Bad Queen (French Edition)

Magali Lefebvre · Chapitre 54 sur 60

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Bad Queen (French Edition)

Chapitre 52

Celadon aurait pu désobéir à Violaine. Il aurait pu alerter le roi ou un membre de la cour. Mais il s’était toujours méfié des intrigants qui pullulaient au château. Et, quand il avait vu le visage pâle et horrifié de la reine, incapable de mettre des mots sur l’innommable, il avait su qu’il accomplirait ses ordres sans faillir.

Il avait su qu’il lui serait loyal, dès l’instant où il avait perçu que, derrière le masque de son aigreur, se dissimulait une violente et incommensurable tristesse. Il ne connaissait que trop bien les abîmes où pouvait vous plonger le chagrin.

Il avait accueilli avec satisfaction le récit de la princesse, encore tout étonnée que sa rencontre en tête-à-tête avec la reine se soit déroulée bien plus calmement qu’elle ne l’avait escompté.

— J’ai bien senti, parfois, dans sa voix ou ses gestes, qu’elle était en colère, mais elle s’est contenue. Elle m’a même demandé si j’aimais ma broderie.

Celadon avait été d’autant plus alarmé quand il avait appris que Blanche refusait de quitter sa chambre et ignorait les derniers messages de la reine, pourtant désireuse de poursuivre son lent revirement.

Il prépara la fuite de Blanche avec soin. Personne ne devrait soupçonner son implication dans l’affaire, encore moins celle de Violaine. Comme la princesse ne venait plus lui rendre visite, il n’avait d’autre choix que de se rendre chez elle. Si quelqu’un le questionnait, il pourrait répondre qu’il avait l’habitude qu’elle vienne au chenil et qu’il s’enquérait de sa santé. Tout le monde savait que Blanche se confiait à lui.

Quand celle-ci l’autorisa à entrer, de sa petite voix timide, il fut soulagé de ne trouver aucune dame de compagnie dans la pièce.

La princesse avait maigri. Ses joues si rondes s’étaient creusées, et ses yeux noisette s’ornaient de cernes sombres. Celadon sentit la colère l’envahir. Il la contint à grand-peine. Il ne voulait pas effrayer l’adolescente plus qu’elle ne l’était déjà.

Son propre père. Son propre père, convoiter ainsi son enfant !

Révulsé, il serra convulsivement les poings. Guère étonnant que Violaine s’en soit trouvée malade. Avant qu’il n’essaie de lui ouvrir les yeux sur son attitude envers Blanche, il aurait pu penser que la reine était une femme sans cœur, cruelle. C’était là l’opinion de nombreux membres de la cour. Celadon savait désormais que ce n’était pas le cas. Une femme sans cœur n’aurait jamais pu être aussi empoisonnée par ses chagrins et ses regrets. Une femme sans cœur n’aurait pas modifié son attitude, une fois son injustice admise. Une femme sans cœur n’aurait pas vomi après avoir vu, grâce à son Don, sa belle-fille subir l’innommable.

Celadon savait que Carmin partageait les mêmes travers que nombre des gens du château. Fidèle à ses devoirs, il l’avait servi malgré tout. Qu’aurait-il pu faire d’autre, de toute façon ? Cette fois, le roi allait trop loin dans la perversité. Le chasseur devinait pourquoi Violaine requérait les organes d’un animal. Il n’était pas versé dans la sorcellerie, mais il se doutait que de tels ingrédients participaient à de noirs desseins. La reine n’était pas bête. Elle ne fabriquerait pas de poison violent, trop révélateur d’un crime intentionné. Il avait confiance, elle saurait régler son sort, comme il l’avait fait avec l’ancien employeur de son père et agresseur de sa mère. Simuler un accident, une maladie.

Il resterait muet. Il était des crimes sur lesquels il ne pouvait fermer les yeux.

— Je suis désolée, Celadon, s’excusa la princesse, mais je n’ose plus sortir d’ici.

Sa voix se brisa, et un petit sanglot s’échappa de sa gorge, pareil au piaillement d’un oiseau blessé.

