Bad Queen (French Edition)
Chapitre 48
C’était vierge de tout préjugé que Celadon était venu assister la nouvelle reine de Siebenflus lors de sa première rencontre avec Blanche. Il en ressortit avec un mauvais sentiment.
Avant l’entrée de la princesse, il avait détaillé la souveraine couronnée de métal noir et essayé de percer les secrets cachés derrière cette petite cicatrice, à la tempe, ce pli amer sur ses lèvres, cette dureté dans le regard vert comme l’émeraude. Il avait entraperçu, quand elle avait quitté son siège, dans le mouvement de sa robe révélant sa cheville, la petite lame dissimulée là. Il avait vu, dans la ligne de ses épaules, dans le maintien de ses bras, dans les cals sur ses paumes, l’habitude de tenir une épée et d’affronter les épreuves sans courber l’échine.
Il avait, brièvement, ressenti de la peine pour elle. Si insoumise, si tendue vers l’action, alors qu’elle venait d’épouser Carmin. Celadon connaissait assez son roi pour savoir qu’il ne la laisserait jamais pénétrer dans l’enceinte d’entraînement, encore moins s’approcher des râteliers d’armes.
Quand Blanche était entrée, tout intimidée par sa nouvelle belle-mère qui paraissait si pleine d’assurance, Celadon avait un temps caressé l’espoir que les deux femmes, perdues dans leurs solitudes respectives, nouent aussitôt un lien. Mais les mots de Violaine, pleins d’un fiel que la princesse ne méritait pas, lui avaient fortement déplu.
Ce sentiment s’accrut quand, au fil des jours et alors qu’il passait le plus clair de son temps avec les chiens-loups, il vit Blanche débarquer au chenil, les joues humides de pleurs, pour lui confier son chagrin et son désarroi.
— Je fais de mon mieux, pourtant, dit-elle de sa voix fragile, j’essaie de lui plaire. Je lui parle de ce qu’elle aime, j’ai même demandé au forgeron un poignard pour le lui offrir, car j’ai appris qu’elle aimait manier les lames.
Elle renifla, essuya ses joues.
— Elle ne m’aime pas… Et les courtisanes me disent que je ferais mieux de me montrer aussi méchante qu’elle. Je ne veux pas !
— En avez-vous parlé au roi ?
Le chasseur manquait encore au protocole, mais si les femmes de la cour y mêlaient leur venin, la princesse risquait d’y laisser plus que des larmes.
Blanche secoua la tête.
— Non. Lui m’en a parlé. Il tient le même discours que ses anciennes maîtresses.
Celadon s’alarma de cette information. D’habitude, le roi ignorait sa fille, qu’il laissait grandir aux soins de sa nourrice et de ceux, plus retors, de ses dames de compagnie. Il s’inquiétait d’autant plus que Carmin ne paraissait pas plus apprécier sa nouvelle épouse que la princesse. S’il se mettait à vouloir monter sa propre fille contre la reine…
Quand Violaine, un matin, le convoqua et lui ordonna de l’emmener pour une chasse privée, il tut son élan de colère. Ce serait l’occasion de parler à la reine, de l’avertir qu’elle devait adopter un autre comportement envers la princesse héritière. C’était tout à fait contraire au protocole, mais Celadon connaissait trop bien les manigances qui ombraient les couloirs du château de Carmin. Ici, les protocoles ne servaient qu’à dissimuler les horreurs tapies derrière les masques souriants.
Il prépara une chasse en forêt de deux jours. Il choisit deux chiens-loups parmi la meute et donna ses instructions aux soigneurs pour gérer le reste des bêtes en son absence. Celadon eut un pincement au cœur quand il sortit les deux animaux du chenil, abandonnant là les autres chiens-loups. Il avait confiance en ses soigneurs, mais sa meute était sa famille. De crocs et de fourrure, certes, mais les chiens-loups étaient des esprits directs, simples, sauvages. Ils ne tissaient pas des toiles d’intrigues, ils ne cherchaient pas à frapper les autres dans le dos, par quelque vil stratagème. Ils le considéraient comme chef de meute, ne pardonnaient pas l’erreur, mais rendaient ses soins par un respect qu’il savait franc et mérité.
