Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 53 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 51

Violaine avait ouvert sur sa table un grimoire rare qu’elle venait de recevoir du lointain royaume nordique de Sniegas. Les mots, calligraphiés dans une langue étrangère qu’elle avait pourtant étudiée, dansaient devant ses yeux, fuyant son interprétation. Elle était perdue dans un tourbillon d’émotions, à la fois familières et nouvelles.

Ce tête-à-tête avec Blanche, bien qu’empli de davantage de silences que de paroles, avait été la première interaction durant laquelle elle était parvenue à baisser la lame affûtée de sa jalousie et de ses rancœurs. Lorsque l’adolescente l’avait quittée, elle avait eu le sentiment que, peut-être, elles pourraient tisser, avec du temps et de la patience, un semblant de lien.

Mais ses derniers messages, où elle proposait semblable rencontre, étaient restés lettres mortes. Avait-elle trop tardé ?

Violaine tournait le dos au miroir, qui reflétait fidèlement sa robe mauve.

Quelqu’un frappa à la porte, et elle releva la tête, le sourcil froncé. Elle avait interdit à quiconque, même aux membres de la domesticité, de s’introduire dans son étude et son laboratoire.

L’huis s’ouvrit sur Celadon, qui s’introduisit dans la pièce en refermant le battant derrière lui. Il se planta devant la table, face à elle, et, pendant un instant, ils s’observèrent en silence. La présence du miroir, dans son dos, lui pesait, et elle ne put s’empêcher de couler un regard coupable vers son reflet.

Celadon le surprit.

— Qu’y a-t-il dans ce miroir ?

Elle hésita. Elle se força à planter ses yeux verts dans les siens et avoua :

— Il peut capturer les âmes des vivants et des morts. Lorsque…

Elle prit une inspiration pour prononcer les mots :

— Lorsque mon époux est mort, j’y ai enfermé son âme.

Elle se tut, guetta le changement qu’elle craignait sur les traits du chasseur. Elle n’y décela pourtant ni horreur ni colère. Simplement de la compassion.

Celadon se racla la gorge et expliqua la raison de cette visite impromptue :

— Blanche ne vient plus au chenil royal.

Violaine referma son grimoire. Elle était au courant des visites de la princesse, qui n’avait pas d’autre personne de confiance à qui parler au château.

— Elle reste cloîtrée dans sa chambre depuis des jours.

Cela expliquait le silence offert à ses dernières invitations pour un nouveau tête-à-tête.

La reine pianota du doigt sur la reliure de cuir de son ouvrage, gravée de motifs ésotériques. Elle se rappela la lueur concupiscente qu’elle avait cru apercevoir dans les yeux du roi.

Carmin avait-il commis l’innommable ? Ou interprétait-elle mal les signaux, encore une fois ? Il manipulait peut-être sa fille pour la monter contre elle, sans aucune arrière-pensée sexuelle. Il n’avait pas grand-chose à faire en ce sens, Violaine avait déjà pavé elle-même ce chemin-là par son propre fiel, et sans doute un seul entretien sans heurt n’était-il pas suffisant pour rattraper tout le mal déjà commis.

Si seulement elle pouvait avoir une vision pour éclaircir tout cela !

Son regard se posa sur ses étagères couvertes de bouteilles, bocaux, flacons et autres boîtes emplies de divers ingrédients. Elle s’approcha et tendit le bras vers la bouteille de vin. Elle fouilla parmi ses ustensiles, chercha une coupe, posa le récipient et la boisson sur la table.

— Qu’allez-vous faire ? s’enquit Celadon comme elle hésitait, la main au-dessus du bouchon.

— Vérifier que mon Don n’est pas trop rouillé.

L’alcool provoquait des visions. Trop présentes, trop réalistes, comme des hallucinations. C’était pour cette raison qu’elle n’en buvait jamais, en tout cas, pas plus que quelques gouttes. La reine avait peur. Et si cela ne marchait pas ?

Et si, au contraire, cela fonctionnait trop bien ?

