Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 4 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 3

Violaine sortit furtivement de sa chambre. Elle avait échangé sa robe d’intérieur pour une tunique et un pantalon plus adaptés à un trajet discret vers l’orée des bois. Elle était coutumière de l’exercice, que ce soit pour rejoindre son amant du moment ou pour jouir de la tranquillité nocturne de la forêt, où elle pouvait pratiquer librement, sans crainte d’être surprise. Aussi personne ne perçut l’ombre silencieuse qui se glissa dans les couloirs. La silhouette furtive quitta la maisonnée, alors que le crépuscule étendait au-dessus des rues boueuses son voile indigo, parsemé des rares étoiles qui perçaient les nuages tout juste effilochés par le vent.

Elle devina la silhouette familière de Thibald, appuyé nonchalamment contre le tronc d’un bouleau. L’écorce blanche à peine rayée de noir se détachait étrangement dans l’obscurité qui s’épaississait, tel un spectre prêt à se saisir du soldat pour le traîner vers le royaume des morts.

Violaine marqua une hésitation, le sang glacé. Ce n’était pas seulement une vision née de la nuit tombante. Elle avait su, dès leur première rencontre, que le chemin de vie de Thibald s’arrêterait net, alors qu’il se trouverait encore dans la fleur de l’âge et que rien ne pourrait le dévier de cette route inachevée.

Elle avait vu ce destin funeste pour bien des soldats. Au regard de la situation politique de Vielacier et de son propre engagement, Violaine avait elle-même affronté le visage de la mort à plusieurs reprises. Si elle avait parfois une idée, avant une bataille, de l’identité des survivants comme de ceux qui tomberaient au combat, elle ne voyait pas tout, tout le temps – et elle en éprouvait de la reconnaissance, il lui était déjà suffisamment pénible de garder pour elle ce qu’elle savait. Ainsi, elle ne distinguait jamais son propre destin ni celui des membres de sa famille. Aucune femme de sa lignée ne l’avait jamais pu. Cela faisait partie des mystérieuses règles qui paraissaient régir le Don, avec celle qui stipulait que seules les femmes en étaient dotées.

Le cœur serré, Violaine reprit sa marche et se força à afficher un sourire avenant. C’était là le prix à payer pour connaître l’avenir. Bonheur ou malheur, Violaine percevait les deux. Même l’indicible. Et elle ne pouvait rien faire pour l’en empêcher, quand bien même elle savait certains événements évitables. Elle se devait de se murer dans un secret absolu.

Elle ravala la frustration qui lui nouait la gorge et accueillit le baiser de son amant avec une fougue qui étonna Thibald. Elle ne pouvait lui dire que, dans ce baiser, dans le goût de ses lèvres, elle voulait tout simplement le sentir en vie. Comme une vaine tentative d’oublier la mort qui planait sur lui, ses doigts gelés déjà posés non loin de ses épaules.

Thibald embrassait bien. Ses larges mains descendirent rapidement le long de son dos, se glissèrent sous la tunique pour caresser sa peau, titiller la base de ses seins, éveillant en elle un brasier qu’il fut ravi d’attiser. Ils s’allongèrent sur un amas de mousse et, dissimulés par quelques buissons, laissèrent libre cours à leur désir. Violaine, enivrée par leur étreinte, écarta la terrible vision de ses pensées.

Lorsqu’ils se séparèrent, essoufflés et en sueur, ils réajustèrent leurs vêtements et s’installèrent l’un contre l’autre, leur respiration reprenant lentement un rythme plus apaisé. Tout en jouant du doigt avec l’une des boucles courtes de Thibald, Violaine lui rappela :

— Tu dois rester plus discret à l’entraînement.

Elle devina le sourire taquin de son amant ; quand il répondit :

— Pourquoi ? Tu redoutes que ton frère découvre notre liaison ? Ou… tes parents ?

Elle lui donna un coup de poing affectueux sur l’épaule, avant de répliquer avec sérieux :

— Tu sais très bien pourquoi.

Un soupir s’échappa de ses lèvres.

— Ma mère recommence à me parler mariage. Ce qui veut dire qu’elle va surveiller davantage mes allées et venues, qui je fréquente…

Un silence. Thibald se redressa doucement sur un coude. La faible lueur de la lune jouait entre les feuilles, marquant sa peau de griffures argentées. Son visage affichait un air grave. Alarmée, Violaine se mit sur son séant.

— Qu’y a-t-il ?

Il suivit son mouvement et lui prit délicatement la main.

— Violaine… murmura-t-il.

Quand il lui annonça qu’il comptait demander sa main à son père, elle eut l’impression que le temps se figeait.

Inquiet de son immobilité, loin de ce qu’il avait imaginé, Thibald se méprit quant à l’origine de son appréhension :

— Violaine ? Ton père acceptera, j’en suis sûr ! Je suis officier, ton frère me connaît bien, il pourra parler en ma faveur. Et…

— Non !