Violaine l’attendait à l’entrée du chenil, le visage fermé. Elle portait une tunique en cuir par-dessus une chemise de lin noir, un pantalon et des bottes, avait suspendu à sa ceinture une épée. Elle avait ôté sa couronne et son voile mauve. Pour la première fois, il découvrait la longue chevelure brune, nouée en une simple natte où brillaient quelques fils d’argent. Tenue et coiffure simples, pratiques. Celadon approuva ces choix. Cette femme avait l’habitude du terrain, des combats. De la chasse ? Certainement pas. L’épée ne lui servirait pas, contrairement à l’arc, aux flèches et aux couteaux que Celadon emportait.
Il emmena la reine dans les bois. Les deux chiens-loups trottaient devant lui, la queue fouaillant l’air avec excitation, le nez humant la brise à la recherche d’une proie.
Malgré la présence de Violaine, dont il percevait la tension, le couvert des arbres, le chant familier de la forêt et le parfum d’humus lui apportèrent bientôt l’apaisement que la chasse lui procurait toujours. Violaine restait derrière lui, lui emboîtant le pas en silence. Il ne chercha pas à le briser, concentré sur ses bêtes, sur les indices qu’il guettait dans la terre ou les branches brisées.
Petit à petit, Violaine parut se détendre. Sans doute l’exercice physique lui faisait-il du bien. Il cessa de se préoccuper d’elle, ayant repéré en même temps que ses bêtes la piste laissée par un chevreuil. Les chiens-loups s’élancèrent sous les arbres, excités par la chasse. Celadon accéléra le pas. Il prit son arc, encocha une flèche. Il perçut, derrière lui, le souffle de Violaine qui le suivait. Tant qu’elle restait discrète et n’effrayait pas le gibier, il n’avait pas à la gérer.
Les chiens-loups étaient bien entraînés. Ils débusquèrent le chevreuil, le prirent en chasse et le dirigèrent vers lui. Celadon banda ses muscles, prêt à décocher sa flèche. Quand l’animal passa devant lui dans sa course affolée, il lâcha la corde, et la flèche fila vers sa cible.
Le chevreuil trébucha, glissa. Les chiens-loups l’encerclèrent et mordirent ses pattes pour l’empêcher de se relever. Le chasseur se précipita vers sa proie, tira son couteau et, d’un geste sec, acheva l’animal pour lui épargner d’inutiles souffrances. Le chevreuil mort, Celadon préleva quelques portions de viande crue, encore chaude, et les donna en récompense à ses bêtes.
Violaine le rejoignit. Il lui désigna les bois et lui proposa de retirer elle-même le trophée, mais elle secoua la tête.
— C’est vous qui l’avez abattu, pas moi.
Il renonça à ôter lui-même les courts bois de l’animal. Habituellement, le roi prélevait son tribut pour orner sa salle du trône.
Violaine resta d’abord les bras ballants, pendant qu’il dépeçait l’animal, puis elle finit par s’enquérir :
— Que puis-je faire ?
Il ne cessa pas son mouvement et ne releva même pas la tête.
— Vous n’avez jamais chassé ?
— Non. Je suis une combattante, pas une chasseresse.
Il hocha le menton, termina de détacher la patte arrière dans un grognement d’effort. Des gouttes de transpiration coulèrent de son front, vinrent piquer ses yeux. Il les essuya d’une main, sans se soucier qu’elle soit maculée. L’air empestait l’odeur cuivrée du sang chaud. Les chiens-loups tournaient autour d’eux, excités. D’un geste, il les envoya courir sous les arbres, chasser pour leur seul profit.
Il leva enfin les yeux vers la reine. Il n’était pas accoutumé à voir des femmes souiller leurs mains pendant les parties de chasse. Les courtisanes préféraient minauder sur leur cheval quand Carmin ramenait, triomphant comme s’il avait lui-même tué la bête, un gibier abattu par Celadon. Mais Violaine paraissait prête à plonger les mains dans les entrailles du chevreuil, aussi lui indiqua-t-il du doigt les parties dont elle pourrait s’occuper.
— Avec un bon couteau, pas une épée, précisa-t-il, en lui tendant la seconde lame qu’il emportait toujours à la chasse.
Elle acquiesça, saisit le couteau et s’accroupit pour découper le chevreuil selon ses instructions. Il corrigea ses gestes, puis, satisfait, la laissa travailler pendant qu’il s’activait de son côté.
