Bad Queen (French Edition)
Chapitre 45
Violaine et Flavie parvinrent au terme de leur entretien. La reine-sorcière observa sa consœur, la reine-mageresse. Celle-ci portait une robe jaune brodée d’étoiles bleu marine. La couronne qui ceignait son front, ornée d’une étoile, évoquait celle de son ordre auquel elle appartenait toujours, malgré sa prise du pouvoir. L’École des Mages avait condamné cet acte, mais le précédent créé par Flavie, elle le savait, allait changer la donne. Déjà, certains mages avaient exprimé leur souhait de ne plus être considérés comme des ressources. Aucun, cependant, n’avait encore manifesté de velléité à régner, trop pris par leur travail de régulation des monstres.
Les traits de Flavie, toujours hautains, semblaient préoccupés. Comme Violaine s’y attendait, Narcisse avait fui à la première occasion. La dernière fois qu’il avait été aperçu, il se dirigeait vers Hakroma. Sans doute pour y servir le nouveau maître du pays, malgré le risque d’y être exploité. Violaine connaissait la lâcheté du mage. S’il jugeait sa position trop périlleuse, il fuirait son nouveau souverain pour en servir un autre.
Florentin et Églantine, en revanche, restaient fidèles à leur nouvelle souveraine. Ce qui préoccupait la reine-mageresse, c’était que Talamh Dorcha rechignait à la laisser marquer sa société de son empreinte. Les sorcières n’y étaient plus persécutées, sans pour autant être bien vues. Des partisans de Rowan commençaient à souffler sur les braises de la révolte. L’alliance avec la reine noire, qu’ils savaient dotée d’une puissance égale à celle de Flavie, les empêchait toutefois d’allumer l’incendie. La mageresse en était consciente. Pourtant, Violaine avait confiance en sa consœur pour mener à bien son projet. Flavie n’aurait pu conserver les rênes du pouvoir, si elle n’avait pas, en elle, les qualités nécessaires. Dans son regard doré, Violaine lisait une amertume nouvelle. Elle nourrissait la même, mais pour d’autres raisons.
— Je reçois des demandes en mariage, annonça Flavie, le coin de la lèvre soulevé en une expression narquoise.
Violaine jeta un coup d’œil à son blason, peint sur un bouclier suspendu au mur. La douleur familière revint poignarder son cœur.
— Vous comptez en accepter une ?
Flavie émit un bref rire sonore.
— Certainement pas ! Je ne me suis pas débarrassée d’un roi pour en mettre un autre sur le trône.
Elle détailla Violaine. Les épreuves avaient durci son visage fier, apporté des ombres sous ses yeux verts, aiguisé ses joues rondes. Pourtant, elle restait belle.
— Et vous ? Recevez-vous des propositions ?
La reine-sorcière arqua la bouche. Posté à un pas derrière elle, Adhamhan se crispa. Elle ne dit rien. Seul l’éclat, dans son regard, avertit la mageresse qu’elle s’aventurait trop loin.
Flavie se leva, imitée par son interlocutrice. Les deux reines se saluèrent, puis la mageresse se retira.
Violaine poussa un soupir exaspéré et se laissa retomber sur son siège.
Adhamhan s’avança. Lui aussi avait été marqué par la perte de son ami. Son visage, jadis si avenant, présentait une rigueur que ses balafres renforçaient. Ses doigts parcoururent la poignée de son épée, comme il cherchait la meilleure façon d’aborder un sujet qu’il savait délicat, propice à éveiller la tempête dont il avait été autrefois le témoin et qui hantait encore certains de ses cauchemars. Pourtant, il était resté au service de cette reine noire au cœur brisé. Il lui était resté fidèle, en mémoire de Ciaran.
— Dame Violaine, vous devriez considérer avec sérieux la proposition de Sa Majesté Carmin.
Elle leva les yeux vers lui, le front plissé par la colère.
— Je ne me remarierai jamais.
Il se mordit la lèvre, pesa ses mots.
— Il ne s’agit pas d’un mariage d’amour. Disons plutôt d’une alliance politique.
Violaine le dévisagea. Elle avait la désagréable sensation de se retrouver à la place de Rosalia, comme jadis. À ceci près qu’elle savait que, si elle refusait et qu’une armée pénétrait ses terres en représailles, elle la balaierait.