Les visions qui se glissaient dans son sommeil et troublaient son repos n’étaient déjà guère plaisantes, alors, des visions aussi prégnantes…

Violaine leva les yeux vers Celadon. Elle étudia ses traits solides, la mâchoire soulignée par une barbe brune naissante, la cicatrice qui barrait son visage, les yeux marron foncé qui lui rendaient son examen. Il portait, comme souvent, une chemise en lin vert et un pantalon de même couleur, son couteau de chasse pendu à sa ceinture.

— Pouvez-vous rester, pendant que j’essaie de provoquer une vision ?

— Dois-je faire quelque chose ?

Elle secoua la tête. Sa simple présence lui apporterait l’ancrage nécessaire. Elle déboucha la bouteille et versa une bonne rasade d’alcool dans la coupe. Elle prit une profonde inspiration, avant d’avaler le vin en une grande gorgée. Elle se servit une seconde, puis une troisième fois.

Ça devrait suffire.

Elle reposa la coupe vide, maladroitement. L’objet bascula sur la table, roula et tomba au sol. Elle ne se pencha pas pour le ramasser. Déjà, un vertige la saisissait. Elle posa les mains sur la table, chercha à conserver son équilibre. La pièce parut tanguer autour d’elle. Elle perçut vaguement la silhouette de Celadon qui contournait le meuble, mais avant de sentir ses bras la soutenir alors que son corps chutait, son esprit se noya dans son Don qu’elle venait d’éveiller si brutalement.

*

Violaine émergea de sa vision, frémissante d’horreur. Elle se trouvait allongée sur le sol pavé de pierre. Elle se tourna sur le côté, vomit un filet de bile. Le chasseur passa une main fraîche sur son front brûlant et la redressa de son autre bras. Il lui murmurait quelque chose. Elle mit quelques minutes avant de comprendre qu’il s’inquiétait de son état. Elle voulut lui répondre, mais un nouveau haut-le-cœur la secoua.

Elle s’essuya la bouche d’une main tremblante.

Le monstre ! Le monstre ! J’ai épousé un monstre !

Aidée de Celadon, elle se releva. La tête lui tournait encore, mais ses vertiges s’amenuisaient. Elle s’appuya contre le chasseur, attendit que son souffle comme ses nausées se calment. Elle ne ferma pas les yeux, encore hantée par ce qu’elle avait vu.

— Le roi, hoqueta-t-elle, il va… il va… Blanche…

Elle n’osait pas dire tout haut l’innommable. Alors, elle leva les yeux vers Celadon.

— Emmenez Blanche dans la forêt ! Loin, très loin d’ici !

Le regard de Celadon s’assombrit, passant de la teinte de l’écorce à celle d’une terre gorgée de tempêtes. Il n’avait pas besoin qu’elle en dise davantage. Sa propre expérience comblait les trous dans les paroles de Violaine.

— Je connais une chaumière abandonnée, au milieu des bois. Je m’en sers parfois comme abri, pour les très longues chasses. Personne n’y va, personne ne la connaît, sauf moi.

Violaine hocha la tête. Blanche y serait en sécurité.

Un temps.

Carmin lancerait des recherches, quand il comprendrait que sa fille ne se trouvait plus dans l’enceinte du château. Même si Violaine s’arrangeait pour prétendre qu’elle était morte, sans corps, le roi ne la croirait jamais.

— Quand vous l’aurez mise à l’abri, tuez un sanglier et ramenez-moi son foie et ses poumons.

Son ton était implacable. Elle ne pouvait agir différemment, pas après cette horrible vision qui, elle le savait, la hanterait encore pendant longtemps, même si elle parvenait à sauver Blanche des mains répugnantes de son père. Elle devait tuer Carmin. Pas par la lame, car ce serait exposer sa propre tête à la hache du bourreau. Plutôt grâce à un poison lent, qui attendrait son heure, tel un serpent en hibernation, et grignoterait la santé du roi à la façon d’une maladie. Un poison sans remède connu, indétectable. Fatal.

Celadon l’observa longuement, puis son visage se durcit quand il comprit son intention. Il hocha le menton.

— Il en sera fait selon votre volonté, Votre Majesté.

Il la lâcha et quitta la pièce d’un pas vif. Quand le battant se fut refermé sur lui, Violaine se tourna vers le miroir. Son reflet lui rendit son regard inquiet. Un jour, elle ne pourrait plus retarder l’inévitable. Un jour, il lui faudrait laisser partir Ciaran.

 

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