S’il l’avait pu, il l’aurait doucement prise dans ses bras pour la bercer, telle l’enfant qu’elle était encore.

Sans un mot, il lui tendit le papier qu’il avait caché dans sa manche. Blanche essuya ses larmes avant de le saisir et lut les phrases griffonnées à la hâte. La confusion brouilla ses traits fatigués.

— Cela vous fera du bien, insista Celadon, comme il percevait son hésitation.

Il récupéra le message, où il l’invitait à venir se promener en forêt avec lui et les chiens-loups.

— Seulement vous ? souffla-t-elle si bas qu’il dut se pencher pour l’entendre.

— Oui, la rassura-t-il.

Elle hocha la tête, à son grand soulagement.

Ne restait plus qu’à attendre l’heure fixée. Il quitterait seul le chenil, avec ses bêtes, comme il en avait l’habitude pour leur permettre de se dégourdir les pattes. La princesse le rejoindrait, incognito. Il n’aurait alors plus qu’à l’emmener dans la chaumière, où son père ne pourrait jamais poser ses sales mains sur elle.

*

Au milieu de leur dense habit vert, les arbres commençaient à arborer, ici et là, quelques feuilles jaunes et fripées. Celadon attendait, anxieux, que la princesse le rejoigne, ses chiens-loups tournant autour de lui. Il espérait que la frayeur ne l’avait pas retenue, ou pire, que quelqu’un n’ait pas entravé sa route.

Des brindilles craquèrent, des feuilles froissées sous un pas. Quelqu’un venait.

Par réflexe, le chasseur porta la main à son couteau. Il l’ôta quand il reconnut la silhouette menue. Blanche avait fait preuve de présence d’esprit. Elle ne portait pas de robe ni sa couleur favorite. Elle avait réussi à dénicher, dans son coffre, une tunique et un pantalon et se cachait sous une cape brune ordinaire. Quiconque la voyant s’éloigner, en cette fin d’après-midi, aurait songé à quelque jeune servante partie retrouver son amant à l’abri d’un taillis et l’aurait ignorée.

Néanmoins, il devait s’assurer que leur départ resterait discret.

— Personne ne vous a vue partir, Votre Altesse ?

Elle ôta la capuche qui dissimulait ses cheveux noirs et secoua la tête. Elle ne paraissait pas rassurée.

— Suivez-moi.

Il s’enfonça sous les frondaisons, précédé de ses bêtes ravies de l’exercice. Il voulait atteindre leur destination avant la nuit.

Alors qu’ils progressaient depuis près d’une demi-heure, Blanche lui demanda où ils se rendaient.

— Loin d’ici, il y a une chaumière. Vous y serez à l’abri.

La princesse s’arrêta. Elle l’observa avec, dans les yeux, une lueur étrange. Un éclat de terreur.

Aurait-elle peur de lui ?

— Vous la servez…

— Pardon ?

Celadon était perdu. De quoi parlait-elle ? Il agissait sur ordre de Violaine – un ordre qu’il approuvait pleinement –, mais c’était dans l’intérêt de Blanche. Il n’avait jamais présenté de danger pour elle et lui avait prêté une oreille attentive, quand bien même elle perturbait sa tranquillité.

— Il m’avait prévenue… Père m’avait prévenue qu’elle finirait par aller plus loin.

Le regard de la princesse descendit vers le couteau pendu à sa ceinture, dans son vieux fourreau.

— Qu’elle voudrait me tuer.

Tout à coup, la panique emplit ses yeux. Elle tourna les talons et s’élança vers le château. Vers son véritable ennemi, qu’elle ignorait.

— Non !

Il siffla ses chiens-loups pour les lancer à la poursuite de Blanche. Les bêtes marquèrent une seconde d’hésitation, peu habituées à pourchasser un être humain, avant de s’exécuter. Elles rabattirent l’adolescente vers lui, comme elles en avaient l’habitude pour le gibier. Mais Celadon laissa son arc accroché à son dos. Il ne voulait pas la blesser, encore moins la tuer. Il voulait la protéger.