Le soir venu, alors que les chiens-loups s’étaient allongés près de lui, Celadon fit rôtir quelques pièces du chevreuil pour leur dîner. Violaine s’installa en face de lui, de l’autre côté des flammes. Ils mangèrent tous deux en silence. Un silence qui surprenait agréablement le chasseur. Malgré l’attitude de la reine envers Blanche, cette journée de chasse lui avait permis de découvrir Violaine. Il appréciait son attitude active, son absence de bavardage inutile.
Lorsque la reine eut achevé d’aspirer la dernière goutte de moelle de son os, elle le lança aux chiens-loups. Celadon sortit une pomme de sa besace et lui en proposa la moitié. Elle l’accepta, mais refusa le petit couteau qu’il lui tendait. Elle entreprit de couper le fruit avec celui qu’elle avait tiré de sa botte.
C’était le moment.
— Que pense le roi du fait que vous passiez la nuit à la belle étoile ?
Elle coupa une tranche de la pomme, la glissa dans sa bouche, puis haussa les épaules.
— Je n’ai cure de son avis sur la question.
Comme beaucoup de monde au château, Celadon savait que le couple n’avait pas consommé ses noces. Si Violaine s’en satisfaisait pleinement – les rumeurs disaient que c’était elle qui refusait sa couche à son époux –, Carmin n’était pas du même avis. Il n’avait pas l’habitude qu’une femme lui résiste.
Mais ce n’était pas là le sujet dont Celadon souhaitait s’entretenir avec la reine. Elle avait plutôt bien réagi à cette première question. Il attaqua donc :
— Vous ne devriez pas traiter Blanche ainsi. La princesse nourrissait beaucoup d’espoir, à votre venue, vous savez.
À la mention de la princesse, le couteau dérapa, et Violaine s’entailla l’index. Elle suçota la plaie, le front plissé par la colère. C’est alors qu’il vit briller l’anneau, à son pouce. Carmin ne lui avait offert aucun bijou. Cet anneau devait être le vestige de son précédent mariage.
— C’est une jeune fille désireuse de vous plaire. Votre attitude envers elle est impardonnable.
Tout autre n’aurait pas osé parler sur un tel ton à l’épouse du souverain. La reine ne paraissait pas particulièrement attachée au protocole, non plus que Celadon, et il voulait marquer son propos par sa franchise.
Elle ôta son doigt blessé de sa bouche et se perdit dans la contemplation des bois enténébrés. Elle resta silencieuse un long moment, puis lâcha d’un ton aigre :
— Je n’ai jamais pu avoir d’enfant.
— Moi non plus.
Il confia alors, pour la première fois, ce qui était arrivé à sa mère et sa propre résolution d’éviter de créer une famille. Il s’en étonna, puis il songea qu’ainsi, il pousserait la reine à s’épancher également. À lui donner, peut-être, la clé pour la mettre en de meilleures dispositions envers la princesse.
Quand il eut achevé son récit, elle le regardait de nouveau.
— Il y a une différence entre un désir inassouvi et un renoncement choisi.
Il acquiesça, avant de répliquer :
— Et il y a une différence entre rendre coup pour coup à une intrigante et malmener une innocente.
Elle plia l’index, jeta un coup d’œil au mince filet de sang qui s’échappait toujours de la plaie et le porta de nouveau à la bouche.
— Blanche, innocente ? Allons bon, avouez que vous aussi, vous ne cherchez qu’à la mettre dans votre lit !
Il se redressa, indigné :
— J’ai le double de son âge ! Jamais je ne me permettrais pareille vilenie, même en pensée !
Elle cessa de s’occuper de sa plaie pour étirer vers lui un sourire mauvais :
— Si tel est le cas, vous êtes bien le seul. J’ai vu la manière dont les hommes du château la regardent.
Celadon se rassit, les poings serrés. Où voulait-elle en venir ? Était-elle jalouse de la beauté de la princesse ? Du peu qu’il avait pu en juger, cela ne lui ressemblait guère.
— Vous verrez, il ne s’en faudra que de quelques mois avant qu’elle se retrouve grosse des œuvres de l’un d’entre eux.
C’était donc cela… Il secoua la tête. Tout à coup, ce n’était plus du mépris qu’il éprouvait pour Violaine, mais de la pitié.
— Vous laissez vos propres regrets vous empoisonner. Blanche n’a rien à voir avec eux ni avec vos tourments.
