Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 8 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 7

— Oh là, gente damoiselle ! Que faites-vous donc ici, seule, au milieu des… ?

Le ménestrel n’acheva pas sa question. Son regard noir, qui la détaillait de la tête aux pieds, rappela à Violaine qu’elle était toujours vêtue des étranges atours dont l’avaient affublée ses ravisseurs et qui dévoilaient ses bras et ses jambes. Elle rougit et couvrit pudiquement sa poitrine. Elle se serait retrouvée nue devant ces inconnus qu’elle n’aurait pas été davantage gênée.

Le mercenaire, lui, remarqua plutôt le sang qui coulait sur ses jambes blessées. Il descendit de cheval avec des gestes lents, pour ne pas l’effrayer. Violaine ne s’était pas aperçue, durant sa course, que ses blessures les plus récentes s’étaient rouvertes sous l’effort.

Elle haletait, le souffle coupé par la fuite et sa terreur. Son cœur battait toujours à toute allure, ses pensées tournaient avec la confusion d’un essaim d’abeilles ayant perdu leur reine. Le danger était-il écarté ? Celui de l’araignée comme de ses ravisseurs ? Où se trouvait-elle ? Qui étaient ces hommes ? Représentaient-ils une menace ? Comment rentrer chez elle ?

Sa confusion devait être visible, car le mercenaire lui demanda, tout en s’approchant doucement :

— Que vous est-il arrivé ?

Il ne s’embarrassait pas de titre ou de politesse.

Encore trop choquée et hors d’haleine pour répondre, elle garda le silence.

Le mercenaire se tourna vers le ménestrel :

— Vivien, je pense que cette jeune dame a dû être ravie à sa famille contre certaine rançon et abandonnée au détour d’un chemin, dépouillée de tous ses biens.

Il examina de nouveau ses blessures.

— Non sans subir quelques dommages.

Vivien se mordilla les lèvres, les yeux plissés comme s’il réfléchissait.

— Nous devrions rebrousser chemin et retourner à l’auberge. Qu’en dis-tu ?

Son compagnon approuva :

— Elle a incontestablement besoin de soins. Et, une fois au chaud et à l’abri, peut-être nous en dira-t-elle davantage quant à son nom et ses origines.

Il fit un signe de la main, avec lenteur, pour inviter Violaine à prendre place sur son cheval. Elle obéit sans discuter, désirant plus que tout fuir ces bois hantés par trop de dangers. Elle ne faisait pas encore complètement confiance à ces deux inconnus, mais leur attitude la rassurait un peu.

*

La chaleur du feu, dans la chambre qu’ils avaient louée, revigora bientôt les nerfs durement éprouvés de Violaine. Anicet, le mercenaire, s’occupa de trouver une herboriste pour panser ses plaies, ce dont elle lui sut gré. Vivien, sensible à sa situation, s’efforça de la distraire. Ils commandèrent ensuite un repas chaud, simple, mais réconfortant. Le mercenaire resta avec elle pendant qu’elle se restaurait. Le ménestrel s’absenta un moment. Il revint avec des vêtements propres pour remplacer ceux de Violaine qui ne seyaient guère à leur pays. Elle commença par refuser.

— Je n’ai pas de quoi vous rembourser et, bien qu’ils en aient les moyens, j’ignore où se trouvent les miens.

Vivien insista :

— Une jeune femme de votre rang ne devrait pas demeurer aussi mal vêtue.

La pudeur l’emporta, et elle accepta le présent, en se jurant cependant de s’acquitter de cette dette dès qu’elle le pourrait. Elle se glissa derrière le paravent qui délimitait la pièce pour se changer en toute intimité. Tout en jetant avec dégoût les vêtements tachés de sang, elle entendit ses sauveteurs inopinés discuter à voix basse. Elle supposa qu’ils parlaient d’elle et les épia discrètement tout en enfilant sa tenue.

— Tu es sûr qu’elle est noble ? demandait le ménestrel, qui l’avait pourtant désignée comme telle un peu plus tôt.

