Bad Queen (French Edition)
Chapitre 28
Violaine fut agréablement surprise de bénéficier d’un baquet d’eau pour se laver, ainsi que de vêtements de rechange qu’elle accueillit avec joie. Peu avant le départ, Adhamhan, qui s’était chargé de la libérer de ses liens, lui désigna l’armure, le bouclier et l’épée que portait un jeune adolescent :
— Voici de quoi vous équiper. Mon écuyer pourra vous aider, si besoin.
Abasourdie par tant de liberté offerte, Violaine ne pensa même pas à lui répondre qu’elle n’avait pas besoin d’assistance. Elle s’équipait seule depuis des années, à Charbourg. Elle saurait se débrouiller, même si le modèle différait quelque peu de ceux en cours à Vielacier.
Comme le chevalier s’en allait, elle le héla :
— Adhamhan !
Il se retourna, la figure avenante malgré les balafres qui la barraient.
— Pourquoi ?
Elle se trouva incapable de mieux formuler sa question et pointa du doigt le matériel.
Le jeune homme esquissa un sourire étrange, comme s’il avait en sa possession un secret qu’il brûlait de partager, mais se refusait à livrer par respect pour la personne le lui ayant confié.
— Ordre de Ciaran.
Il fit une pause, comme pour jauger sa réaction. Elle eut beau essayer de se contenir, elle songea qu’il dut s’en régaler. Son visage s’échauffa malgré elle, sa bouche s’arrondit de surprise. Elle ne parvenait même plus à le regarder en face. Elle porta son poids d’une jambe à l’autre, telle une jouvencelle prise en flagrant délit d’écriture d’un billet doux.
Qu’est-ce qui lui prenait ?
— L’escorte sera réduite et privée de l’aide magique de Flavie. La route n’est pas sûre, ni pour nous ni pour vous, vos alliés ne l’étant plus. Vos compétences seront appréciées.
Elle l’écouta distraitement, occupée à calmer son trouble, et acquiesça par automatisme.
Quand il fut parti, Violaine chassa l’écuyer pour s’équiper seule et se morigéner. Elle ne perdait pas ses moyens si facilement, d’ordinaire ! Mais apprendre, de la bouche du chevalier, que Ciaran était à l’origine de cette décision l’avait réellement bouleversée. Il ne lui avait pas paru ouvert à une telle marque de confiance, au cours du dernier interrogatoire. Était-ce là une façon de récompenser sa coopération ? Ou bien… Elle se rappela son regard, quand elle avait défait ses assaillants. Son cœur accéléra de plus belle, et elle se concentra sur l’enfilage de l’armure.
*
Ciaran menait la troupe à marche forcée afin d’atteindre rapidement Rosehaÿ, où ils pourraient retrouver la relative sécurité offerte par la compagnie de Riagal, toujours sur place. D’ici là, ils risquaient de rencontrer un bataillon appartenant à un vassal de Rosalia, ou encore venu d’Hakroma. En préparant l’itinéraire, le chevalier avait appris que les désordres survenus à Valfleuri fragilisaient sa frontière sud, déjà peu sûre. Certains des belligérants avaient commencé à déborder d’Hakroma, pensant que l’acquisition de terrain supplémentaire leur offrirait plus de poids contre les autres factions en lutte dans leur pays gangrené par les guerres intestines. Une rumeur inquiétante faisait état d’une faction qui commençait à prendre l’ascendant, aidée par les conseils de stratèges étrangers.
Ciaran avait été clair : pas de pause superflue, un éclaireur toujours en poste, des gardes par roulement la nuit. À ceux qui avaient protesté, en voyant Violaine équipée de pied en cap, sa lame rangée dans un fourreau suspendu à sa ceinture, il avait répondu d’un ton sans équivoque :
— Nous sommes une vingtaine et dépourvus de mage.
Narcisse allait s’indigner, mais face au regard étincelant du chevalier, il eut la sagesse de garder la bouche close.
— Tout combattant supplémentaire est le bienvenu.
— Mais, Sire Ciaran, la prisonnière est une ennemie ! s’exclama l’un des fantassins.
