Bad Queen (French Edition)
Chapitre 44
Elle se relevait tout juste quand Adhamhan entra dans la pièce. Il ne porta pas tout de suite attention aux étranges volutes qui flottaient à la surface du miroir, en lieu et place de reflet.
— Violaine, si tu as besoin de… commença-t-il.
— Adhamhan ?
Le chevalier s’interrompit, tout à coup blême sous ses cicatrices et ses hématomes. Il recula, horrifié :
— Qu’as-tu fait ?
Violaine se releva en prenant appui contre le mur. Elle se sentait encore faible, l’âme et le cœur réduits en miettes.
— Ce que j’avais à faire, répondit-elle d’une voix blanche.
Le regard du jeune homme allait d’elle au miroir.
— C’est de la nécromancie !
— Adhamhan !
La voix autoritaire de Ciaran retentit si fortement que, par réflexe, son ami le chercha dans la pièce. Avant de revenir au miroir.
— Je suis là de mon plein gré. Ne rajoute pas à son chagrin en la culpabilisant.
Violaine grimaça et porta la main à sa poitrine. Elle pouvait presque voir le regard gris-bleu étinceler, reflet de cette colère qui dormait en lui comme l’instinct de combattre sommeillait en elle.
Adhamhan déglutit et se tourna vers elle.
— Bien. Je ne dirai plus rien. Mais je ne veux pas me retrouver mêlé à cette… À ça.
Il quitta la pièce, le pas raide. Violaine laissa s’échapper un soupir soulagé.
— Ne lui en veux pas, fit Ciaran à travers le miroir.
Elle secoua la tête. Elle ne lui en voulait pas. Pas à lui. Au fond d’elle, elle le sentait, gonflait tout doucement une tempête.
— C’était Niall, dis-tu ?
— Oui. Il a payé un homme, lui a donné son propre poignard.
Un silence, empli d’une rage qu’elle comprenait et partageait.
— Le lâche… Même pas capable de venir m’affronter en face.
— Pourquoi ? Il t’a toujours détesté, mais à ce point…
— Parce que Rowan est mort.
Violaine serra le poing, contre le mur.
— Tu n’as rien à voir avec ça ! C’était Flavie !
Elle n’en tenait pas rigueur à la mageresse. Elle-même n’avait pas porté Rowan dans son cœur.
— Niall n’a jamais été très malin, tu sais… Il cherchait un prétexte, il l’a trouvé.
Violaine rumina l’information, la mine sombre.
— Est-ce qu’ils savent ? Adhamhan et les autres ?
— Non. Ils ont tué mon assaillant, mais ils pensent à un acte isolé. Enfin, peut-être pas Adhamhan.
Elle hocha la tête, osa enfin détacher la main du mur et s’appuyer sur ses propres pieds. Son doigt vint trouver la bague autour de son pouce.
— Que vas-tu faire ?
— Ce que j’ai à faire, répondit-elle machinalement, tout en jouant avec l’anneau.
Elle prononça la formule d’usage pour couper la conversation. Elle devait se préparer. Se préparer pour la tempête à venir.
*
Violaine assista à la crémation, la tête droite, le corps raide, les yeux secs. Elle avait épuisé tout ce qu’elle possédait en elle de larmes. Elle avait pris sa résolution. À peine le brasier éteint, elle expliqua à Adhamhan ce que Ciaran lui avait confié la veille. Il pressa les lèvres quand elle évoqua le miroir, mais, comme promis, il ne dit rien. Ses yeux marron flamboyèrent quand elle révéla qui se cachait derrière le meurtre.
Elle lui ordonna de rassembler les hommes, de les en informer et de préparer les troupes pour mener l’assaut sur Tolldubh. Pendant qu’il s’exécutait, elle revêtit ses vêtements ornés du blason qu’elle avait dessiné avec Ciaran. Elle accrocha son épée à sa taille et laissa là son bouclier ainsi que son armure. Elle n’en aurait pas besoin.
Elle passa dans son étude, observa brièvement son reflet dans le miroir. Le blason brodé sur sa tenue, la pomme et l’anneau inversés.
— Miroir, miroir, montre-moi mon chevalier noir.
Son reflet disparut, remplacé par les ténèbres où flottait la brume blanche.
— Je suis là, Violaine.
— Je vais tuer Niall.
Un silence, épais, où elle perçut son courroux, dirigé non contre elle, mais celui qui l’avait assassiné.
— Je vais venger ton trépas.
Elle coupa la conversation avant qu’il ne réponde, bien qu’elle ait senti sa colère. Ciaran était furieux de la façon dont il avait été tué, furieux de ne plus être à ses côtés. Furieux de ne pouvoir la soutenir autrement que prisonnier du miroir qu’il lui avait lui-même offert.