La lettre était arrivée alors que ses terres commençaient à péricliter. Tolldubh ne s’était jamais relevée de sa vengeance. Silurbem voyait ses régions frontalières peu à peu grignotées par l’appétit d’Hakroma, qui avait su retrouver un semblant d’ordre, n’ayant pas hésité à sacrifier ses propres mages pour mieux asseoir sa domination. Une tactique cruelle en laquelle Violaine reconnaissait la trace de Paxt et Kyre. Même morts, leur influence se lisait encore dans les mouvements en cours sur l’échiquier. Au contraire, Valfleuri peinait à retrouver son unicité d’autrefois, déchirée par les anciens vassaux de Rosalia. Cette dernière avait quitté les îles où elle avait trouvé refuge pour accompagner l’un des vaisseaux d’exploration en partance vers l’Est, vers les contrées inconnues.
Occupée à maintenir sa propre position ainsi que sa vision d’une société où les femmes seraient considérées à l’égal des hommes, Flavie ne pouvait être d’un grand secours à Silurbem, son allié et sa patrie d’origine.
En dépit de son Don comme de sa magie, Violaine savait qu’elle n’était pas invincible. Elle pouvait raser une ville, une armée, mais pas plusieurs. Il suffisait d’une maladie, d’une grande fatigue, et elle serait sans défense. Par ailleurs, si elle restait sûre de ses capacités en sorcellerie, elle avait moins confiance en son Don. Depuis ce fameux jour où elle avait libéré tout ce qu’elle avait en elle, plus aucune vision ne lui était venue. Quant à son autre talent, elle avait été incapable de le mobiliser pendant toute une année, avant de le retrouver, rouillé, affaibli. Elle recouvrait lentement sa puissance d’antan, mais cet épuisement ébranlait sa confiance en ses aptitudes à défendre son royaume face à la faim inextinguible d’Hakroma.
Elle restait humaine, après tout.
Son regard fuit celui d’Adhamhan. Sa poitrine se souleva sur un soupir mort-né.
— Je verrai ce qu’en dit Ciaran, conclut-elle.
Elle se releva, avisa l’expression concernée d’Adhamhan.
— Cela fait quatre ans, articula celui-ci d’une voix blanche. Quatre ans ! Quand le libérerez-vous ?
Elle pâlit.
— Il n’est pas prisonnier.
C’était vrai. Elle lui demandait parfois s’il voulait qu’elle le laisse partir. Au fond d’elle, elle ne le désirait pas. Elle s’habituait tout juste à sa couche froide, la nuit. À l’absence de son corps, de ses mains, de son visage. De son regard. Elle ne pourrait pas supporter le silence.
Il l’avait assurée qu’il voulait rester dans le miroir. Auprès d’elle.
Adhamhan secoua lentement la tête :
— Et vous ? Quand vous libérerez-vous ? Ce n’est pas sain. Ce miroir vous empêche d’accomplir votre deuil.
— Laisse-moi gérer mon deuil comme je l’entends !
Son ton tranchant, appuyé par le soudain recours au tutoiement, lui fit comprendre qu’il valait mieux se taire.
Violaine refusait d’entendre, une fois encore, Adhamhan tenter de la convaincre de se séparer de son bien-aimé. Il refusait de parler à son ami enfermé dans le miroir. Il réprouvait cela et estimait lui avoir fait ses adieux lors de la veillée funéraire.
La reine-sorcière se rendit dans son étude. Comme Flavie, qui se heurtait à des réticences, elle avait aussi touché ses limites. Celles de son Don, comme celles de sa sorcellerie. Si les potions n’avaient plus aucun secret pour elle, elle s’était heurtée aux sorts les plus complexes. Elle avait tenté, aussi, de trouver un sortilège pour rentrer à Vielacier. Plus rien ne la retenait ici, depuis que Ciaran n’était plus. Elle pourrait emporter le miroir, le garder près d’elle. Hélas, elle n’avait jamais trouvé trace d’un sort capable d’ouvrir un portail. Elle avait dû se résoudre au fait que, si aucun mage ne le pouvait, aucune sorcière non plus.
Violaine se dressa face au miroir, qui lui renvoyait son reflet. Celui d’une femme au regard dur, à la bouche marquée par un pli amer. Sa robe noire, son voile mauve masquant ses cheveux bruns qui avaient repoussé, mais qu’elle gardait enroulés en nattes, cachés. Sa couronne, froide, sombre. À l’image de son cœur.
Elle se rappela le jour où Ciaran l’avait assurée de son amour, alors qu’elle craignait que ses pouvoirs ne rencontrent jamais de limites. Une grimace tordit son visage. Elle ignorait, alors, qu’il faudrait lui arracher une part de son âme pour les trouver, ces limites.
— Miroir, miroir, montre-moi mon chevalier noir.
