Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 22 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 21

Quand elle reprit connaissance, Violaine avait un goût de cendres et de sang dans la bouche. Elle s’était mordu la joue en tombant. Elle toussa, la gorge encombrée. Sa tête l’élançait au niveau de la tempe. Elle voulut y porter une main prudente et s’aperçut que des liens de cuir entravaient ses poignets. Elle leva ses mains immobilisées, tâta doucement la plaie, puis examina ses doigts. Du sang à moitié coagulé les maculait.

Elle se redressa, sans pour autant se lever. Les soldats l’avaient traînée près d’Églantine et de Florentin. Les deux mages peinaient visiblement à conserver les yeux ouverts, épuisés par l’usage intensif de leur magie, abattus par la défaite. Comme les siennes, leurs mains étaient liées. Autour d’eux, dans la cour, tout n’était plus que ruines et cadavres sous la pâle lumière de l’aube. Par la porte béante, Violaine vit des rues couvertes de cendres grisâtres et de divers fluides. L’odeur âcre de la ville meurtrie, de ses habitants massacrés, imprégnait l’air. Bien qu’encore debout, le palais portait les traces de fumée des incendies, et certains de ses murs comme de ses fenêtres étaient brisés. Les seuls soldats qui s’activaient portaient les armoiries à gueules de Talamh Dorcha. Deux d’entre eux montaient la garde, encadrant le trio de leur visage dur et maculé.

Une femme s’approcha. La capuche de son manteau jaune la protégeait des cendres qui continuaient à tomber lentement dans une danse parodiant celle des flocons. Elle arrêta son cheval juste devant eux et, mettant pied à terre avec élégance, ordonna à l’un des gardes en faction de redresser les prisonniers.

Sans ménagement, l’homme obligea les mages à se relever. Violaine n’attendit pas qu’il vienne la tirer avec violence par le bras. Elle se leva malgré ses étourdissements et resta debout, chancelante, tandis que sa vision essayait tant bien que mal de stabiliser le tangage du paysage désolé.

Quand la femme glissa sa capuche en arrière et dévoila ses traits, Violaine la reconnut.

Flavie s’approcha de Florentin et d’Églantine, avec un sourire sans chaleur.

— Je me souviens de vous. Je vous ai connus à l’École, autrefois.

Les mages de Rosalia gardèrent le silence. Paupières baissées sur leurs regards fatigués, ils attendaient.

— Vous serez à présent au service de Rowan, souverain de Talamh Dorcha. Comme le veut l’usage, puisque votre maîtresse a perdu la guerre.

Ils ne protestèrent pas. Tête ployée, épaules basses, ils n’avaient plus la moindre force pour résister. Et, comme l’avait souligné leur consœur, c’était la loi. Même si Rosalia demeurait reine en théorie, la perte de sa capitale lui ôtait son titre de souveraine, les obligeant à se placer au service du vainqueur, Rowan.

Flavie fit signe à un chevalier qui patrouillait :

— Prévenez Conn. Sa compagnie escortera les mages jusqu’à Ruadh.

Le chevalier obéit et lança sa monture au trot hors de la cour dévastée. Flavie parut alors découvrir Violaine. La surprise élargit son regard doré, mais elle se reprit rapidement et vint examiner ses poignets. Quand elle constata l’absence de marque étoilée, elle fronça les sourcils et leva les yeux. Bien que plus petite en taille, Violaine soutint son regard sans broncher.

Flavie héla un fantassin qui se reposait non loin. Il se redressa avec précipitation.

— Oui, ma Dame ?

— Ce n’est pas une mageresse, asséna-t-elle en désignant les poignets vierges de Violaine, que fabrique-t-elle ici ?

L’homme eut l’air embarrassé.

— Elle a utilisé de la magie. On a supposé que c’en était une aussi.

Devant la mine sévère de Flavie, il bredouilla :

— Je l’ai vue envoyer valser une dizaine d’hommes, sans même les toucher. Si ça, c’est pas une mageresse…

À ces mots, elle lâcha les poignets de Violaine.

