Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 56 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 54

Violaine avait conscience que Blanche ne pourrait pas rester indéfiniment cachée dans la chaumière perdue au fond des bois. Déjà, Carmin avait lancé des recherches, reprenant Celadon à son service pour participer aux battues avec ses chiens-loups. Une décision qui, couplée à une intuition, venue à la suite du réveil de son Don, avait soulagé la reine. Le chasseur royal resterait insoupçonné dans son véritable rôle quant à la disparition de la princesse. Si les murmures qui hantaient les couloirs la désignaient responsable, elle n’en avait cure. Elle savait se défendre. Toutefois, elle ne désirait pas attirer sur une autre personne le poids de tels soupçons, qui risquaient de mener leur cible droit vers le bourreau.

Elle usa à nouveau de ses potions pour revêtir une apparence de vieille femme et se rendre régulièrement, avec discrétion, auprès de Blanche, lui porter nourriture et boisson. La princesse accueillait ses présents sans lui poser de question. Violaine retenait à grand-peine son émotion quand Blanche lui ouvrait sa porte en souriant, le visage illuminé par une joie innocente. Elle regrettait de n’avoir pas su lui retourner l’affection que l’adolescente paraissait tant rechercher en cette vieille inconnue, qui lui amenait de quoi se sustenter. La reine savait que ces instants seraient éphémères. Malgré les efforts de Celadon pour retarder l’inévitable, tôt ou tard, ils retrouveraient Blanche.

Le poison que Violaine avait administré au souverain l’emporterait d’ici quelques mois, mais elle ne pouvait pas attendre tout ce temps. Il fallait que Blanche dispose d’armes pour se prémunir des nombreux pièges qui l’attendraient à son retour, et dont le moindre n’était pas celui tendu par son père.

Violaine avait étudié le problème, tandis que le roi cherchait sa fille envolée, et trouvé une solution. Comme toujours, ce fut la sorcellerie qui la lui apporta.

Sur sa table fumaient divers récipients emplis de mixtures, tout juste tirés du feu. Violaine en transféra le contenu dans des fioles qu’elle reboucha soigneusement, avant de déblayer son espace de travail, de le purifier et de s’atteler à sa potion. Elle choisit ses ingrédients avec soin.

D’abord, les plantes, qu’elle réduisit en poudre dans son mortier. De l’angélique, pour que Blanche trouve confiance en elle et apprenne à se protéger. De la mauve, pour que ses rêves s’éveillent à la clairvoyance et lui ouvrent les portes de l’avenir. De la mauve, encore, pour la lier à elle, dont c’était la couleur. De la rose, en souvenir de sa propre mère. Pour établir la lignée par la magie, puisqu’elle n’existait pas par le sang. Et une pincée de perce-neige, pour lier la potion à sa destinataire.

Elle versa les ingrédients dans un chaudron, les recouvrit d’une généreuse quantité d’eau recueillie dans un puits où se reflétait la pleine lune. Puis elle mit le tout à frémir, doucement, sur le feu.

Maintenant, le reste. Une griffe de chat pour ouvrir son esprit à la connaissance occulte. Une plume de corbeau pour l’attacher à la nuit et ses mystères. La mue fraîche d’un serpent pour qu’elle franchisse l’étape, grandisse.

Chaque ingrédient rejoignit la potion qui frémissait. Quand des bulles éclatèrent à sa surface, Violaine la retira du feu et en filtra le contenu.

Il manquait encore l’essentiel. Le choix du fruit qu’elle tremperait dans la potion, pour l’imbiber du sortilège.

Violaine ne voulait pas seulement mettre Blanche sur une voie qui lui permettrait de gagner son indépendance, d’affirmer sa volonté dans un monde qui voulait la contraindre. Elle voulait lui exprimer son attachement.

Elle chercha autour d’elle. Son regard accrocha son blason, au mur.

De sable, à l’épée posée en pal, adextrée d’une pomme de gueules et senestrée d’une bague d’or.

La pomme. Gage d’amour.

Elle se rappela la raison pour laquelle elle avait finalement accepté ce second mariage. La raison de sa venue. Elle pâlit.

Qu’ai-je fait ?

