Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 57 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Épilogue

— Je connais tes couleurs, Blanche. La neige, le sang, la nuit. Le froid, la vie, la force. La pureté, le sexe, l’endormissement. Mais on ne t’a laissé qu’une de ces trois nuances, on t’y a enfermée. Blanche comme la neige, éternelle vierge, innocente telle l’oie que l’on gâte en lui cachant la lame qui fera d’elle le prochain repas.

Si je pouvais choisir trois couleurs, pour mon étendard, ce serait le mauve, le noir et le vert. Mauve comme les fleurs, noir comme l’obsidienne, vert comme la sève. Mauve comme les regrets, noire comme la magie, vert comme l’espoir. Moi aussi, on a voulu m’enfermer dans une seule teinte. Le mauve des chagrins, des sacrifices, de l’amputation d’une part de soi. Le mauve du repentir et des deuils. À présent, le mauve est ma couleur. J’ai gagné le vert, alors que je le pensais hors de ma portée. Quant au noir… il est l’ombre de mon mauve.

Veux-tu vraiment d’une telle destinée, Blanche ? Veux-tu vivre dans le carcan hivernal que t’auront choisi les autres, ton père, ton futur époux ? Ou veux-tu embrasser l’intégralité des nuances que te souhaitait ta défunte mère ? Les blancs, les rouges, les noirs, dans toute leur diversité. Toute la palette de tes désirs. Ne pas être limitée à la vierge effarouchée, ballottée de bras paternels en bras conjugaux, mais une femme complète. Libre.

Le choix est tien, Blanche. Je l’ai eu jadis, mais j’en ai payé le prix fort.

*

Je me tais, épuisée par ce long récit qui a éveillé tant de fantômes et de souvenirs, bons comme mauvais. Mes yeux s’égarent, malgré moi, vers le mur, et y cherchent le reflet perdu de mon chevalier noir. La douleur afflue, enserre ma poitrine de ses doigts froids et pointus. Jamais elle ne s’endort, toujours en moi elle demeure, fantôme de celui qui chaque jour me manque. Je songe distraitement que si la fortune nous avait souri et dotés d’une fille, jamais il ne l’aurait regardée comme le père de Blanche l’observait à la dérobée, de ses yeux concupiscents. Si nous avions eu une fille… Ma gorge se serre, la douleur étend son emprise sur moi, robe familière, et pourtant, toujours aussi difficile à porter.

Je reporte mon regard sur Blanche. Sur celle que j’ai voulu protéger pour remplacer la mère qui l’avait portée en son sein, mais que la mort a empêchée de guider. Je chasse ces fantômes et ces absences. À quoi cela sert-il de remuer mon deuil et mes regrets ? Blanche, elle, est présente, devant moi.

Tout au long de mon histoire, je n’ai prêté aucune attention aux expressions qui passaient sur son visage. J’étais trop prise, alors, par ce passé que je ravivais. À présent, je l’observe. Elle n’a plus ces yeux durs, ces mâchoires serrées. Ses joues rondes se sont radoucies.

Tout à coup, Blanche se penche, tend la main et saisit la mienne, qui gît sur mes genoux voilés par ma robe mauve. Celle qui porte toujours au pouce la bague de mon chevalier noir.

— Je suis désolée, belle-maman.

Je contemple cette main dans la mienne. Cette main légère, un peu petite, à la peau lisse et sans défauts, contre mes cals et mes lignes.

— Je suis désolée de vous avoir si injustement accusée.

Je lève les yeux vers elle, sans oser prononcer le moindre mot.

— Je… je vous dois moi aussi des excuses. J’ai menti.

Je ne comprends pas. Je lui ai ouvert les portes de ma vie pour qu’elle décide si je mérite ou non son pardon. Ce n’est pas à Blanche de se présenter en repentante. Elle ne m’a jamais fait le moindre mal. Contrairement à moi.