— Elle n’a pas utilisé de magie.

Son ton assuré fit balbutier le fantassin :

— Une sorcière, alors…

Flavie secoua la tête, mécontente, puis scruta la prisonnière comme si son visage maculé de sang pouvait parler. Alors qu’elle réfléchissait, indécise, un cavalier entra dans la cour et s’approcha d’eux. Sa cape noire, étalée sur la croupe de son cheval, masquait en partie le rouge éclat des armoiries de son roi brodé sur le caparaçon. L’armure du chevalier était tachée de sang et de cendres. Il avait relevé la visière de son heaume. Violaine reconnut tout de suite ce visage atypique, tout en angles, et son cœur s’affola, sans qu’elle comprenne pourquoi. Les traits de Ciaran portaient eux aussi la trace d’une longue journée, suivie d’une nuit de combats. Sa bouche forma une ligne dure quand leurs regards se croisèrent.

— Que fait-elle ici ?

Il s’adressait à Flavie et ne s’embarrassait pas de marque honorifique, signe manifeste de sa lassitude.

La mageresse ne cilla pas.

— C’est exactement ce que je demandais à ce fantassin. Il s’avère qu’elle a été confondue avec une mageresse. Comme si l’on pouvait confondre !

Ciaran détailla Violaine, qui déglutit avec difficulté, consciente du sang qui imprégnait en quantité son gambison et ses mains. Son épée avait disparu, probablement récupérée ou perdue, de même que sa rondache. Le visage de l’officier n’exprima rien, tandis qu’il l’observait des pieds à la tête, mais elle sut qu’il prenait note qu’elle s’était battue, et suffisamment bien pour encore tenir debout.

Flavie reprit :

— Elle ne porte pas la marque des mages, encore moins les traces d’une pratique magique, ce qui exclut la sorcellerie. Ils se seront trompés, auquel cas elle ne nous est d’aucun avantage. Je suggère…

— C’est une clairvoyante, la coupa Ciaran avec brutalité, du haut de sa monture.

Il jeta de nouveau un coup d’œil à Violaine, qui assistait à cet échange sans mot dire. Il ajouta, d’un ton moins cinglant :

— Elle pourrait nous être utile.

— À quoi ?

Flavie n’appréciait guère l’ingérence du chevalier dans son travail, d’autant plus qu’elle le considérait avec mépris.

Le regard gris-bleu se planta dans celui de Violaine. Cette dernière n’arrivait pas à percer ses intentions. Pourquoi son Don restait-il aussi muet en la présence du chevalier, alors qu’il lui avait ouvert le cœur duplice de Flavie et la nature avide, dominatrice de Rowan ?

— À trouver les autres mages de Rosalia. À anticiper les mouvements de la reine comme de ses partisans.

Il se détacha des yeux déterminés, mais fatigués de Violaine. À son autoritaire signe de tête, l’un des deux gardes lia les entraves de la jeune femme à une longue corde, qu’il alla ensuite attacher à la selle d’un chevalier que Ciaran commandait. Le cavalier désigné lança son cheval au pas pour quitter la cour du palais. Violaine fut forcée de le suivre pour ne pas être traînée au sol comme un vulgaire ballot. Ses vertiges s’étaient calmés, mais elle conservait une allure vacillante.

Tout en s’éloignant, Violaine entendit une réponse sèche de l’officier au scepticisme de Flavie. Elle perçut ensuite un trot et avisa Ciaran qui la dépassait pour s’adresser au cavalier qui la menait :

— Notre compagnie fera halte à l’orée de la ville, près des bois. Veille à ce que la prisonnière soit installée dans ma tente, sous bonne garde. Je l’interrogerai avant qu’on reparte.

Ciaran donna un coup de talon, et son cheval accéléra, puis il se fondit dans le ventre ravagé de la ville. Il ne jeta pas un regard en arrière, mais Violaine le suivit des yeux longtemps après qu’il eut disparu.

 

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