Elle avait crié sans le vouloir. Elle retira brusquement sa main de la sienne, puis baissa les yeux, incapable d’affronter le chagrin qui peignait désormais le visage de son amant.

— Non ?

Elle secoua la tête tout en observant ses doigts, qu’elle nouait et dénouait avec nervosité.

— Je ne peux pas, Thibald. Pas maintenant. Pas alors que j’ai encore droit à quelques années de combat.

Elle prit une profonde inspiration et releva le menton, planta son regard affirmé dans celui, dérouté, de Thibald :

— Le mariage signifie l’arrêt de l’engagement. Tu le sais. Pour éviter qu’une femme enceinte ait à guerroyer.

Il acquiesça. Bien sûr qu’il le savait !

— Je suis désolée, Thibald. Je ne suis pas prête à rendre mes armes. Et nous savons très bien, tous les deux, que tu ne pourras pas attendre ces quelques années de plus.

Elle se releva et, sans cesser de le regarder, asséna le dernier coup :

— C’est terminé entre nous.

Elle tourna les talons pour rentrer chez elle. Elle se dirigea sans difficulté dans l’obscurité, aidée d’une petite lanterne. Mais elle avait la sensation que la nuit envahissait son cœur.

Elle croyait aimer Thibald. Pourtant, elle avait rompu aussi facilement avec lui que s’il ne représentait rien à ses yeux, et cela la perturbait.

Leur relation durait depuis un certain temps , elle aurait dû se douter qu’il lui proposerait un jour le mariage. Ou plutôt, demanderait sa main à son père, puisqu’elle n’avait pas – ou si peu – son mot à dire dans l’affaire.

Elle serra les dents. Elle avait appris depuis bien longtemps à durcir son cœur. Pour tenir tête à ces hommes qui s’imaginaient mieux savoir qu’elle ce qu’elle voulait. Pour obtenir le droit de se battre dans l’armée, à l’instar d’autres femmes, issues de sororité et ainsi libérées de la pression familiale. Quand il y avait trop de filles à marier, la famille s’en séparait plus volontiers.

Violaine chassa rapidement la culpabilité qui pointait dans sa poitrine. Qu’elle ait repoussé la proposition de Thibald signifiait bien ce qu’elle se refusait à voir depuis le début. Elle l’appréciait, mais ne l’aimait pas assez pour lui sacrifier ce qu’elle adorait, en plus de l’étude : se battre.

S’il avait attendu quelques années de plus… Mais Violaine savait pertinemment qu’il aurait déjà quitté ce monde.

Elle repoussa cette pensée. La soirée avait suffisamment été gâchée.

*

Violaine reprit sa routine. Elle évita Thibald. Elle ne voulait pas lire, à travers ses yeux, des reproches et une douleur muette. Elle ne voulait pas voir, accrochée à son ombre, celle de son destin.

Quelques jours après leur rupture, elle reçut l’opportunité de se distraire de ses ruminations. La famille se trouvait attablée, au dîner et, comme toujours, Rainier racontait sa journée. La mine sombre, sa fille tripotait sa nourriture du bout de son couteau.

— Des étrangers sont arrivés en ville.

Sans relever le nez de son tranchoir où la viande refroidissait, intouchée, Violaine cessa de rabâcher ses pensées grises pour écouter son père avec attention.

— Nos espions ont pu nous confirmer qu’ils n’avaient aucun lien avec l’Ursanie. Le Dir Éloi les a reçus au palais, aujourd’hui. Il organisera demain soir un banquet en leur honneur.

Violaine arrêta enfin de jouer avec son plat :

— Qu’ont-ils de si spécial pour être accueillis à bras ouverts ?

Un large sourire s’étala sur le visage de Rainier.

— La possibilité de tenir, enfin, nos turbulents voisins en laisse !

Ermeline jeta un regard noir à son mari et s’empressa de quitter la pièce avec Paulin. Le garçonnet voulut protester, mais elle ne lui en laissa pas la liberté.

Les oreilles du benjamin hors de portée de la discussion, Clotaire et Violaine abandonnèrent leur repas pour presser leur père de questions. Il dut les calmer d’un geste de la main, car le flot de leurs requêtes ne lui permettait pas de placer un mot.

— Une démonstration est prévue lors du banquet auquel vous assisterez tous deux.

Leur présence se justifiait, leur père étant un haut officier, membre du conseil militaire du Dir Éloi, et leurs aînés, retenus par d’autres obligations, ne pouvant remplir leur rôle de représenter la fratrie.

Violaine crispa les doigts. Elle n’appréciait déjà guère les danses, mais après sa récente conversation avec sa mère, elle se doutait que ce banquet serait aussi une occasion pour ses parents d’essayer de lui trouver un futur époux.