Le seul autre chevalier à les accompagner était Adhamhan. Ciaran avait pensé que Boadach ferait meilleur usage de ses cavaliers. Le commandant, saluant l’intelligence du geste, était d’ailleurs passé souhaiter bonne route à son officier avant son départ. Si cela n’apaisait pas son ressentiment d’être ainsi rabaissé à un rôle d’escorte, Ciaran avait apprécié le geste.
— Non, réfuta le chevalier, d’une voix qui ne laissait place à aucune contestation. Elle a été attaquée au même titre que nous. Elle est apatride. Ils ne feront aucune différence entre elle et nous. Et elle ne vous égorgera pas durant la nuit.
Violaine sourit à cette phrase. Ciaran croisa son regard et ne put s’empêcher d’y répondre, comme s’ils venaient de partager une plaisanterie secrète.
— Enfin, Sire, insista le même soldat, c’est une femme !
Ciaran le regarda longuement, le visage plus sévère que jamais. L’homme comprit enfin qu’il n’en démordrait pas et se tut.
— Quelqu’un d’autre a une objection à formuler à son officier ?
Le chevalier observa la cantonade muette.
— Bien. Partons !
Depuis, ils cheminaient sans ralentir l’allure. Si Violaine gardait un bon pas, malgré le poids de son armure, Narcisse peinait à suivre. Les années de la jeune femme comme fantassine à Vielacier avaient forgé ses muscles à ce genre d’effort. Bien que son équipement soit incomplet, comparativement à celui des soldats, elle n’allait pas s’en plaindre. Les mailles d’acier seraient nettement plus efficaces que son ancienne protection d’étoffe rembourrée. Elle accéléra, pour le simple plaisir de dépasser le mage et lui jeter un sourire méprisant. Sa natte brune, qu’elle avait renouée après s’être rafraîchie la veille, se balançait au rythme de ses pas. Elle saisit le regard méfiant des fantassins, leur main posée sur le pommeau de leur arme.
Qu’ils la craignent donc ! Elle saurait respecter la confiance que Ciaran plaçait en elle. Pas seulement par intégrité. Puisqu’il avançait d’un pas vers elle, elle désirait faire de même. Parce qu’elle en avait envie. Parce que cela lui plaisait. Parce que Ciaran lui plaisait ?
Elle fronça un sourcil et arrêta là ses pensées. Elles prenaient une tournure dangereuse, malgré les drôles de chatouillements qui voletaient entre ses côtes.
*
Le soleil, déjà, avait bien entamé sa décrue. Les oiseaux rejoignaient leurs nids pour laisser la place aux rapaces nocturnes, ainsi qu’aux chauves-souris. Ciaran calcula la distance qu’ils pourraient encore parcourir avant d’installer leur campement, puis jugea préférable de cesser leur avancée, l’endroit paraissant exempt de monstres – pas de traces de prédation ni d’empreintes indiquant un passage régulier.
Il s’apprêtait à ordonner la halte quand son éclaireur revint, essoufflé :
— Sire Ciaran ! Une bande armée vient droit sur nous, du sud !
Le chevalier donna aussitôt ses ordres, et tous se mirent en position, prêts à accueillir les assaillants.
Ceux-ci, comme s’y attendait Ciaran, ne portaient pas de couleurs spécifiques. Ils étaient venus d’Hakroma soit dans le but de piller les lieux désertés, non protégés, soit pour s’en emparer. Sans véritable meneur, désorganisée, la défaite de cette bande paraissait vraisemblable. Elle se trouvait toutefois en supériorité numérique.
Adhamhan et lui étant les seuls montés, ils se placèrent de façon à protéger les flancs de la troupe. Les écuyers se chargèrent d’emmener Narcisse à l’abri. Du coin de l’œil, le chevalier avisa la démarche paniquée du mage, si pressé de fuir qu’il en dépassait ses geôliers. Il eut un reniflement de mépris.
Avant de claquer la visière de son heaume, il chercha Violaine des yeux. Elle s’était positionnée avec les fantassins, l’épée au clair, le regard rivé sur les silhouettes hurlantes en approche.
