Bad Queen (French Edition)
Chapitre 25
Pour capturer le mage, Boadach détacha Ciaran avec Flavie, ainsi qu’une escorte qui ne représentait pas l’ensemble de sa compagnie. Le commandant poursuivrait la percée dans le royaume de Valfleuri avec la majorité des forces armées.
Ciaran fronça les sourcils.
— Ce n’est pas là la stratégie convenue…
— Officier Laoch, c’est un ordre. Il n’a pas à être discuté !
Le chevalier se mordit la lèvre pour ne pas répliquer.
— Vous pouvez disposer, conclut Boadach.
Ciaran croisa le regard goguenard de Niall et sortit, furieux, de la tente, Adhamhan sur les talons.
— Ciaran, quand veux-tu partir ?
Il s’arrêta, réfléchit un court instant.
— Nous avons des informations sur la position du mage. Il ne faut pas perdre de temps.
Il donna quelques noms.
— Dis-leur qu’ils ont une demi-heure pour se reposer, puis que nous partons.
Adhamhan hocha la tête et s’exécuta. Ciaran héla un soldat :
— Amène-moi la prisonnière.
Il voulait interroger Violaine. Entre la fatigue du combat et l’attaque de ses soi-disant alliés, elle serait sans doute plus encline à coopérer. Elle pourrait peut-être donner des indications quant aux mouvements futurs de sa cible, ce qui leur donnerait une précieuse avance.
Il se rinçait la figure quand elle entra.
Il s’essuya rapidement et, d’un signe de tête, indiqua au soldat de les laisser. Il nota que Violaine avait de nouveau les poignets attachés. Il se servit de l’eau, but avec une lenteur délibérée, tandis qu’elle patientait. Il ne lui proposa rien, ni à boire ni à manger. Ciaran comptait bien obtenir ce qu’il voulait.
Quand il eut terminé de se désaltérer, il lui fit face et la toisa de sa haute taille :
— Il est étrange, pour une personne si déterminée à conserver le silence pour ne pas trahir sa reine, de porter sur elle le sang de ses alliés.
Elle tiqua, et il ne put s’empêcher de sourire.
— Quel genre de loyauté est-ce donc là ?
Il commença à tourner autour d’elle, à pas lents, sans la quitter des yeux. Elle le suivit du regard, méfiante.
— D’ailleurs, poursuivit-il, peut-être savais-tu dès le début que Rosehaÿ allait être attaquée. N’est-ce pas ce que tu m’avais sous-entendu, à Ruadh ? Que tu connaissais l’issue de cette guerre ?
Il avait opté pour le tutoiement afin de la déstabiliser davantage. Il vit que le rappel de ce passage de leur conversation avait porté, car les iris verts de Violaine fuirent son regard comme son accusation implicite. Contre toute attente, elle redressa les épaules et, la tête droite, expliqua :
— Ce n’est pas une question de loyauté, mais d’intégrité.
Elle se tourna vers lui, planta ses yeux dans les siens :
— Je suis une apatride, t’en souviens-tu ? Je savais, oui, que ce royaume qui m’avait accueillie était condamné. Quoi que je fasse ou dise.
— Alors, pourquoi ne pas fuir ? Pourquoi ne pas t’établir ailleurs ?
Il s’arrêta face à Violaine, les mains croisées derrière lui. Il avait conscience du sang qui éclaboussait son armure et ses bottes. Elle n’était pas en plus bel état. Une traînée rougeâtre, coagulée, zébrait sa figure, et sa natte brune était poisseuse de sang comme de sueur. Malgré son aspect, elle le fascinait toujours. Il se rappelait ses gestes avec la lame, expérimentés. Fluides. Magnifiques.
— Je suis une combattante entraînée, pas une lâche qui fuit un combat, même s’il est perdu d’avance.
Ses yeux flamboyaient.
