Bad Queen (French Edition)
Chapitre 5
Violaine émergea lentement des ombres. Son corps ne répondait pas correctement à sa volonté. Son esprit émoussé ne lui permettait pas la concentration nécessaire pour utiliser son Don. Impuissante, elle était transportée par les étrangers sur une sorte de table dotée de roues, étrangement toute conçue de métal. Elle essaya d’identifier les lieux, mais les murs de pierre du couloir n’offraient aucune marque indicatrice.
Si elle avait été pourvue d’une lame, Violaine aurait pu leur échapper. En cherchant seulement à immobiliser son bras pour lui injecter une drogue, ils étaient parvenus à leurs fins.
Le produit avait accompli son office, car la voici qui s’éveillait bien loin des bois, bien loin de chez elle. Sa conscience se refusait à s’éclaircir, ses pensées progressaient comme si elles étaient engluées dans de la mélasse. Son cœur battait lentement et ne lui offrait pas même un semblant d’énergie. S’ils l’avaient emmenée en leur pays… Ils l’avaient dit, ils venaient de loin. D’un pays qui n’était marqué sur aucune des cartes de Vielacier, à travers un portail généré par leur balle magique. Et s’ils l’y avaient entraînée pendant qu’elle était inconsciente, elle aurait toutes les peines du monde à rentrer chez elle. Si tant est qu’elle le puisse…
Violaine roula des yeux. Elle essaya de parler, seule une bouillie inintelligible sortit de ses lèvres. Ses doigts tressautèrent, mais son corps comme son esprit demeurèrent aussi engourdis qu’un oiseau pris au cœur de l’hiver. Ses ravisseurs – elle reconnut Paxt, près de sa tête, et Kyre au niveau de ses pieds – ne lui accordaient aucune attention. Ils tournèrent dans une salle. La peur, dans ses veines, grimpa d’un cran, mais resta émoussée par la drogue.
Aux murs de pierre étaient accrochés divers appareils métalliques dont elle ne saisissait pas la fonction. À ses yeux, ce pouvait tout aussi bien être des instruments de torture. Ils la prirent sans ménagement et la déposèrent sur la table, métallique elle aussi, située au milieu de la pièce. Ils entravèrent ses poignets, ses chevilles et son cou, précaution inutile puisqu’elle ne pouvait guère bouger. Elle les observa qui se mouvaient comme s’ils avançaient au ralenti, sans pouvoir agir elle-même.
Jamais elle ne s’était trouvée dans une telle position, si impuissante. Et cela la terrorisait plus que tout.
Une troisième personne surgit dans la pièce. Sirah. Avec les deux hommes, elle s’affaira autour de Violaine. Elle détacha une sorte de casque du mur et le glissa sur le crâne de la prisonnière. Kyre se faufila près d’un assemblage bizarre de fils noirs, touches et miroirs étranges d’où crépitaient parfois des étincelles bleues. Les miroirs ne renvoyaient aucun reflet, si ce n’était des lumières mouvantes qui paraissaient former des chiffres et des lettres auxquels Violaine n’entendait rien.
Une douleur, fugace, au creux du coude. On venait de lui soutirer un peu de sang.
Ses geôliers finirent par briser le silence. Violaine saisit quelques mots au vol sans en comprendre le sens :
— Tu as vu son activité cérébrale ? Y a un truc, c’est certain ! pointa Sirah, en désignant quelque chose sur un des étranges non-miroirs.
— ADN normal. Elle possède le même code génétique que les échantillons récoltés dans son pays, dit Kyre qui scrutait le sang tiré, glissé dans une boîte.
Ils continuèrent à discuter et à l’examiner pendant quelques minutes encore qui parurent s’étirer comme de la sève pour Violaine.
La jeune femme était totalement perdue. Elle ne comprenait rien de ce qu’ils disaient ni ce qu’ils comptaient faire d’elle. Sa seule certitude était qu’elle se trouvait dans leur pays, bien loin des siens.