— Je savais, à mon réveil, qu’il n’y avait pas le moindre poison dans cette pomme.

Mes yeux s’agrandissent. Mon sort avait-il donc porté ses fruits ?

— Je l’ai cru parce qu’on m’a poussée à le croire, parce que j’étais restée longtemps endormie. Parce que je croyais que je devais vous haïr de m’avoir ainsi jetée entre les mains d’un prince inconnu et détestable.

Une pause. Mon sang pulse à ma tempe. Muette, j’attends la suite.

— Mais j’ai senti que j’étais différente, quand je me suis réveillée.

Elle se redresse. Sa main glisse doucement en dehors de la mienne, sans que j’essaie de la rattraper.

— Différente, c’est-à-dire comme si, tout à coup, des portes que je n’avais jamais remarquées s’ouvraient devant moi.

Un soupir enfle dans ma poitrine, chasse l’oppression qui la maintenait jusqu’alors comprimée. J’ai réussi. La pomme ensorcelée a atteint le but que je lui avais assigné.

Blanche se jette à genoux à mes pieds. Fébrile, elle lève ses yeux noisette vers moi.

— Belle-maman, j’ai moi aussi quelque chose à vous confier.

Elle se mordille la lèvre, tout à coup apeurée. Je souris et passe avec tendresse une main sur ses cheveux noirs.

— Vas-y, ma fille.

Un instant, le silence entre nous paraît revêtir une lumière qui ne s’y trouvait pas auparavant, dans cette cellule froide et humide, en dépit du feu.

C’est la première fois que je l’appelle ainsi.

Ma fille.

Deux mots, brefs, précieux, fragiles. Deux mots que j’aurai mis longtemps, bien longtemps, trop longtemps, à prononcer. Les regrets n’ont plus leur place dans mon cœur, à présent. Je n’y veux plus que l’espoir.

Blanche rompt le silence, une fois l’écho de mes mots disparu. Elle me raconte ce qui s’est passé dans la chaumière, entre mes visites. Innocente, mais pas idiote, elle avait deviné, alors, que c’était moi, cette vieille femme. Elle avait toujours su lire derrière les masques souriants, observer les araignées qui s’agitaient derrière, c’était ainsi qu’elle était demeurée hors des intrigues. Le seul qu’elle n’avait jamais pu percer à jour était son père. Je ne peux pas lui en vouloir. Comment soupçonner son propre géniteur de la pire des vilenies ?

Blanche a bien grandi, au cœur de la forêt. Ce qui a glissé des ombres dans son regard, ce n’est pas, comme je le craignais, quelque abus. C’est son premier amour et son premier chagrin.

— Il y avait une femme, dans la forêt, murmure Blanche.

Une adolescente un peu plus âgée qu’elle, juste assez pour que Blanche en parle comme d’une femme. Une sorcière qui vivait dans les profondeurs de la forêt, à l’abri des regards et des persécutions.

— Elle ne m’a jamais dit de qui ou de quoi elle se cachait…

Moi, je le sais. Si Carmin autorisait ma pratique, sans doute de peur que je ne me retourne contre lui s’il m’imposait trop d’interdictions, il ne l’approuvait pas parmi ses sujets.

Les visites de la sauvageonne avaient été sporadiques. Mais suffisantes pour qu’elle enflamme le cœur encore pur de Blanche et l’initie à la sensualité à laquelle son corps pouvait prétendre. Avant de disparaître, un jour, sans explication.

Blanche baisse les yeux, gênée, en terminant son récit bien plus court que le mien.

— J’ai longtemps pensé…

Elle s’interrompt, cherche ses mots.

— J’ai longtemps pensé que c’était pour ça que vous me détestiez. Parce que j’étais attirée par les femmes. Maintenant, je comprends que je me suis trompée.

Ma main cesse de caresser ses cheveux et vient contre sa joue, si ronde.