Quand elle revint dans la cour, une quinzaine de cavaliers armés l’attendaient. Adhamhan s’avança vers elle et lui tendit les rênes de sa monture sans dire un mot. À ses traits résolus, elle sut qu’il partageait son désir de représailles. Elle sauta en selle. Alors qu’elle s’apprêtait à lancer le départ, l’un des soldats intervint, d’une voix peu assurée :
— Dame Violaine, êtes-vous sûre ? Ils sont plus nombreux que nous…
Le regard vert de la veuve étincela d’une lueur inquiétante.
— Vous ne désirez donc pas rendre justice à votre baronnet, si lâchement assassiné ?
Le soldat se ratatina et n’osa pas répliquer. Elle aboya son ordre, et ils s’élancèrent. Elle soumit les chevaux à un rythme intense, pressée de faire payer sa traîtrise à Niall. Pressée de laisser s’exprimer la rage qui enflait en elle, à présent que ses pleurs s’étaient taris. Elle préférait ignorer qu’une partie de cette colère était dirigée contre elle-même. Si elle l’avait accompagné, si elle avait pensé à lancer un sort de protection, Ciaran serait sans doute toujours en vie. Sa raison avait beau lui rappeler que Ciaran s’était déjà rendu auprès de Niall sans incident, qu’il n’y avait aucune raison pour l’accompagner ou le protéger cette fois-là plutôt qu’une autre, la culpabilité lui dévorait l’esprit. Elle se trouvait dans une telle détresse que l’affronter risquait de la briser davantage encore. De couper son propre fil de vie. Et cela, sa volonté d’acier, si ancrée au fond d’elle, s’y refusait.
Quand les murs de Tolldubh furent en vue, Violaine arrêta sa troupe. Une petite garnison stationnait déjà aux pieds des remparts, prête à défendre les lieux comme leur maître.
Violaine démonta et tendit les rênes de sa monture à Adhamhan.
— Vous passerez derrière moi, ordonna-t-elle. Pas de pitié.
Elle avança, seule, vers les hommes rassemblés. Quelques flèches s’élevèrent, se plantèrent devant elle en sommation. Elle les ignora. Une autre volée, qu’elle chassa d’une impulsion distraite. Un rictus cruel commença à poindre sur ses lèvres, terrifiant écho d’un sourire prédateur. Croyaient-ils donc qu’ils allaient l’effrayer, avec leurs arcs et leurs épées ? Croyait-il donc, Niall, qu’il pourrait échapper à sa fureur et à son chagrin ? Il avait oublié à qui il s’en prenait. Et elle comptait bien le lui rappeler.
Violaine rassembla, sous sa tête, tout son Don. Toute sa douleur. Elle y ajouta la magie qu’elle avait accumulée, étudiée, apprivoisée. La tempête, plus grosse que jamais, gronda dans son crâne. Elle se composait d’énormes nuages noirs parcourus d’éclairs violets, des nuages qui n’attendaient que d’enfler encore pour mieux déverser leur terrible puissance de destruction.
Elle tendit les bras vers cette armée dérisoire. Ces remparts inutiles. Elle dessina une trajectoire pour cette tempête impatiente.
Et elle la libéra.
Ce fut comme si un gigantesque souffle de vent, poussé par les dieux, balayait hommes et chevaux, les précipitant contre les murailles qui s’écroulaient déjà dans un épouvantable fracas, tel un interminable roulement de tonnerre. La plupart s’en sortirent vivants, mais pas indemnes. Il y eut des cris, des appels. Les hennissements affolés des chevaux. Violaine se ferma à tous ces sons. Elle n’attendit pas qu’ils se relèvent. Elle continua d’avancer et lança une nouvelle impulsion. Plus forte. Certains des blessés n’y survécurent pas. Elle ne se soucia pas d’achever les autres qu’elle projeta au loin. Ils n’étaient pas sa cible principale.
Elle donna toute liberté à l’immense tempête qui tournoyait en elle, en veillant à ne pas détruire le château. Elle voulait s’occuper personnellement de Niall.
Le chaos sombra sur la ville.
Violaine entra dans son enceinte. Devant elle, les bâtiments s’écroulaient. Les personnes qui croisaient son chemin s’envolaient de tous côtés et retombaient, certains les jambes brisées, d’autres le cou tordu dans un angle obscène. Des nuées de poussière et de gravats se répandaient devant elle et la firent tousser sans qu’elle cesse de déverser son Don mêlé de magie.
