Bad Queen (French Edition)
Chapitre 26
Violaine patientait au pied d’un arbre. D’une humeur à la fois triste et revancharde à la suite de l’interrogatoire que lui avait fait subir Ciaran, elle avait accompagné la troupe partie en quête du mage. Ce dernier localisé avec certitude, elle avait été laissée sous la surveillance d’Adhamhan, tandis que les soldats partaient s’occuper du fuyard.
Le chevalier ne cessait de bavarder. Violaine aurait aimé qu’il se taise. Sa tête était douloureuse – la blessure, à sa tempe, cicatrisait lentement et l’élançait toujours. Et elle n’avait que faire des exploits amoureux d’Adhamhan ou de sa langueur pour une certaine Aoife, en souvenir de laquelle il portait au poignet un lien de cuir rouge.
Elle plongea la tête entre ses bras posés sur ses genoux et ferma les yeux. Elle essaya de trouver un peu de paix et de repos, malgré la voix du chevalier et l’odeur âcre qui émanait de ses vêtements souillés. Les paroles de Ciaran l’avaient atteinte plus profondément qu’elle ne l’aurait voulu. Elle se rendait compte, aussi, que la douleur s’émoussait. Elle se relèverait. Elle irait de l’avant.
Comme sa famille lui manquait, en cet instant ! Elle était seule, ici, plus seule que jamais, à présent que Rosehaÿ était tombée, que Rosalia avait fui et qu’Églantine était conduite à Ruadh. Maigre consolation, Sylvain avait survécu au combat et figurait parmi les prisonniers détenus dans les ruines de la capitale.
Elle ne s’était jamais vraiment attachée à qui que ce soit, ici.
La poitrine de Violaine se souleva par saccades. Pour tenir à distance ses pleurs et sa douleur, elle se remémora ceux qui, les premiers, l’avaient aidée lorsqu’elle avait surgi de ces bois étrangers. Le mercenaire, qui avait compris d’emblée qui elle était, et le ménestrel. En songeant à la façon dont s’exprimait Vivien, elle redressa la tête et jeta un coup d’œil au chevalier. Il avait les yeux tournés vers l’horizon où il guettait le retour de la troupe. Elle arbora un léger sourire. Si Vivien s’était trouvé là, il aurait trouvé en Adhamhan son double. À ceci près que l’un maniait la harpe pour charmer ces dames, l’autre l’épée.
Elle repensa malgré elle à la façon dont Ciaran l’avait regardée, après le combat. Au frisson ressenti face à l’admiration qu’elle y avait lue. Elle en percevait encore l’écho, rien qu’à se rappeler cet instant. Violaine se demanda bien pourquoi.
À Vielacier, elle avait l’habitude de susciter des réactions quand elle s’entraînait. Il y avait celles des hommes attachés aux rôles traditionnels répartis entre les sexes, réprobatrices. Et il y avait celles, éblouies, parfois même concupiscentes, des autres.
Ciaran n’appartenait à aucune de ces catégories. Son admiration était celle d’un combattant qui reconnaissait une adversaire de la même trempe. Elle s’était sentie rougir, sous ce regard tout à coup plus chaleureux, comme un ciel lavé de frais, et non plus la surface d’un lac gelé. Elle avait perçu en elle une langueur qu’elle ne s’expliquait pas. Le regret qu’il se soit montré si dur avec elle, lors de l’interrogatoire, alors qu’elle se sentait prête à coopérer.
Du mouvement, à l’horizon, attira l’attention de Violaine. Adhamhan cessa enfin de parler et se tendit, prêt à intervenir au cas où les silhouettes encore indiscernables soient des ennemis. Ils se détendirent en reconnaissant la haute et mince silhouette de Ciaran, sur son cheval. Flavie chevauchait à ses côtés, comme toujours, et deux hommes à pied en encadraient un autre qui trébuchait, les poings liés derrière lui.
Violaine plissa les yeux pour essayer de déterminer l’identité du mage. Quand la troupe se fut approchée, elle n’eut plus de doute. C’était Narcisse.
Adhamhan la quitta pour s’entretenir avec Ciaran. Les soldats poussèrent sans ménagement le prisonnier, qui s’effondra près de Violaine. Il lui jeta un regard courroucé et se redressa pour s’asseoir.
— J’imagine que je te dois cette capture ?
Elle ne lui accorda même pas un regard.
Il secoua la tête.
— Dire que Rosalia a nourri en son sein une telle vipère…
Violaine serra les dents, mais ne répondit pas. S’il pensait, à tort, qu’elle avait joué un rôle dans son sort, elle ne s’abaisserait pas à riposter.
Flavie s’approcha, sa tenue toujours immaculée malgré les événements. La mageresse devait se tenir à l’écart des batailles pour n’arborer qu’un peu de poussière sur son vêtement en tissu précieux. Ciaran la suivit, en restant à distance des prisonniers, le visage anguleux et sévère, les lèvres formant une mince ligne dure. Il concentra son regard sur le mage, comme s’il évitait sciemment de regarder Violaine. La jeune femme en ressentit de la déception, sans qu’elle s’en explique la raison.