Violaine pensait créer un semblant de famille. Au lieu de cela, elle avait vu en Blanche le bonheur qu’elle avait si chèrement payé, avant de lui être si brutalement arraché. Elle était venue dans le but de devenir mère et s’était transformée en bourreau. Elle s’était acharnée sur Blanche comme elle l’avait fait sur Niall. Mais si ce dernier avait commis un crime qui appelait le châtiment, Blanche était une adolescente innocente, perdue, qui désirait une guide et s’était heurtée à un mur de rancœur et de regrets mal digérés, des regrets qui avaient hérissé chacun des mots de Violaine, de ses actes, de lames plus mortelles encore que celle qu’elle avait utilisée pour tuer Niall. Des regrets qui avaient étouffé l’affection perdue dans les sombres replis de son cœur.

Les larmes lui montèrent aux yeux, tandis qu’elle contemplait le blason.

Pardonne-moi.

Elle ne pouvait plus lui demander ce pardon, plus maintenant que le miroir était brisé. Au fond d’elle-même, elle savait qu’il n’était pas la bonne personne à qui présenter cette requête. Ce n’était pas lui qu’elle avait blessé. C’était Blanche.

Elle se détourna du blason et alla chercher une pomme, qu’elle plongea sans hésitation dans le bocal encore frémissant.

— Par cette pomme, Blanche, je t’offre ma magie, je t’offre ma protection, je t’offre mon guidage.

Une pause. Elle hésita, puis reprit :

— Je t’offre mon amour. Mère pour fille, sorcière pour apprentie, reine pour princesse, guerrière pour écuyère.

Elle ôta enfin le fruit, attendit que les dernières gouttes s’en détachent avant de le poser dans un panier, auprès d’autres pommes intactes. Rien ne la différenciait des autres. Rien, sauf cette énergie qu’elle sentait émaner du fruit. Ce message. Cet élan qui attendait, enfin libéré de sa gangue de haine d’elle-même.

C’était moi. Moi que je détestais. Pas toi, Blanche.

Elle se mordit la lèvre.

Il ne lui restait plus qu’à espérer que Blanche accepte son cadeau. Qu’elle prenne le fruit et le croque. Elle pourrait très bien refuser. Violaine l’aurait comprise. Mais elle espérait que non. Pour la première fois depuis longtemps, elle espérait. Un espoir qui n’était pas entaché de noir, un espoir qui brillait comme l’anneau à son pouce. Un espoir pur.

*

Cachée derrière un tronc, son panier rempli de pommes au bras, la reine épiait Blanche qui jouait avec un lapin. L’animal s’était aventuré aux abords de la chaumière, en cette journée ensoleillée, et la princesse se ravissait de sa présence. Violaine inspira.

Courage.

Elle n’avait jamais tremblé avant de s’engager dans une bataille. Pourtant, elle sentait son bras ployer sous le poids du panier. Elle sentait ses pas frémir. Elle s’apprêtait à mener le plus rude combat de sa vie. Celui visant à conquérir le cœur d’une jeune fille qu’elle avait tant malmenée. De sa belle-fille.

Elle quitta l’abri de l’arbre et s’avança doucement. Elle n’avait pas revêtu de déguisement, cette fois-ci, et quand le soleil frappa son visage de ses rayons, que Blanche l’aperçut, elle vit les traits de la princesse se décomposer. Contre toute attente, Blanche ne fuit pas.

Le cœur de Violaine battit si violemment entre ses côtes que c’en était douloureux. Blanche ne fuit pas.

— Que faites-vous là ?

Son visage rond portait les traits durs de la colère, mais ses yeux, eux, reflétaient la peur. Et l’attente. Peut-être son père n’avait-il pas réussi à lui entortiller complètement l’esprit, après tout. Celadon lui avait raconté que la princesse était, jusqu’alors, parvenue à demeurer intouchée par toutes ces toiles d’intrigue qui empoissaient le château.

— Je suis venue proposer une trêve.

D’une main tremblante, elle prit la pomme ensorcelée et la tendit à Blanche :

— Avec ceci en gage de bonne volonté.

La jeune fille considéra le fruit, puis la reine.