Son double disparut et fit place aux ténèbres. Elle frémit. Cette obscurité lui paraissait un reflet plus fidèle d’elle-même que l’image qui l’avait précédée.
Puis les volutes blanches s’étirèrent paresseusement, et la voix familière, adorée, résonna dans la pièce :
— Je suis là, ma bien-aimée.
Le coup de poignard, encore, entre ses côtes. Chaque fois qu’elle pensait la souffrance émoussée, elle se ravivait à ces simples mots.
Elle ravala le nœud qui s’était formé dans sa gorge.
— Adhamhan veut que je me marie. Que je te trahisse.
Un court silence, puis :
— Avec qui ?
Elle lui exposa le contenu de la lettre reçue du royaume de Siebenflus. Son souverain veuf, Carmin, désirait épouser Violaine. Son pays jouxtait le sien, séparé seulement par une chaîne de montagnes. Montagnes qui épargnaient Siebenflus de nombreux monstres. Le royaume ne comptait donc qu’un seul mage à son service. Bien nourri par ses fleuves, il possédait des armées capables de repousser les troupes d’Hakroma si celles-ci, lasses de s’attaquer à Silurbem, décidaient de fondre sur Dubhcastel. La reine-sorcière n’était pas sûre de se montrer à la hauteur, avec son Don devenu capricieux, et disposait de trop peu d’hommes.
— Ses terres fertiles pourraient rendre un nouveau souffle à Dubhcastel, ses armées la défendre, énonça finalement Ciaran.
Violaine fit la moue.
— Alors, toi aussi, tu veux que je te trahisse…
— Non.
Il reprit d’une voix plus douce :
— Cependant, je pense au bien de notre terre. Et au tien.
Elle secoua la tête avec énergie, comme s’il pouvait la voir.
— Je ne peux pas.
— Je ne te demande pas de l’aimer. Uniquement de penser à, peut-être, t’ouvrir des possibilités…
Ses mots étaient maladroits, mais elle savait ce qu’ils signifiaient. Ce n’était pas la première fois qu’il lui suggérait de se laisser aller à une inclination, un bref élan du corps ou du cœur, voire des deux, pour un autre homme. Un homme bien vivant.
Elle s’en sentait incapable. Elle avait été emplie de lui et, à présent qu’il n’était plus là, qu'une part de son âme semblait morte en même temps que lui, il lui paraissait inconcevable qu’un autre prenne sa place. Jamais.
— Il a une fille, m’as-tu dit ?
Elle acquiesça. La lettre le mentionnait. Une jeune adolescente, qui entrait dans sa quinzième année.
— Tu rêvais d’être mère…
Violaine sentit le pincement familier dans son ventre, cette vilaine main griffue qui lui rappelait son échec.
— Elle est grande. Elle n’a pas besoin de moi.
— Elle est en âge d’avoir une guide.
Violaine passa la main le long de la surface du miroir. À son pouce brillait la chevalière.
— Je ne partagerai pas sa couche, dit-elle d’un ton menaçant.
Un rire étrange, un rire d’outre-tombe, résonna dans les profondeurs du miroir. Elle sut qu’il l’avait imaginée, une lame au clair, pour repousser ce futur époux non désiré. Elle sourit. C’était un fantôme de sourire, un sourire désabusé.
Violaine s’éloigna du miroir, jusqu’à sa table. Elle prit ses cartes – celles qu’elle n’avait pas brûlées – et, pour aider sa décision, en tira une au hasard.
L’abeille.
Seule, jaune et noire, baignée de miel. En route vers la ruche.
L’abeille qui n’enfante pas, mais nourrit les larves issues d’une autre. D’une reine disparue.
L’abeille. Symbole de survie. De renaissance.
Ses doigts suivirent le contour des ailes délicatement dessinées.
Symbole d’une âme pure. Comme celle d’une enfant au seuil de l’âge adulte, encore inconsciente des turpitudes du monde.
Violaine poussa un profond soupir.
Ce seul argument l’emporta. L’idée, peut-être, d’endosser le rôle de mère qu’elle n’avait pas eu le bonheur de remplir. Avec Ciaran dans le miroir, ils formeraient un ersatz de famille. Elle conclut la conversation, quitta son étude à pas lents, telle une condamnée se dirigeant vers l’échafaud, mais la tête droite et fière.
Elle concédait à cet argument. À reculons, mais elle concédait. Elle se rappela le nom de l’adolescente.
Blanche.
Un prénom qui sonnait comme une page vierge, n’attendant que d’y voir s’écrire son destin. Un prénom qui réclamait, en effet, une main pour guider la plume qui y tracerait les mots.
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