Ils terminèrent leur examen. Paxt et Kyre lui ôtèrent l’étrange casque et les liens. Ils la reposèrent sur la table roulante et l’entraînèrent de nouveau dans le couloir, laissant leur comparse féminine penchée sur l’appareillage, le regard rivé sur les lettres et les chiffres qui y défilaient.
Ils s’arrêtèrent devant une porte rouillée, percée d’un passe-plat et d’une fenêtre vitrée où flottaient les fantômes d’empreintes de mains suppliantes.
Violaine déglutit avec difficulté : une cellule.
Paxt déverrouilla la porte par un curieux système, émettant ces mêmes étincelles bleues qui soulignaient la clé carrée. Il saisit ensuite sa prisonnière par les épaules pendant que son comparse la prenait par les pieds. Sans ménagement pour sa tête qui ballottait, ils la déposèrent sur un matelas à même le sol. Violaine roula des yeux, essaya de déterminer la taille et le contenu de l’endroit.
La pièce était étroite, tous les murs de métal rouillé. Le sol, en pierre, ne supportait que le matelas et, dans un coin, un seau, dont les taches ne laissaient aucun doute quant à son utilité : ce serait là qu’elle devrait dorénavant se soulager. Dans un autre angle se trouvait un petit baquet, près d’un trou d’évacuation bouché par une grille. À côté, sous un robinet, gisait un reste de pain de savon. C’était là qu’elle se laverait.
La drogue perturbait tellement ses pensées qu’elle ne se rendit compte qu’à ce moment-là qu’elles faisaient écho aux explications de Paxt.
Kyre entreprit de la déshabiller, et le sang de Violaine se glaça.
Elle n’était pas idiote. Elle savait ce que les criminels infligeaient aux femmes.
Mais l’homme la traitait comme une poupée de chiffon, lui ôtant son pantalon et sa tunique sans manifester le moindre appétit sexuel. Il tira ensuite de sous le matelas une autre tunique, sans manches, et un pantalon très court, qui lui couvrait à peine les jambes, tous deux de couleur bleu pâle, qu’il lui enfila.
Quand il eut terminé de la rhabiller, Kyre quitta la pièce, emportant la table roulante. Paxt était resté là, immobile. Un sourire froid s’épanouit sur son visage, aussi glaçant qu’une lame d’acier.
Il s’en fut, ferma la porte. Elle entendit le verrou s’enclencher, le bruit de ses pas s’éloigner.
Au plafond, une lumière jaune et crue, comme une bougie emprisonnée dans un globe de verre, l’éclairait impitoyablement.
Toujours immobilisée par la drogue, Violaine sentit des larmes acides piquer ses yeux. Elle battit des paupières. Des pleurs roulèrent sur ses joues. Sa cage thoracique se souleva par à-coups, tandis que l’horreur prenait pleinement possession de son être, seule capable de chasser l’affaiblissement causé par la drogue.
Ils savaient.
Ils connaissaient l’existence du Don ; ils l’avaient probablement surprise en train de le pratiquer, alors qu’elle se croyait seule, dans les bois.
Elle s’étouffait à moitié dans ses sanglots, tant elle pleurait. Elle parvint, à force de lutte, à basculer sur le côté pour dégager sa gorge.
Ils savaient. Elle avait enfreint la règle de discrétion que sa mère et sa tante lui avaient martelée toute sa vie. Juste un peu, en s’entraînant dans les bois, la nuit. Et elle en payait désormais le prix fort. Elle se rappela toutes les mises en garde, l’histoire de son ancêtre, devenue monstre aux yeux de ceux qu’elle avait pourtant assistés. Elle se rappela toutes les fois où elle avait utilisé son Don, dans la forêt, parfois sans attendre la nuit, impatiente. Parce qu’elle en avait assez de le garder confiné entre quatre murs.
Les larmes coulaient, la peur la dévorait de l’intérieur. Violaine tremblait, s’attendant au pire. Elle était complètement et irrévocablement sans défense.
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