— Des mains pareilles, ce n’est certes pas une paysanne !

Derrière son allure bourrue, le mercenaire s’avérait plus observateur que Violaine ne l’aurait imaginé.

— Elles sont marquées… pas vraiment aussi blanches que celles des dames de la cour, relevait Vivien.

Elle entendit un mouvement. Probablement Anicet qui se levait pour continuer à contrer l’avis de son compagnon :

— Ce sont des cals dus au maniement de l’épée. Je porte les mêmes. Mais ces mains-là, j’en mettrais ma tête à couper, n’ont jamais rien manié d’autre de leur vie que la lame ou l’aiguille !

— Étrange, tout de même. Je ne connais aucune dame noble qui s’abaisserait à batailler comme un homme…

Le ton de Vivien laissait entendre ce qu’il en pensait, et Violaine pinça les lèvres pour taire une répartie cinglante.

— Pas à Valfleuri. Cependant, ça se pratique ailleurs, bien que le fait reste rare, je te l’accorde.

— Elle nous expliquera.

— Ses blessures, en revanche, ne sont pas dues à un combat. Elle a été torturée. Sans doute a-t-elle été prise en otage dans quelque guerre… mais entre quels pays ? Je ne connais aucun royaume proche qui soit en conflit ouvert, à part Hakroma.

Violaine quitta alors l’abri du paravent, parée de sa nouvelle robe. Sa peau malmenée appréciait le contact familier du lin.

Anicet l’invita à s’asseoir sur l’un des trois lits qui meublaient la chambre. Elle obéit. Ils avaient dû débourser bien plus d’argent que d’habitude pour louer cette suite, et elle ajouta cette dette à celle de la robe et des souliers également donnés.

Le mercenaire s’installa sur l’un des sièges disposés dans la pièce. Vivien préféra rester debout.

— Nous avons manqué à la politesse la plus élémentaire. Je me nomme Anicet, mercenaire natif du royaume de Valfleuri.

— Et je suis Vivien, ménestrel originaire du royaume de Silurbem, musicien et chanteur itinérant, toujours prêt à divertir ces gents damoiseaux et damoiselles !

Il s’inclina avec une affectation exagérée, un large sourire sur les lèvres. En d’autres temps, Violaine en aurait ri. Mais elle émergeait tout juste d’un cauchemar et ignorait si elle serait, un jour, à nouveau capable de seulement sourire.

Elle s’efforça de se ressaisir, se racla la gorge et se présenta :

— Je suis Violaine, fille de Rainier Coustiller, haut officier auprès du Dir Éloi. Je viens de Charbourg, capitale de la république de Vielacier.

Les deux hommes échangèrent un regard intrigué qui n’échappa pas à la jeune femme.

— Savez-vous comment rejoindre Vielacier ?

Anicet parut hésiter, comme s’il s’apprêtait à lui annoncer une mauvaise nouvelle. La peur envahit Violaine, une peur qui se matérialisa aussitôt qu’il répondit :

— Ma Dame, j’ai beaucoup voyagé. Mais je n’ai jamais entendu le nom de ce pays.

Un silence passa, un silence empli d’espoirs brisés.

— Vous m’en voyez désolé, souffla-t-il, comme Violaine détournait la tête pour s’efforcer de cacher les larmes qui menaçaient de déborder de ses paupières.

Elle était à des lieues de son pays. Elle aurait dû s’en douter, confrontée à cet horrible arachnide, dans la forêt. Elle ignorait tout de ces créatures, étrangères au continent auquel appartenait Vielacier. Même aux confins des terres connues, aucun explorateur n’avait jamais rapporté de telles observations.

Elle se contraignit à d’amples respirations, ne souhaitant pas s’effondrer devant ces inconnus. Ne pas pleurer, non plus. Si elle retenait ses larmes, il restait peut-être une chance, une toute petite chance… Mais elle se berçait d’illusions. Elle ne reverrait jamais les siens, cela ne faisait plus le moindre doute, à présent.