La phrase atteignit Violaine plus profondément qu’il ne l’avait pensé. L’espace d’un instant, il lut de la peine sur son visage. Une peine profonde, ancienne.
— Vous ne savez pas ce que c’est que de perdre un être aimé.
— Si, je le sais.
Son ton était plus dur qu’il ne l’aurait voulu. Mais la reine touchait, elle aussi, un point sensible.
— Je vous l’ai dit. Et je n’en avais jamais parlé à personne jusqu’ici. Vous vous montrez aussi blessante avec moi qu’avec elle.
L’un des chiens-loups, à ses côtés, perçut la tension dans leur conversation. Il releva la tête et émit un grondement sourd, en écho à sa propre colère. Celadon apaisa la bête d’une main caressante. Violaine le regarda calmer l’animal. Une expression étrange passa sur son visage, et un frémissement parcourut ses mains.
— Je suis venue pour elle. C’est pour Blanche que j’ai accepté la proposition de votre roi.
Elle termina son fruit, rangea son couteau et rassembla les genoux entre ses bras, sans se rendre compte que cette confidence le plongeait dans la confusion.
— Parce que je n’ai jamais eu d’enfant et pensais en trouver une, malgré son âge. Au lieu de cela, je découvre une femme presque faite. Formée. Prête à porter la vie…
Elle joua avec l’anneau à son doigt.
— Vous savez ce qu’est le deuil. Vous ne savez pas ce que c’est, quand votre propre corps, si conciliant d’habitude, vous trahit. Vous ne savez pas ce que c’est que d’être enlevée aux siens, de se débattre dans un nouveau monde et, quand vous pensez avoir enfin trouvé une lumière dans toute cette obscurité, se la voir arrachée avec brutalité.
Celadon continuait de flatter sa bête, mal à l’aise face à ces aveux dont il ne saisissait pas le but. Sa colère avait reflué, disparue sous un trouble qu’il éprouvait rarement. En dépit de sa méchanceté injuste envers Blanche, plus Violaine se dévoilait, plus elle le fascinait. Le silence s’étira entre eux comme il se rendait compte qu’ils partageaient davantage qu’il ne l’aurait pensé au premier abord. Dans le regard de la reine, il reconnut la même lueur que celle qui avait hanté ses propres yeux, quand il attendait son heure. L’heure d’abattre celui qu’il estimait responsable du trépas de sa mère.
— Non, finit-il par répondre, mais je sais ce que c’est que d’être dévoré par l’envie de venger sa douleur sur un autre.
Violaine cessa de jouer avec sa chevalière, les doigts crispés.
— Votre chagrin, tout légitime qu’il soit, a trop longtemps séjourné dans vos veines. Ne le laissez pas se changer en poison.
Elle se rembrunit.
— Il dit la même chose…
Celadon ignorait qui elle désignait par là, mais il approuva :
— Il a raison.
Violaine se redressa brusquement. Les chiens-loups l’imitèrent, alarmés, et il les calma d’un geste. Elle s’éloigna dans la nuit. Il ne chercha pas à la rattraper, respectueux de son besoin de solitude.
Ils rentrèrent plus tôt que prévu. Violaine se précipita dans son étude, oubliant de lui rendre le couteau qu’il lui avait prêté. Après qu’il eut rentré ses bêtes et se fut assuré que le reste de la meute se portait bien, il se rendit au château pour le récupérer. Il espérait que ses paroles porteraient leurs fruits à l’avenir, sans pour autant y croire. Elle nourrissait depuis trop longtemps ses regrets, et il savait à quel point ils pouvaient vous envahir de leurs ombres, si vous ne les laissiez pas filer.
Violaine ne répondit pas quand il frappa au battant de son étude. Il entrouvrit la porte, mais n’osa pas glisser davantage que sa tête par l’ouverture.
Étendue au sol, au pied d’un miroir ovale qui ne reflétait rien, Violaine sanglotait. Violaine, au visage sévère, au fier port de tête, ployait sous le poids de ses propres larmes. Une voix masculine, qu’il ne connaissait pas, hantait la pièce. Il frissonna quand il comprit qu’elle provenait du miroir.
Celadon referma doucement la porte et s’éloigna, bouleversé. C’était une chose d’accuser la reine de se laisser empoisonner par le chagrin, c’en était une autre d’y assister.
OceanofPDF.com