Flavie s’adressa à Narcisse et lui répéta les mêmes mots qu’à Florentin et Églantine. Narcisse observa tour à tour la mageresse et le chevalier, conscient du statut de ce dernier.
— Ou bien je vous révèle quelques informations utiles, et vous me laissez recouvrer ma liberté ?
Flavie échangea un coup d’œil avec Ciaran, qui prit la parole :
— Quel genre de renseignements ?
Narcisse s’installa plus confortablement, sûr de lui :
— Combien de mages il reste. Où ils se trouvent. Où se cache la reine.
À ces mots, Violaine tourna vivement la tête dans sa direction. Il osait l’accuser de traîtrise, alors qu’elle n’avait jamais accompli rien d’autre que son devoir, et il proposait d’offrir la reine et Ambroise sur un plateau ?
Elle se redressa pour le frapper, mais un avertissement de Ciaran retint son geste :
— Suffit !
Elle dénoua ses poings. Il avait raison. Elle n’avait pas à s’abaisser à cela. Narcisse ne méritait même pas qu’elle lui accorde son attention. Elle contint sa fureur. Le mage ne l’avait jamais portée dans son cœur, mais elle ne l’aurait pas pensé capable d’une telle fourberie.
Ciaran s’avança :
— Tu seras envoyé à Ruadh pour servir Rowan, comme les autres.
Il jeta un bref coup d’œil à Violaine :
— Nous n’avons pas besoin de tes renseignements.
Flavie opina. Elle s’adressa à la jeune femme :
— En parlant de renseignements, il serait temps que vous vous montriez utile.
À l’expression autant surprise que méprisante de Narcisse, Violaine comprit qu’il l’avait réellement crue de même nature que lui, alors qu’il avait simplement projeté sur elle sa propre traîtrise, trop lâche pour la porter seul.
Elle rassembla ses genoux entre ses bras, ses poignets toujours liés. Le tic qui avait crispé la mâchoire de Ciaran lorsque Flavie avait parlé ne lui avait pas échappé. La mageresse n’était de toute évidence pas du même avis que le chevalier quant à la méthode d’interrogatoire. Toutefois, comme Narcisse, cette dernière cachait son jeu. Elle ne valait guère mieux que lui.
— Et vous donc, rétorqua Violaine avec agressivité, avec votre manteau aussi jaune qu’à la sortie de chez la couturière !
Le regard doré de Flavie s’agrandit, surprise qu’une prisonnière ose lui parler sur un tel ton.
— À moins, bien sûr, que vous ne disposiez, vous aussi, d’informations que vous seriez peu désireuse de partager, cracha Violaine, avant de se taire brutalement, consciente que son éclat de colère fragilisait sa position.
Le visage de Flavie se ferma.
— Voilà qui conforte mon opinion à votre sujet.
Elle se tourna vers Ciaran pour exprimer ladite opinion, mais il l’en empêcha :
— Elle reste en vie. Elle peut nous servir.
Le regard de la mageresse étincela de colère face à ce ton péremptoire. Violaine crut un instant qu’elle allait passer outre l’avis du chevalier, cependant, malgré son allure hautaine, Flavie restait suffisamment intelligente pour comprendre quand elle risquait d’aller trop loin. Elle devait encore protéger ses ambitions cachées.
— Bien, admit-elle du bout des lèvres, mais prenez garde que ce ne soit pas elle qui se serve de vous, Officier.
Elle observa tour à tour Ciaran et Violaine d’un œil équivoque et s’en fut pour installer sa couche pour la nuit. Ciaran l’imita quelques instants plus tard, laissant les deux prisonniers se jauger sous l’œil fatigué des gardes.
Narcisse eut la sagesse de se tenir coi, et Violaine, qui avait grand besoin de repos, bascula la tête en arrière et ferma les yeux.
Elle ne chercha pas tout de suite le sommeil. Avant cela, elle convoqua son Don. En raison des propos de Narcisse, elle s’inquiétait pour Rosalia et pour Ambroise. Elle sentait, dans la poche accrochée à sa ceinture, l’appel de ses cartes rescapées. Elle rouvrit les yeux. De ses mains entravées, elle extirpa de la petite sacoche de cuir une carte. Une seule.
Les flots.
Elle avait rarement tiré cette carte. Elle l’étudia. Des flots bleus et déchaînés parcouraient la carte, mais une langue de terre arborée était visible, dans un coin. Calme, intouchée. Une petite tache rose teintait l’arbre qui y figurait. Comme une fleur. Comme une rose.
Violaine rangea la carte, soulagée. Malgré la tempête qui agitait Valfleuri, Rosalia avait trouvé refuge. Cette carte symbolisait aussi un nouveau départ, ailleurs. Sans doute la reine s’engagerait-elle vers une autre destinée que celle de régner, suivant enfin son rêve d’explorer les îles.
Restait le sort d’Ambroise. Elle referma ses paupières, mais ne put éteindre l’inquiétude qui sourdait sous son crâne.
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