succès, puis laissa son regard errer vers la croisée, face à elle, et tapota ses lèvres avec la carte comme si elle pouvait lui parler.
Son Don s’éveilla alors, lui souffla à l’oreille une prémonition. Elle l’écouta, tête penchée, ses yeux verts à la fois vides et étrangement étincelants, comme les aiguilles d’un sapin enrobées de brume après la pluie.
Violaine reposa la carte auprès des deux autres, dans l’ordre d’apparition. Elle hocha le menton pour elle-même.
Le miroir. La recherche de la vérité. Tout s’éclairait !
Elle devait se rendre à Ruadh. C’était ce que son Don lui dictait. La chute de la ville était inéluctable, mais sa vision ne lui avait pas révélé l’identité des victimes. Elle pourrait peut-être influencer le cours de certaines vies et les sauver. Agir, au lieu d’attendre l’inévitable massacre.
Violaine se leva avec précipitation, abandonna là ses cartes énigmatiques et se rendit chez la reine, sans se soucier de l’heure avancée.
Rosalia la reçut immédiatement.
— Une vision ? attaqua-t-elle d’emblée, consciente que seule cette raison pouvait pousser sa dame de compagnie à la déranger si tard.
Violaine acquiesça.
— Pas exactement une vision, mais une intuition, en effet, Votre Majesté.
Rosalia chassa sa servante qui l’aidait à se préparer pour la nuit.
— Dites-moi tout, ordonna-t-elle, une fois qu’elles furent seules.
Violaine prit une profonde inspiration. Il lui fallait prendre garde à ne pas trop en dévoiler. Elle connaissait trop bien le poids de la conscience d’un destin implacable et se refusait à l’infliger à une tierce personne, en particulier quand celle-ci portait déjà sur ses épaules celui de tout un royaume.
— Les échos des espions sont de mauvais augure, mes intuitions vont dans leur sens. Mais…
Elle chercha comment s’exprimer, alors que sa seule piste résidait dans cet élan impérieux et inexplicable qui la poussait à se rendre à la capitale de Talamh Dorcha.
— Mais peut-être le sens des événements peut-il être infléchi. Pour cela, je dois me rendre à Ruadh. Je dois accompagner la délégation diplomatique.
Rosalia la contempla comme si elle avait perdu l’esprit.
— Accompagner la délégation ? Enfin, pourquoi ?
C’était là que tout se jouerait. Violaine se lança avec prudence :
— Mes cartes restent obscures à ce sujet. J’y verrai sans doute plus clair en étant au plus proche. Mes visions concernent souvent les personnes que je côtoie, aussi je pense que tout se jouera là-bas.
Elle se tut, laissa ses mots couler dans l’esprit de la reine comme des galets.
Tout se jouerait là-bas. Quoi et comment ? Elle l’ignorait. Elle écoutait simplement son intuition, qui ne l’avait jamais trahie.
Rosalia réfléchit un long moment, puis finit par rendre sa décision :
— Bien. Vous irez donc à Ruadh. Faites au mieux pour protéger Valfleuri.
Violaine s’inclina.
— Je le ferai, Votre Majesté.
Elle ne mentait pas. Simplement, elle ne pourrait pas éviter que la ville soit mise à feu et à sang. Avant de se retirer, cependant, son Don éveillé s’attarda un instant sur Rosalia. Elle perçut l’affolement, la fuite. Le retrait.
Elle revint dans sa chambre, soulagée.
Rosehaÿ tomberait, mais sa reine, elle, survivrait.
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