Elle m’observe à nouveau, craintive. Je n’ai à lui montrer que mon sourire.

— Je n’ai que faire de qui tu invites dans ta couche, tant que tu la lui as ouverte de ton plein gré !

Elle me retourne mon sourire, timidement. Un instant, je retrouve la jeune fille maladroite qu’elle était la première fois que je l’ai rencontrée. Je sens un regret me pincer le ventre. Le regret de l’avoir si violemment repoussée, à l’époque. Mais le passé est le passé, et je ne peux rien y changer. L’avenir, en revanche, m’appartient. Nous appartient.

Blanche reste à genoux, ses mains et les miennes se nouent dans mon giron.

— J’ai parlé à Celadon, dit-elle.

Je le sais. C’est moi qui l’ai envoyé pour qu’il l’informe que je souhaitais la voir. Il s’y est plié de bonne grâce, d’autant qu’il regrette profondément ce qui s’est passé. Il se sent fautif. Il l’est, en un sens. Rien de tout cela ne serait arrivé, sans lui. Cependant, c’est moi qui porte la responsabilité de ma présence ici, dans cette cellule, pas lui.

— Il a préparé votre évasion.

Ma bouche bée. Cela, je l’ignorais. Mon chasseur, prêt à m’épauler dans ma fuite ? Quitte à se mettre en danger lui-même ?

— Je veux partir avec vous.

Elle m’observe de son regard noisette. Une détermination nouvelle donne, tout à coup, l’aperçu de la femme qu’elle sera un jour. Je sens ma poitrine se gonfler de fierté.

— Je veux être une sorcière. Comme vous. Capable d’agir seule et de me défendre au besoin. Souveraine de mon propre destin.

Mon cœur bat à grands coups dans ma cage thoracique, comme s’il voulait s’en échapper. Ma cellule me paraît soudain bien étroite. Blanche n’a nul besoin de me dire qu’elle me pardonne. Cette seule demande vaut, à mes yeux, tous les pardons du monde. Les mots se bousculent sur ma langue, emmêlés d’émotions en une pelote que ma bouche n’arrive pas à recracher. Je hoche la tête et parviens à retrouver l’usage de ma langue.

— Je t’emmènerai chez moi, à Dubhcastel. Le royaume voisin y est dirigé par une mageresse. Je t’y enseignerai la sorcellerie, et Flavie pourra t’apprendre bien des choses, elle aussi.

Blanche baisse le nez, contrite.

— Je n’ai pas de magie en moi, dit-elle, elle ne pourra rien pour moi. Ni vous d’ailleurs, je m’en rends compte…

Si la magie de Flavie diffère de la mienne, je suis certaine que la reine-mageresse pourra lui dispenser des cours bien utiles, qui compléteront les miens. Comment être une femme régnant dans un monde d’hommes, par exemple.

— La source de la sorcellerie se trouve dans la force intérieure, lui rétorqué-je. Toute femme peut la pratiquer, car toute femme, même celle qui paraît la plus fragile, possède cette force.

Les paroles de Lys font écho aux miennes, tandis que je répète les mots de celle qui, la première, m’a transmis son savoir :

— Car il en faut, de la force, pour survivre dans un monde d’hommes, quand on est une femme.

Blanche presse mes mains. Elle perçoit, dans chaque fibre de son être, la portée de mes mots. Elle se relève. Je l’imite, reprends ses mains dans les miennes.

Le sourire de Blanche tremble, s’efface.

— L’histoire retiendra de vous que vous étiez une reine cruelle.

Elle semble s’en affliger. Mon regard se pose sur le livre que j’essayais de lire avant son arrivée.

— Les contes comme l’Histoire sont rédigés par des mains qui les déforment. Peu m’importe ce que les écrits graveront sur les pages, tant que je laisserai mon empreinte.

Je plante mon regard dans le sien.

— À travers toi.

Elle hoche la tête.