Terrifiée par les chiens-loups qui couraient sur ses talons, Blanche essaya de l’éviter, mais il l’attrapa. Elle se débattit, poussa un cri aigu qu’il musela d’une main, tout en se morigénant d’employer de telles méthodes.

— Calmez-vous ! Je veux vous aider !

Inutile de lui confier que la reine aussi le désirait. Échaudée par la froideur et l’agressivité trop souvent répétées de Violaine, en dépit de son revirement, Blanche s’était laissé prendre aux racontars de la cour comme à ceux de son père, sans réaliser qu’elle se trompait d’ennemi.

Blanche le mordit au poignet. Surpris, il la lâcha et elle détala dans les bois. Vers les profondeurs de la forêt, loin du château de Stauffenburg.

Les chiens-loups partirent à sa suite, mais il les rappela et préféra la pister. Il s’assurerait ainsi qu’elle ne rentre pas au château.

*

Quand il rapporta l’incident à la reine, Celadon se trouva partagé entre la satisfaction et la culpabilité. Blanche s’était réfugiée d’elle-même dans la chaumière désertée, au terme d’une longue fuite éperdue, sans se rendre compte qu’il la suivait. Cependant, il s’en voulait de n’avoir pu lui expliquer ses véritables intentions ni celles de Violaine. Elle avait pâli au cours de son récit.

— Vous m’avez ramené ce dont j’ai besoin ?

Il acquiesça et lui tendit la gibecière où il avait enveloppé, dans de la toile, les poumons et le foie d’un sanglier. Sans frémir, elle saisit les organes entourés de leur gangue de tissu taché de sang.

— Elle n’est pas en sécurité, toute seule. Elle est incapable de pourvoir à ses besoins, remarqua le chasseur.

Violaine fouillait déjà dans sa bibliothèque. Elle y prit un grimoire.

— Vous ne pouvez pas y aller, dit-elle en posant l’ouvrage sur la table. Elle ne vous fait plus confiance.

La colère enflamma son regard vert. Il la partageait. Celadon était l’une des rares personnes, dans ce château envahi par les araignées, à se montrer digne de confiance. Il se sentait sali par ces rumeurs. Surtout, il se sentait révulsé à l’idée que la pire des personnes, entre ces murs, fût à l’origine de ces calomnies.

— Je m’occuperai de l’approvisionner.

Il protesta, mais elle désigna ses étagères débordantes d’ingrédients.

— J’ai de quoi préparer des mixtures pour me déguiser. Elle ne saura pas que c’est moi.

Elle lui adressa un sourire triste. Un fantôme de sourire, mais un sourire quand même. Il se demanda, l’espace d’un instant, à quoi son visage fier pouvait ressembler, quand il se fendait d’un véritable sourire. Son regard glissa derrière elle, vers le miroir. Elle le surprit et se tourna. Son ombre de sourire s’effaça.

Le chasseur s’inclina, prêt à se retirer.

— Celadon.

La voix de Violaine était presque un murmure.

— Oui ?

Il y eut un long silence. Elle était toujours tournée vers le miroir, et il ne parvenait pas à saisir son expression.

— Pouvez-vous revenir demain ?

Il hésita. Voulait-elle qu’il l’assiste ? Il n’avait guère envie de participer à sa pratique.

Violaine se détourna de son reflet. Ses yeux brillaient.

— Il y a quelque chose que je dois faire. Que j’aurais dû faire depuis longtemps.

Le miroir. Son premier époux.

Il n’était toujours pas certain de ce qu’elle attendait de lui.

— Il faut que je sois seule, pour cela, mais après… Après…

Celadon comprit enfin. Il s’inclina.

— Je reviendrai. J’attendrai dans le couloir.

Tant pis si quelqu’un l’y voyait. Tant pis si des rumeurs se répandaient dans les murs du château, chuchotées, déformées par les araignées qui y tissaient leurs toiles d’intrigues. Quoi qu’il arrive, Celadon serait présent. Pour sa reine.

 

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