Clotaire protesta :

— Préviens-nous, au moins, que l’on sache à quoi s’attendre !

— J’ai passé une grande partie de la journée, avec le Conseil et le Dir Éloi, à écouter ces gens, à les jauger et à assister aux… prodiges dont ils sont capables.

Son regard se perdit, comme si son esprit parcourait, à rebours, le fil de la journée. Violaine porta la main à la bourse suspendue à sa ceinture, où elle cachait son tarot, et la pressa en un geste superstitieux.

— Ces quatre personnes, poursuivit Rainier d’un ton grave, viennent de très loin.

Il marqua une pause, comme s’il cherchait ses mots. La bouche sèche, Violaine murmura :

— De par delà les mers ?

Les cartes restaient muettes à ce sujet, aucun bateau n’étant jamais revenu ni venu de la ligne d’horizon.

L’officier posa les yeux sur sa fille, comme s’il découvrait sa présence.

— Oui. De bien plus loin encore. Ils ont été incapables de localiser leur pays, même approximativement, sur les cartes.

Elle retint son souffle, accusant l’incroyable nouvelle. Clotaire, lui, frappa la table du plat de la main, faisant teinter l’argenterie.

— Allons, Père, c’est impossible ! Comment ont-ils pu débarquer ainsi chez nous, sans avoir la moindre idée de leur trajet ?

Rainier ne plaisantait pas.

— Parce qu’ils ne sont pas venus par la voie des mers.

Violaine et Clotaire échangèrent un regard interloqué. Leur père poursuivit ses explications :

— Ils ont utilisé un de leurs… artefacts. Précisément celui qui servira à animer le banquet, demain. Un artefact qui leur permet de se rendre d’un lieu à un autre, peu importe la distance.

Clotaire restait sceptique, un sentiment que Violaine partageait. En son for intérieur, ces révélations suscitaient de l’espoir. Si ces étrangers utilisaient des objets magiques, peut-être y avait-il, dans leur pays, des personnes extraordinaires elles aussi ? Des personnes comme elle ?

— Comment se fait-il que nous n’ayons jamais reçu leur visite jusqu’à présent ? s’enquit son frère, alors qu’elle se demandait comment obtenir une telle information sans susciter de soupçons.

— Parce que ces artefacts ont été mis au point récemment et que leur fiabilité reste toute relative. Mais ce n’est pas cela qui nous intéresse le plus : ce sont leurs armes ! Nous pourrions développer les nôtres grâce à eux et ainsi éloigner les menaces qui pèsent sur notre république.

Violaine déglutit. Elle se sentait étrangement excitée, soulagée et contrariée. Excitée à l’idée de découvrir les prodiges amenés par ces étrangers à l’arrivée providentielle. Soulagée d’apprendre que la paix pourrait peut-être enfin s’installer à Vielacier. Et contrariée, car ses compétences de fantassine ne seraient plus requises, si tel était le cas. Elle serait, à nouveau, poussée vers le mariage, le foyer, la broderie, les enfants. Sans avoir eu le temps de prouver sa valeur. Quelque part, au fond d’elle, germa de la rancœur pour ces étrangers qui avaient apporté, avec leurs artefacts bizarres, un avantage guerrier qu’elle portait en secret depuis toujours et que sa mère et sa tante l’avaient sommée de ne jamais utiliser.

— Des armes ? Ils montreront leurs armes ?

La voix exaltée de Clotaire la tira de sa stupeur.

— Non, mon fils, non, pas lors d’un banquet donné en leur honneur ! En revanche, ils nous ont déjà présenté certaines d’entre elles. Et elles sont… Comment vous les décrire ?

Rainier afficha une expression impressionnée, comme s’il avait assisté à un miracle, et cela nourrit la graine de colère déposée dans le cœur de Violaine. Elle baissa les yeux sur la table, sur ses doigts qui s’agrippaient à son petit couteau, comme pour l’aider à museler le cri de révolte qui rugissait, en silence, dans le vase clos de sa bouche.

Elle aurait aimé que son père découvre qu’elle aussi était capable de prodige. Qu’il la regarde avec le même éblouissement.

Elle garda néanmoins les lèvres scellées. Elle avait bien appris sa leçon. Le poids des cartes, des éclats aperçus de certains destins, tirait sur sa taille. Le souvenir de son aïeule, trahie et torturée pour avoir révélé sa différence, courbait sa tête.

Lorsqu’Ermeline revint la chercher pour leur broderie quotidienne, elle se força à sourire. Avant de franchir la porte, Rainier la saisit doucement par le bras et lui dit :

— Violaine, je compte sur toi pour ne pas créer d’esclandre. Je sais que tu peux agir de façon brillante en pareille occasion, mais je sais aussi combien ta langue peut susciter de remous. Pas de ça demain soir, s’il te plaît !

Violaine se contenta de hocher la tête, affichant un air faussement soumis.

 

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