Elle ne ressentait plus rien, plus de chagrin, plus de douleur, juste cette puissance qui l’habitait tout entière, la grisait et la poussait à l’utiliser, encore et encore. Pour ne plus souffrir, ne plus ressentir ce vide immense que la mort de Ciaran avait laissé.
Violaine pénétra dans la cour du château dont elle démolissait déjà des pans entiers des murailles extérieures. Elle y entra en ignorant les cris de ceux qui n’avaient aucun parti dans l’affaire et qu’elle balaya sans remords. Combattant ou non, elle était trop aveuglée par ses propres tourments, trop noyée dans ses propres pouvoirs pour faire la différence.
Elle trouva Niall dans sa salle de réunion, tremblant sur son siège qu’il avait fait sculpter comme un trône.
Sa bouche se tordit en un pli amer. Méprisant.
Lâche.
Il n’avait même pas défendu sa propre ville, aux côtés de son armée.
Il leva son épée vers elle, mais ses mains tremblaient tant que la lame menaçait de lui échapper. Il empestait la peur et l’urine. Violaine pencha la tête, l’étudia comme un monstre prêt à emporter sa proie vers son funeste destin. Sans un mot, elle lui ôta, à distance, son épée des mains. L’arme retomba sur le sol dans un fracas métallique. Elle sortit la sienne de son fourreau. Les doigts serrés autour de la garde, elle s’avança et lui transperça lentement le ventre.
Là.
Là où il mettrait des heures à agonir, dans la souffrance.
Un sourire noir étira les lèvres de Violaine.
Elle retira l’épée d’un coup sec. Il poussa un cri inarticulé et se recroquevilla en essayant convulsivement de retenir son intestin qui cherchait à fuir par la plaie.
Violaine essuya la lame avant de la ranger dans son fourreau. Ses yeux verts brillaient d’une lumière glauque comme elle observait l’assassin de son bien-aimé se tordre de douleur.
Puis elle quitta la pièce et la condamna en basculant les pierres du mur d’en face contre la porte. Une fois dans la cour, elle parut retrouver ses esprits et regarda autour d’elle, désœuvrée.
Une partie de la ville tenait encore debout. Des soldats couraient en tous sens, désorganisés. Certains, l’apercevant, se préparaient déjà à l’attaquer.
Elle se rappela son premier combat aux côtés de Ciaran, quand ils s’étaient trouvés dos à dos dans la mêlée. À nouveau, elle eut ce sentiment atroce qu’on lui arrachait le cœur.
Ce n’était pas assez.
Elle ferma les yeux, abandonnant toute conscience d’elle-même, et se perdit davantage dans son Don, dans sa magie. Elle laissa libre cours à la tempête qui mugissait en elle. Sans contrôle. Sans limites.
Quand elle rouvrit les paupières dans un silence pesant, des nuages de poussière balayaient les ruines de ce qui avait été la ville de Niall. Elle eut une quinte de toux. La poussière la recouvrait comme une seconde peau, grise, sans couleur.
Violaine se sentit vide. Vide de son Don. Vide de magie. Vide d’émotions. Vide de pensées. Elle enjamba les gravats et les corps, quitta la ville dévastée. Elle retrouva ses hommes, qui la regardèrent avec épouvante. Ils ne l’avaient pas suivie, contrairement à ses ordres. Cela avait peut-être été leur salut.
Adhamhan, le teint cendreux sous ses cicatrices, lui tendit les rênes de sa monture.
Elle donna un coup de talons et, sans un seul regard en arrière, prit la direction de Dubhcastel.
Là, elle ordonna qu’on lui fonde une couronne de métal noir. Pendant que le forgeron s’activait, elle se rendit dans sa chambre, saisit son couteau et trancha sa natte qu’elle jeta au feu. Elle se lava, puis couvrit ses cheveux écourtés d’un voile mauve, sa gorge d’une guimpe de même teinte, avant de revêtir sa robe noire, sa robe de deuil. Elle gagna la salle où elle avait l’habitude de recevoir les doléances et prit place sur son siège
Quand le forgeron lui apporta la couronne, elle ordonna à Adhamhan de la lui poser sur la tête. Elle envoya ensuite un message à Flavie, fraîchement couronnée elle aussi, pour l’en informer ainsi que de la mort de Ciaran et du châtiment infligé à Niall. Flavie demeurerait la régnante de Talamh Dorcha, Violaine ne lui serait plus soumise, mais son égale.
Désormais, elle serait la reine noire de Dubhcastel et Tolldubh. Puisqu’une baronnesse n’avait pas suffi à éliminer toute velléité assassine, une reine noire s’en chargerait.
Une reine-sorcière.
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