Ciaran aboya le signal et talonna sa monture. Le cheval bondit en même temps que celui d’Adhamhan. Peu après, les fantassins suivirent. Il entendit leur cri commun, voué tant à effrayer l’ennemi qu’à se donner du courage.
Le chevalier avait déjà son arme en main. Quand son étalon pénétra la foule, il l’éclaircit dans une gerbe de sang et de hurlements étranglés.
Deux de moins.
Il poursuivit sa sanglante moisson. Son souffle, sous son casque, résonnait. Son bras s’abaissait et se levait en larges arcs de cercle. Ses jambes menaient sa monture. Son épée effectuait sa besogne, tranchait les chairs, perçait les corps mal protégés.
L’un des assaillants s’attaqua à son cheval. Ciaran manœuvra pour le soustraire à l’offensive. Trop tard. Le coup de hache saisit l’étalon au poitrail. L’animal se cabra en hennissant. Ciaran se maintint en selle, effectua un geste vif. La pointe trouva le cou, le traversa dans une éclaboussure écarlate.
Son cheval trébucha, assailli de nouveau. Il allait s’effondrer !
Ciaran n’eut pas le temps de déterminer d’où venait ce coup. Il ôta ses pieds des étriers et roula sur le sol pour éviter d’être pris sous sa monture qui sombrait. Il perdit son bouclier. Il avisa des mollets, près de lui. Un mouvement rapide. Sa lame, fidèle, entama profondément les tendons des chevilles. L’homme s’écroula en hurlant, mains tendues vers ses jambes blessées, son arme tombée à ses côtés. Ciaran se redressa rapidement. Il ne prit pas la peine de lui donner le coup de grâce, déjà menacé par d’autres armes.
Le chevalier reçut un coup à l’arrière du crâne. Le bruit résonna dans son casque comme si une cloche sonnait tout contre ses oreilles. Une bile amère lui emplit la bouche. Il poussa un râle et porta les mains à sa tête, tout en luttant contre la nausée.
Tu es vulnérable !
Vite, il ôta son heaume. À temps pour voir la hache revenir, droit vers sa tête non protégée. Il se baissa, tendit le bras. La lame porta au flanc, laissant une entaille profonde. Il revint à l’attaque, alors que l’autre levait de nouveau sa hache. Cette fois, Ciaran l’attrapa au ventre. Un flot d’intestins se déversa de la béance tracée par son épée.
Ciaran n’avait pas le temps de penser, encore moins de s’émouvoir. Il était davantage habitué à se battre à cheval, non à pied. Néanmoins, il ne pouvait se laisser déstabiliser par la tournure prise par le combat. Il se défendit âprement, tandis que le cercle d’ennemis se resserrait autour de lui. Il tournait sans cesse sur lui-même, afin de prémunir son dos contre un coup traître.
Un mouvement, des grognements d’efforts qui ne sonnaient pas masculins.
Violaine.
Des éclaboussures rouges zébraient déjà son visage, au milieu desquelles ses yeux brillaient, plus verts que jamais. Elle lui lança un bref regard entendu, auquel il répondit d’un hochement de tête.
Elle se positionna dos à dos avec lui.
Ainsi sécurisés, ils s’occupèrent du flot qui se déversait sur eux. Ciaran se sentit pousser des ailes. Ce n’était pas la première fois, pourtant, qu’un frère d’armes le soutenait.
Mais Violaine n’était pas un frère d’armes.
Sa présence lui donnait une vigueur nouvelle, comme s’il ne défendait plus seulement sa propre vie, ou même celle de la jeune femme.
Il éventra et égorgea. Il percevait, derrière lui, la présence de Violaine. Il entendait son souffle haché en écho au sien, les halètements qu’elle poussait quand elle frappait. L’odeur du sang et des viscères répandus imprégna l’air. Elle était toujours là, à se battre, et il tint bon. En reflet. Comme s’ils s’étaient toujours entraînés l’un avec l’autre.
OceanofPDF.com