Sa fierté l’empêchait d’exprimer plus avant sa peine. Pour fuir sa douleur, elle s’empressa de questionner le mercenaire :

— J’ai failli être dévorée par une araignée gigantesque. Dans la forêt. Dois-je craindre la présence d’autres… monstres du même acabit ?

Le visage de Vivien se décomposa, pendant qu’Anicet éclatait d’un rire moqueur.

— Comment pouvez-vous ignorer que les monstres infestent les terres sauvages, s’aventurant parfois jusqu’aux portes des villes ?

Il désigna le ménestrel :

— C’est pour cela qu’artistes et artisans itinérants font appel aux services de mercenaires. Pour les protéger durant leur voyage.

Tout à coup, son sourire railleur s’effaça, aussi vite qu’un rayon de soleil chassé par un cumulus gorgé de pluie.

— Mais… comment avez-vous échappé à cette créature ?

Il la détailla d’un œil différent. Scrutateur. Sceptique.

— Vous ne présentez aucune blessure attestant d’une telle rencontre, et vous n’aviez aucune arme…

Une observation, plutôt qu’une question, mais Violaine perçut l’interrogation implicite. Elle avait échappé, désarmée, à un monstre. Pour un homme comme lui, rompu à de tels dangers, comme en attestaient les cicatrices qui émaillaient ses mains et son visage, un tel fait était impensable.

Elle ne pouvait pas leur expliquer. Pas après l’enfer qu’elle avait vécu pour s’être entraînée dans la forêt, où elle se croyait seule, sans autres observateurs que la faune et la flore. Elle avait retenu la leçon. Une erreur chèrement payée. Elle ne la commettrait pas une seconde fois.

— Je ne me rappelle plus très bien, éluda-t-elle. Je fuyais mes ravisseurs…

Elle baissa les yeux vers ses mains et découvrit avec stupeur que celles-ci tremblaient. En fait, tout son corps était secoué de soubresauts.

— Vous devriez vous reposer, ma Dame.

Anicet se leva.

— Vous avez surmonté de rudes épreuves. Nous reparlerons de tout cela demain. Pour l’heure, votre corps comme votre esprit ont besoin de récupérer.

Violaine se sentait beaucoup trop nerveuse pour dormir. Elle s’allongea tout de même sous les draps, heureuse de pouvoir ainsi couper court à la conversation qui glissait dangereusement vers l’usage de son Don.

Elle occupait le lit le plus éloigné de la porte, sans doute attribué pour lui donner un sentiment de sécurité. Malgré tout, le sommeil la fuyait. Elle serrait ses poings tremblants, mordait ses joues, fermait ses yeux si fort qu’elle percevait des points de lumière palpiter à l’intérieur de ses paupières. Elle n’était plus qu’un gigantesque cri contenu, un cri qu’elle refusait d’exprimer.

Sa mère. Son père. Ses frères. Son pays. Ses combats.

Tout n’était plus que fumée, fantômes prisonniers d’un autre monde auquel elle ne pourrait jamais plus accéder.

Pendant sa captivité, Violaine aurait pu tout abandonner, s’étioler jusqu’à ce que la mort vienne souffler la lumière pâle et tremblotante que serait devenue son âme. Elle avait survécu pour eux, lutté contre la folie avec, au milieu de toute cette noirceur, l’espoir de les revoir. À l’ombre des murailles de sa geôle, cette part d’elle-même plus dure que l’acier résistait. Cette volonté qui l’avait poussée vers l’engagement militaire l’avait soutenue dans la torture, portée au-delà de la folie et de l’enfer. Cette même volonté se refusait à tout abandonner. Pas après s’être autant battue, pas après avoir tenu bon malgré tant d’épreuves.

En dépit des larmes qui débordaient silencieusement de ses paupières et mouillaient son oreiller, Violaine se promit qu’elle n’abandonnerait pas. Ne serait-ce que par fidélité aux siens. Même si elle ne les revoyait jamais.

L’épuisement l’emporta enfin en des contrées brumeuses où elle put, pour un temps, oublier sa douloureuse situation.

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