— Elle est peut-être empoisonnée, fit-elle, soupçonneuse.

Violaine lui prouva le contraire en mordant dans la pomme. Elle sentit la potion dont elle l’avait imbibée pétiller sur sa langue. Rien ne se produisit. Cela ne la surprit pas : elle n’avait rien mis, dans sa mixture, qu’elle ne connaissait déjà ou qu’elle ne désirait pas offrir.

Blanche hésita encore, puis saisit le fruit entamé. Elle le porta à sa bouche, en observant Violaine qui attendait, le souffle suspendu.

Allait-elle accepter son cadeau ?

La princesse croqua dans la pomme et mâcha, le regard toujours fixé sur la reine. Tout à coup, ses yeux s’écarquillèrent. Elle lâcha le fruit, qui tomba dans l’herbe, et porta les mains à sa gorge.

— Blanche ?

L’adolescente s’effondra.

— Blanche !

Violaine se débarrassa du panier et se précipita vers la princesse étendue dans l’herbe, sans se soucier des pommes qui roulaient en tous sens.

Pendant un bref d’instant d’horreur, Violaine crut que Blanche était morte. Mais quand elle perçut son souffle léger, malgré ses yeux grands ouverts, un soupir soulagé s’exhala de ses lèvres. L’inquiétude revint, oppressante. Que s’était-il passé ? Elle savait que sa potion était réussie. Elle l’avait senti elle-même, en goûtant le fruit. Elle ne comprenait pas une telle réaction.

Une goutte tomba sur la joue de Blanche. Puis une autre. Machinalement, Violaine leva les yeux. Le ciel était toujours bleu pâle. Alors, elle réalisa qu’elle pleurait.

Violaine ne pouvait pas laisser la princesse étendue là, à la merci du moindre prédateur. Elle la porta à l’intérieur de la chaumière, avant de se précipiter en direction du château. Tout au long de sa course, elle ne se rendit pas compte que des larmes dévalaient ses joues en un flot ténu, intarissable.

*

Perturbée par la tournure prise par son sort, Violaine ne garda qu’un souvenir flou de ce qui se passa ensuite.

Elle parvint à contacter discrètement Celadon et lui expliqua, entre deux sanglots, ce qui s’était passé. Il eut du mal à la calmer, à la raisonner. Il ne savait pas plus qu’elle pourquoi le sort, au lieu d’éveiller Blanche à de nouvelles connaissances, l’avait plongée dans un sommeil si profond qu’il paraissait proche de la mort.

Celadon mena ensuite ses chiens-loups vers la chaumière, au prétexte que les bêtes avaient trouvé la piste de la princesse. Si de forts soupçons furent portés vers la reine, nul ne songea à l’accuser ouvertement quand le corps de la princesse fut ramené au château, car Violaine présenta alors tous les signes d’un violent chagrin. Elle contracta ensuite une forte fièvre et dut garder le lit. Quoique cruelle, la cour n’allait pas condamner la reine, alors qu’elle était si ostensiblement malade.

Carmin ordonna la conception d’un cercueil de verre pour y abriter sa fille, perdue entre la vie et la mort. Quand elle l’apprit, Violaine, malgré son état, se glissa une nuit auprès de la princesse. En dépit de sa tête brûlante et de sa faiblesse, elle jeta un sort au cercueil, le scellant pour que nul ne vienne profiter du sommeil magique de Blanche pour abuser de son corps assoupi. Quand elle eut terminé d’effacer les traces de son sort, Violaine posa une main affectueuse sur le verre froid et murmura quelques mots que personne n’entendit, peut-être même pas Blanche elle-même.

Le lendemain, Carmin porta lui-même le cercueil loin, très loin, au cœur des bois. Il revint seul, les traits tirés, le teint pâle. Quand la mort l’emporta, quelques semaines plus tard, un messager s’en vint au château pour porter la nouvelle : Blanche, transportée au royaume voisin de Verukonig par son prince qui s’était égaré dans les bois, s’était éveillée. Elle accusait sa belle-mère de l’avoir empoisonnée. En conséquence, le prince exigeait que la reine soit emprisonnée, là-bas, à Verukonig, dans l’attente de son exécution.

 

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