— À présent, ma fille, écarte-toi. Quittons cet endroit.

Ma fille.

C’est la deuxième fois que je l’appelle ainsi. Et nous savons toutes deux que ce ne sera pas la dernière.

*

Comme je l’ai supposé, il est facile de s’évader. Mon Don, docile, projette la porte de ma cellule hors de ses gonds, puis assomme les gardes contre les murs. Je n’ai pas besoin de voler un cheval dans les écuries. Blanche me mène à l’extérieur, à l’ombre d’un bouquet d’arbres, où Celadon m’attend, anxieux, avec ses bêtes et trois chevaux. Ses traits s’éclairent quand il m’aperçoit. Je lui souris, avec hésitation et le cœur battant.

Il nous faut quitter ces terres au plus vite. Je n’ai que le temps de me changer pour une tenue plus adaptée à la monte, apprêtée par Celadon.

À présent, nous chevauchons. Nous avons déjà quitté Verukonig et nous traversons Siebenflus, les terres de Blanche. Personne n’osera s’attaquer à elle, ici, ni à moi ou Celadon qui sommes dans ses bonnes grâces. Cependant, je ne me sentirai chez moi qu’à Dubhcastel. Dubhcastel, où m’attend Adhamhan. Où m’attendent mes souvenirs.

Tandis que le crépuscule embrase le ciel de teintes pourpres, mon cœur s’impatiente déjà d’y être, malgré les souvenirs, malgré les regrets. Ciaran avait raison. Ma route se poursuit. Elle rencontre des croisements, où je suis libre d’adjoindre mon chemin de vie à d’autres.

Je regarde Blanche, ma belle-fille. Ma fille. Elle ne s’aperçoit pas que je l’observe. Son attention est portée vers l’horizon. Elle sourit, bravement, mais ses mains crispées sur les rênes trahissent son appréhension. Un jour, elle n’aura plus peur de ce qui peut advenir sur son chemin. Cette certitude peint un sourire sur mon visage.

Je regarde Celadon. Mon chasseur, qui a risqué sa tête pour aider mon évasion. Mon sourire vacille et mes mains, sur les rênes, tremblent un peu. Celadon surprend mon examen. Il me sourit et claque de la langue. Les chiens-loups, qui trottinaient à la hauteur des chevaux, s’élancent en avant.

Mes doigts jouent avec l’anneau, à mon pouce. La langueur douloureuse et familière pince mes côtes. La chevalière restera toujours à mon doigt, je le sais. La béance qu’a laissée l’absence de mon chevalier a rétréci, mais elle est encore là, un trou dans mon âme, qui ne se comblera jamais. Un trou qui n’est plus un abîme où je risque de tomber, en entraînant d’autres dans ma chute. J’ai tenté de prolonger son chemin de vie, brutalement coupé. Avant d’y mettre, moi-même, un terme.

Ma route, elle, se poursuit. Elle se perd dans la nuit, elle me cache encore les tournants, les obstacles ou les merveilles qu’elle me réserve. J’ai confiance. Car je sais que je ne la parcourrai pas seule. Je sais que c’est mon avenir. Et que tant que j’aurai du temps devant moi, tant que ce chemin de vie s’étendra sous mes pas, je pourrai écrire mon histoire.

Je me rappelle cette jeune femme de vingt et un ans à Vielacier, dans un autre monde, une autre vie. Cette jeune femme qui désirait marquer sa patrie de son empreinte, de son Don. Cette jeune femme qui devait contenir sa nature, qui se mordait les joues pendant que des étrangers apportaient, à sa place, la solution aux guerres qui menaçaient son pays.

Les livres ne retiendront peut-être pas son histoire. Mais l’existence de Blanche portera sa trace, car je l’aiderai à écrire la sienne. Ma fille, de cœur et non de sang, portera mon empreinte et mon savoir pour les transmettre à son tour à qui de droit.

Et c’est tout ce qui m’importe.

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