L’admiration de Ciaran augmenta d’un cran. Il était un chevalier qui obéissait à des principes de bravoure et il savait reconnaître un homme de valeur quand il en voyait un. En l’occurrence, il s’agissait d’une femme.
Il imputa l’accélération de son cœur à la colère, même s’il avait conscience qu’il se mentait à lui-même.
— Pourquoi, alors que tu possédais ces précieuses connaissances, ne pas en avoir informé ta reine ?
Elle esquissa un sourire triste :
— Quelle est l’utilité pour un souverain de savoir que sa prochaine bataille est vouée à la défaite, quelles que soient ses actions ?
Ces paroles firent écho à celles qu’elle avait prononcées lors de leur entretien. Elles le frappèrent avec la même force.
Ainsi donc, le mystère était levé. Avant même d’arriver à Ruadh, Violaine savait que les efforts de la délégation diplomatique seraient vains. Que la bataille, à Rosehaÿ, était vouée à l’échec.
Il se souvint qu’au cours de leur conversation, il avait songé que c’était là un bien lourd fardeau, et elle avait rétorqué, avec une ardeur admirable, devoir le porter seule. Son pouls s’accéléra.
Il décida de la pousser un peu plus dans ses retranchements.
— Tout de même. Il t’aurait été bien plus simple de te rendre dans un royaume à l’avenir plus… accueillant.
L’attitude de Violaine changea. Ses mâchoires se crispèrent, et ses mains se serrèrent en poings. Pas par colère. Ses yeux brillèrent, ses cils ourlés de larmes. Elle cligna des paupières pour les dissimuler.
— Pour aller où ?
Sa voix s’étranglait. Elle se racla la gorge, releva le menton.
— Ma patrie ne figure sur aucune carte. Je suis arrivée ici contre ma volonté. Là d’où je viens, il n’existe ni monstres ni magie. Le jeu des gouvernements y est complètement différent. Rosalia m’a proposé une place sûre. Malgré ma certitude que la ville n’avait plus que quelques mois devant elle, je ne pouvais partir.
Elle fit une pause, poursuivit sans se rendre compte que ses propos le sidéraient :
— Par reconnaissance envers la reine, aussi. Et parce que j’ignorais trop des autres royaumes et de leurs dangers pour m’y risquer. Parce que je n’avais rien d’autre que ce que m’a offert Rosalia.
Elle se tut enfin et détourna son regard vers un point précis, dans la tente, attendant la question suivante.
Ciaran avait oublié le but premier de son interrogatoire. Il s’aperçut que sa bouche béait et la referma. Il savait, bien sûr, qu’elle était étrangère. Il l’avait su avant même de la rencontrer, quand il avait pris ses renseignements sur elle. Il n’avait pas voulu croire ces rumeurs qui la disaient venue d’un pays si lointain que les cartes de Talamh Dorcha ne le mentionnaient pas.
Elle venait de les confirmer. Sa posture et l’expression de son visage ne mentaient pas.
Elle était déracinée. Et, tout en la détaillant avec une admiration aussi muette qu’incrédule, il songea qu’elle devait posséder une volonté d’acier pour avoir traversé un tel arrachement à sa patrie, à sa famille, à ses amis, peut-être même à un amant, à tout ce qui lui était familier, sans s’effondrer.
S’il l’avait pu, il aurait exprimé sa sympathie et salué son courage.
Au lieu de cela, il héla son écuyer et lui ordonna d’escorter la prisonnière au-dehors. Il la suivit du regard comme elle sortait en l’ignorant, la tête haute, les yeux fixés droit devant elle et la démarche raide.
Le chevalier réalisa alors qu’en cherchant à la déstabiliser, il avait remué en elle une plaie encore vive.
Quand le pan de toile de la tente se fut rabattu derrière elle, il s’effondra sur un siège. Il avait pourtant dominé l’interrogatoire, mais, étrangement, ce dernier lui laissait un amer goût de défaite sur la langue.
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